Pedro Arrupe (1/2)
🎓 Enseignement
Élisabeth · Témoins d'hier et d'aujourd'hui · diffusé en janv. 2020
🎧 Écouter sur Radio Grand CielEn bref : Vous suivez aujourd'hui les pas de Pedro Arrupe, grande figure de la Compagnie de Jésus au XXe siècle. D'une enfance basque à la médecine, de Lourdes au Japon, d'Hiroshima au gouvernement de l'ordre, Élisabeth retrace un itinéraire de vie tout entier tourné vers le service des plus pauvres. L'émission se termine par les propres mots du Père Arrupe.
C'est Élisabeth qui vous retrouve aujourd'hui et qui vous invite à une promenade à travers l'espace, mais surtout le temps, puisqu'après saint Ignace, XVIe siècle, et Pierre-Joseph de Clorivière, XVIIIe siècle, je vous invite à suivre aujourd'hui et lors de l'émission prochaine les pas du Père Pedro Arrupe, grande figure de la Compagnie de Jésus du XXe siècle. Aujourd'hui, je vous propose de découvrir un peu son itinéraire de vie.
Un témoin majeur du XXe siècle
C'est l'un des témoins majeurs du XXe siècle. Il naît en novembre 1907 et meurt en février 1991 à Rome. Entre ces deux dates, il plonge au cœur de toutes les réalités si terribles de ce siècle. Il en connaîtra tous les affrontements, idéologiques, spirituels, les évolutions sociales et politiques, la transformation des mœurs, les horreurs de plusieurs guerres. Il est totalement impliqué dans la vie de l'Église et participera au Concile Vatican II et aux mutations qui en découlent. Devenu supérieur général de la Compagnie, c'est sous sa responsabilité qu'elle connaît d'importantes remises en question et des réajustements essentiels. On a dit de lui qu'il avait été comme le second fondateur de la Compagnie de Jésus.
Une enfance basque, des études de médecine
Il grandit dans une famille basque profondément chrétienne. C'est le plus jeune de cinq enfants avec, nous dit-il, « une mère vraiment sainte, un père exemplaire, des frères et sœurs très unis, bref, une ambiance familiale chaleureuse et sereine ». Son père, architecte, est engagé dans le journalisme d'opinion.
Pedro suit ses études secondaires dans un établissement catholique de Bilbao. Il vient rapidement à la congrégation mariale rattachée au collège des jésuites de la ville et en devient l'animateur. C'est pour lui, évidemment, l'occasion d'un premier contact essentiel avec la spiritualité ignatienne.
Son bac en poche, il va quitter Bilbao et partir pour Madrid y suivre des études de médecine. Et là, c'est un choc, car tout à coup il se retrouve emporté dans le tourbillon de la vie de jeunes étudiants d'une grande ville. La médecine le passionne et Pedro Arrupe s'adonne avec sérieux à ses études. Il ne perd toutefois jamais de vue ce qui est le plus important pour lui, grâce à l'éducation reçue et à son engagement dans la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, alors en plein essor.
Quand un cœur jeune, un cœur généreux s'ouvre ainsi sur ce qui l'entoure et s'engage dans la voie de la charité, on ne s'étonne pas des désirs qui peuvent naître en lui. C'est ainsi, nous dit-il, que prit peu à peu racine en moi le désir de plus en plus ferme d'aider les autres. Aider les autres, voilà un désir et une réalité typiques des fils d'Ignace. Aider ceux qui n'ont rien, d'abord, comme ce gamin rencontré un jour dans les rues de Madrid et qui va lui avouer ne faire qu'un seul et très frugal repas par jour. Aider aussi ceux qui sont pauvres devant Dieu, démunis quant à la vie intérieure. Autour de lui, beaucoup d'incroyants dans ses camarades de faculté, dont il perçoit et le questionnement et le manque.
Lourdes et l'entrée chez les jésuites
C'est à ce moment de sa vie que, poussé par une force irrésistible, nous dit-il, il décide de faire un long séjour d'un mois à Lourdes. Dans le milieu universitaire qui est le sien, il a bien évidemment souvent entendu parler, commenter, avec dérision dans la plupart des cas, les soi-disant miracles opérés là-bas. Alors il veut se faire son propre avis et entre au bureau des constatations. Là, il a la chance d'être, à plusieurs reprises, témoin de guérisons scientifiquement inexplicables. Et peu à peu, le désir mûrit en lui de se donner plus totalement au Seigneur, chez les jésuites qu'il connaît déjà bien.
Il entre au noviciat en 1927, à Loyola, là même où vécut le fondateur de l'ordre, saint Ignace.
Une longue formation
Il a aussi la chance de vivre sa très longue formation de jésuite de façon ouverte, voire tourmentée. Après son noviciat et des études de lettres classiques à Burgos, il va être expulsé d'Espagne, comme tous les jésuites, par le gouvernement de l'époque. Alors il part en Belgique, puis en Allemagne, pour sa théologie. En marge de ses études, il continue de s'intéresser à la médecine, et particulièrement aux questions médico-morales.
En 1936, il est ordonné prêtre. Il part alors poursuivre ses études aux États-Unis. Il choisit de servir les plus pauvres au Mexique pendant ses vacances d'été, puis travaille auprès des prisonniers de langue espagnole à New York. Et là, sa formation va lui être particulièrement précieuse dans deux aspects surtout. D'une part, son implication auprès des pauvres et des exclus de différents pays, et de l'autre, l'ouverture culturelle que permet le contact avec des individus de toutes sortes.
Missionnaire au Japon
Cependant, depuis longtemps, il demande à ses supérieurs de l'envoyer en tant que missionnaire au Japon. Il en rêve depuis tant d'années. Après plusieurs refus, enfin, il obtient le feu vert de ses supérieurs et s'envole, pour toujours, pense-t-il, en 1938 pour Yokohama.
Les premiers contacts là-bas sont rudes, voire austères. D'abord, il y a l'apprentissage de la langue, tellement complexe. Plusieurs mois difficiles de travail social dans un quartier très pauvre de Tokyo. Il fait là l'expérience de l'aspect fondamental de la mission, et je le cite : il s'agit de porter le Christ au monde et de trouver le Christ dans le monde. Un missionnaire doit vivre en contact intime avec Jésus et aborder les non-chrétiens avec amour, compréhension et sympathie.
En 1940, il est nommé curé. On le met alors en prison, et pendant plus d'un mois il est enfermé, au secret, sans lit, sans table, sans rien, et surtout sans même rien savoir des motifs de cet emprisonnement. Il écrira plus tard, je le cite : « Que de choses j'ai apprises durant cette période, la science de la solitude, du silence, de la pauvreté et du dialogue intérieur avec l'hôte de mon âme. Je crois que ce fut le mois le plus instructif de ma vie. » Des années après, il comprendra les raisons de cet emprisonnement : le Japon, déjà en guerre, l'avait soupçonné tout simplement d'espionnage.
Hiroshima
En 1942, il est nommé maître des novices à Hiroshima. Il lui faut alors comprendre la mentalité si différente de ces jeunes novices asiatiques, s'adapter à eux tout en les ouvrant au charisme propre de l'ordre, occidental bien sûr, des jésuites.
Le 6 août 1945, il est au noviciat dans la périphérie de la ville quand explose la première bombe atomique. Ses novices et lui subissent l'horreur de plein fouet. Après un discernement très rapide, il décide de transformer le noviciat en clinique. On sort alors ramasser les victimes pour les enterrer, pour soigner les blessés, en admirant bien souvent l'héroïsme. Son témoignage écrit est terrible, poignant. Il se souvient, je le cite, de ces voix qui, à force d'appeler en vain pendant des heures, étaient devenues rauques, inhumaines, et de ces milliers d'enfants, littéralement déchiquetés, agonisants, au milieu de terribles souffrances.
Mais la vie continue, les années passent, dont 27 de présence au Japon, où il ne cessera de travailler au développement de l'Église. Puis il sillonnera le monde pour parler de ce pays qu'il aime tant, recueillir des fonds, promouvoir l'effort et l'élan missionnaire.
Supérieur général de la Compagnie de Jésus
En 1965, il est élu supérieur général de la Compagnie de Jésus. Il prend donc cette nouvelle charge pendant le Concile Vatican II et siégera à la dernière session. C'est alors une période de mutation profonde, aussi grande que celle qu'a pu connaître Ignace. L'athéisme grandissant, la reconstruction sociale après une guerre épouvantable, la décolonisation, etc., tout cela bien sûr retentit sur la vie même de l'Église. Paul VI avait solennellement confié aux jésuites la lutte contre l'athéisme. Pedro Arrupe va mobiliser toutes les énergies de ses frères pour répondre à ce défi et donner des impulsions nouvelles sur des sujets aussi divers et importants que l'œcuménisme, la pauvreté.
En 1968, il est présent à l'Assemblée épiscopale latino-américaine à Medellín. Les participants avaient réfléchi sur la question de la justice, si essentielle dans ce sous-continent exploité. Arrupe ressent le besoin d'une nouvelle congrégation générale, qui va se réunir en 1974. On y souligne alors l'impossibilité d'annoncer l'Évangile dans un monde où règne l'injustice. La foi et la bonne nouvelle ne peuvent être reçues par des populations exploitées, affamées. Alors, à partir de ce constat, les jésuites se sentent davantage encore mobilisés auprès des plus pauvres, des petits, des exclus. Évidemment, on continuera d'agir auprès des élites qui peuvent faire bouger les choses, mais l'option préférentielle pour les pauvres est clairement affichée.
À côté des instituts éducatifs ou culturels, qui font la renommée des jésuites, on voit se développer, sous l'impulsion du Père Arrupe, de multiples petites communautés jésuites dans les quartiers les plus pauvres, les plus misérables des mégalopoles, pour y rejoindre les plus défavorisés et les aider à vivre, voire à se réinsérer. Dans la même ligne, Arrupe ne cesse de réfléchir sur les liens entre justice et charité. Il va, entre autres, fonder le JRS, qui vient en aide aux foules des déplacés de par le monde. Quand il parle de l'Eucharistie, il affirme qu'il serait vain de faire accéder les foules au pain de vie si elles sont privées de l'accès au pain pour la vie.
Les dernières années
En 1980, il entreprend des démarches pour pouvoir se démettre de sa charge, car il est fatigué, bien sûr, et en informe le pape. Celui-ci lui demande alors d'attendre, car il souhaite entreprendre avec lui quelques clarifications. Celles-ci s'interrompront en 1981, à la suite de l'attentat contre Jean-Paul II et de l'attaque cérébrale qui va frapper le Père Pedro Arrupe. Il entre désormais dans une longue maladie, qu'il va supporter avec patience, et les sept dernières années de sa vie seront pour lui celles de l'enfouissement, du silence. Nul ne peut connaître ce qu'a été alors son dialogue secret avec son Seigneur. Mais tous ceux qui l'ont visité se souviennent de son sourire attentif, de sa bonté rayonnante. Et dans la paix, il attend le rendez-vous de Dieu, qui vient chercher son serviteur le 5 février 1991.
Les mots de Pedro Arrupe
Je vous propose, pour terminer, d'écouter Pedro Arrupe lui-même.
Aimez comme Jésus nous a aimés. Ces mots englobent tout le mystère de l'incarnation, de l'ensevelissement dans la mort, accepté comme la condition de la résurrection d'entre les morts, du don de l'Eucharistie, de la consommation du sacrifice du Christ sur la croix, de sa perpétuelle intercession auprès du Père dans la gloire du ciel.
Nom de Jésus, le nom du bien-aimé, le nom du premier-né, loué sois-tu. Nom de Jésus, plus beau que tous les noms, le nom qui nomme Dieu, loué sois-tu. Cœur de Jésus, qui dit le cœur de Dieu, plus grand que notre cœur, pitié pour nous.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.