saint Jean-François Régis (1/2)
En bref : Vous partez à la découverte d'un saint peu connu, Jean-François Régis, jésuite du XVIIe siècle. Vous le suivez de sa naissance dans les Corbières jusqu'à sa mort à La Louvesc, à travers les missions qu'il mena au grand vent des Cévennes et du Vivarais. Un premier volet consacré à ce témoin de la charité, dont la vie éclaire encore les drames de notre temps.
Dans la série « Témoins d'hier et d'aujourd'hui », je vous propose de partir à la découverte d'un saint peut-être un peu moins connu que ceux évoqués auparavant, saint François Régis. Nous consacrerons deux émissions à son propos.
Une époque de guerres de religion
Saint François Régis a vécu à une époque terriblement troublée. La Réforme et la Contre-Réforme catholique avaient engendré des guerres de religion effroyables entre protestants et catholiques. On se massacre de part et d'autre au nom du Christ. En 1572, c'est la Saint-Barthélemy. Certes, l'édit de Nantes va bientôt poser des jalons pour une cohabitation plus paisible, mais les adversaires ne se réconcilient pas pour autant d'emblée, bien loin de là. Et en particulier dans la région des Cévennes, où François Régis exerça principalement sa mission.
Enfance et vocation
Il est né en 1597 dans un tout petit village des Corbières, à 25 kilomètres environ de Carcassonne. Il est issu d'une famille de gentilshommes terriens engagés dans la lutte contre les protestants. Enfant d'une grande sensibilité, il est aussi plein de santé, de vigueur et de vitalité, et très réceptif à l'influence d'une mère intelligente et profondément chrétienne.
À 13 ans, il rejoint le collège des jésuites de Béziers, dont il suit les cours tout en résidant en ville chez l'habitant. Puis il s'engage dans la confrérie des Pénitents Bleus, première initiation pour lui à la visite des pauvres, des prisonniers, des malades. À 19 ans, il sollicite son entrée au noviciat de la Compagnie de Jésus. Il désire une vie consacrée, certes, mais aussi apostolique, au grand vent des Cévennes.
La formation d'un jésuite
Mais la formation d'un jésuite est lourde. Au noviciat de Toulouse, il s'exerce à la prière et à la vie communautaire, ainsi qu'au service des malades, à l'hôpital. Puis vient le temps pour lui des études littéraires, philosophiques, théologiques, au cours desquelles on demande aux novices d'enseigner de jeunes écoliers. Durant ses loisirs, François Régis catéchise là où il se trouve.
En 1625, le voici professeur au Puy. Il prêche déjà dans les paroisses du voisinage. Et déjà son témoignage, sa parole, interpelle fortement ceux qui l'écoutent, comme en témoigne une de ses auditrices.
Trois ans plus tard, il est à Toulouse pour y être ordonné prêtre. Or la peste éclate alors dans la ville, et François supplie qu'on lui permette d'aller soigner les pestiférés. Nous le retrouvons ensuite à Pamiers, puis à Montpellier, où va commencer la toute dernière étape de sa si courte vie : huit années de catéchisation et de missions itinérantes.
Missionnaire du Vivarais
Le collège des jésuites de Montpellier est pour lui, pour ainsi dire, sa base de départ. Sa méthode ? Très simple. Il assiste lui-même les pauvres, il attire les enfants, et donc les adultes, en leur disant ce qu'il sait, bien sûr, mais surtout ce dont il vit, et comment. Il visite les prisons, encourage les prostituées à changer de vie, échange fréquemment avec des protestants au hasard des rencontres.
En 1633, il prononce les vœux qui l'engagent définitivement chez les jésuites. Et le voici maintenant avec un compagnon de mission, le père Lessène. Tous deux sont très actifs dans la région du Vivarais, jusqu'au moment de l'épreuve.
L'épreuve et le désir du Canada
François va dénoncer, au sein du clergé local, des situations répréhensibles. Alors une cabale se monte contre lui, et l'évêque le chasse. Il va même jusqu'à être blâmé par ses propres supérieurs. Évidemment, il pourrait se défendre, ce serait simple. Mais, comme Jésus face à ses détracteurs, fidèle à l'enseignement des Exercices de saint Ignace, il se tait et choisit l'obéissance. Cette épreuve ne sera pas inutile. Elle creuse dans son âme des désirs nouveaux, de nouveaux espaces intérieurs où laisser entrer Dieu.
La mission au Canada est alors en pleine période héroïque. Cela va mobiliser sa foi, son désir de porter la parole de Dieu, et son désir surtout du martyre. Plusieurs fois il sollicitera la faveur de pouvoir partir, mais doit se soumettre, en bon jésuite, à son supérieur qui lui répète : « Votre Canada à vous, c'est le Vivarais. »
« Le saint »
Il est alors invité par le seigneur des lieux à venir pour sa mission au Cheylard, et l'environnement y est tout sauf paisible. Six ans auparavant, des protestants y avaient mutilé, torturé, puis tué un prêtre, le père de Condrieu. François et son compagnon réconfortent les fidèles catholiques, rayonnent un peu partout, de chaumière en chaumière, font du porte-à-porte, au risque parfois d'être confrontés à une hostilité qui peut être farouche.
Sa manière douce, calme, pleine d'autorité mais aussi de charme, toujours en parfaite adéquation avec l'Évangile, sa frugalité, tout en impose à ceux qui le rencontrent. Et surtout, chez lui, tout est à l'inverse de la triste réputation des papistes, ces catholiques que l'on dit volontiers riches, orgueilleux, querelleurs. Et très vite, un mot va courir de village en village : le saint.
Ce sont maintenant des colonnes de pèlerins, portés par l'espérance d'un message de vie, qui sont en marche et cherchent à croiser son chemin. Un groupe important, un jour, s'approche, qui lui dit : « On a marché toute la nuit, et depuis hier, quarante-huit kilomètres, à travers bois, dans le froid, pour profiter de vos instructions. Allez-vous nous refuser ? » Alors le père ouvre les bras : « Venez, mes enfants, je vous porte dans mon cœur. »
Mais tout n'est pas toujours aussi facile, bien sûr. Dans la ville de Privas, on va jusqu'à donner au chien le nom du compagnon de François, et on fait le vide autour des deux missionnaires. À Sainte-Agrève, petite ville où l'alcool engendre toutes sortes de drames et de conflits, François pénètre dans les cabarets, et sera un jour pris à partie et giflé violemment. Immédiatement, présentant l'autre joue, il dira simplement : « Je vous rends grâce, et vous assure que j'en ai fait. »
Alors, de partout, on vient vers lui. Ce sont des villages entiers qui vont à sa rencontre. On chante, on prie, on s'arrête à l'abri du vent pour l'entendre, et l'on repart. Tout en marchant, François confesse les pèlerins. Il tisse ainsi un réseau de missions dense, cohérent ; il le fait vite, sans repos, comme s'il savait que le temps lui était compté.
Dans la ville du Puy, il prêche sans cesse, avec une force de conviction qui pénètre les cœurs. On dira de lui : « Il parle des mystères de la foi comme s'il les voyait de ses propres yeux. » Et voici ce que l'on dira, bien plus tard, au procès de canonisation : « Si nous ne parlions pas, nos églises, nos prisons, nos hôpitaux parleraient. Nos églises diraient que c'était un homme tout de Dieu, nos hôpitaux, que c'était l'homme des pauvres, nos prisons, qu'il était un homme de Dieu. » Car il portait la miséricorde dans la maison de la justice.
Il visite les malades, parfois les guérit. Il visite les pauvres, et parfois se renouvelle miraculeusement la provision de blé. Avec une absolue liberté intérieure, il brave les profiteurs, les souteneurs, dans son engagement auprès des prostituées, mais sait aussi obéir sans broncher et encaisser les jugements défavorables dont il peut être l'objet.
Les derniers jours
L'été, au Puy, il enseigne, il prêche, et se donne corps et âme à ses œuvres de charité. L'hiver, c'est la saison des pèlerinages-missions, le seul moment de l'année où l'on peut rencontrer des paysans forcés au repos. Il demandera d'ailleurs à son supérieur d'être employé exclusivement au salut des campagnards, car, dit-il, au Puy on a du pain en abondance, mais les malheureux paysans meurent d'une faim affreuse.
Au cours de l'hiver 1640, alors qu'il est attendu à La Louvesc pour la mission de Noël, il repart vers le Puy, à marche forcée, se recueillir trois jours. Il s'y remet à Dieu, avec la secrète et mystérieuse certitude qu'il ne reviendra pas. Puis tout s'accélère : il repart, à pied toujours bien sûr, vers La Louvesc, y célèbre Noël, confesse des heures entières, et même, le 26, à cause de la foule, il confesse à nouveau, mais en plein air, un air glacial. Pneumonie ou pleurésie foudroyante, il s'évanouit et meurt le 30 décembre, en balbutiant au frère qui l'accompagne que Notre Seigneur et Notre Dame lui ouvrent le paradis.
Un témoin pour aujourd'hui
François Régis, comme tous les saints, brille d'une lumière qui lui est propre. Il n'a laissé aucune trace écrite, parce que sa mission continuelle ne lui en a pas laissé le temps. Mais on peut s'émerveiller de trouver dans sa vie l'exemple d'une foi rayonnante, d'une parole sans doute très ordinaire, mais habitée par la force et le feu de l'Esprit, capable d'entraîner à sa suite tous les cœurs.
Saint François Régis n'est sans doute pas un saint très connu, loin de là, mais dans ces régions qui l'ont vu vivre, il demeure depuis plus de deux siècles et demi, après sa mort, l'ami, le guide, le confident de bien des cœurs. Pourquoi un tel souvenir si vivace ? À cause, bien sûr, d'une vie attentive aux problèmes, aux drames qui demeurent les nôtres aujourd'hui encore : qu'il s'agisse des mutations dans le travail, de la vie familiale, de la déshumanisation provoquée si souvent par la vie urbaine, de la recherche de sens dans une vie déboussolée.
On dirait qu'il a perçu tous ces problèmes à leur naissance. Il les a pris à bras-le-corps par le biais des souffrances qu'ils entraînent : chômage, pauvreté, division des familles, affrontements idéologiques. Il nous montre qu'il n'est aucun problème, aucun drame humain qui ne puisse être abordé courageusement de front, et il peut nous aider, aujourd'hui, face aux appels de notre temps, à ouvrir nos cœurs et à œuvrer de nos mains.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.