Jour 149 ☾ — Jérémie : une vocation à contre-courant
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Résumé : Pour les seconds épisodes de la journée, le frère Paul-Adrien ouvre un grand livre prophétique en parallèle du deuxième livre des Rois : Jérémie. Il retrace d'abord l'évolution du statut de prophète dans la Bible — des patriarches aux prophètes institutionnels, puis aux dissidents, jusqu'aux prophètes mineurs et majeurs — avant de lire le chapitre 1, récit de vocation avec les visions de l'amandier et du chaudron venu du nord. Le commentaire éclaire l'origine d'Anatoth, ville d'exil d'une famille sacerdotale maudite, qui explique le tempérament d'écorché vif de Jérémie, puis relit ce récit comme une grille de discernement pour toute vocation : un appel à la fois très personnel et très universel, dur et lumineux. L'épisode s'achève par le psaume 107.
Introduction
Petite surprise pour les deuxièmes épisodes de nos journées : je vous propose de lire, en parallèle du deuxième livre des Rois, un livre prophétique. Un prophète cette fois-ci non plus mineur, mais un prophète majeur. Je vous propose de lire Jérémie.
Alors, pourquoi Jérémie, et qui est Jérémie ? Tout au long de la Bible, on a vu le statut de prophète évoluer. On a commencé avec des prophètes patriarches qui fondaient un peuple : Moïse. Ensuite, on a eu des prophètes institutionnels qui accompagnaient l'érection d'une monarchie : Samuel, Nathan. Et puis, au fur et à mesure que la monarchie battait de l'aile, on a eu des prophètes dissidents, des prophètes outsiders, hors institution. D'abord quelques petites anecdotes — un prophète qui se fait manger par un lion — puis des cycles entiers : Élie, et maintenant le cycle d'Élisée que nous commençons.
Et au fur et à mesure que ces prophètes outsiders vont prendre de l'ampleur, par leurs messages et par leurs actions politiques, à travers une communauté dissidente, un petit reste, bientôt il va falloir leur consacrer des livres entiers. D'abord des petits livres : ça vous donne les prophètes mineurs. Mineurs, ça ne veut pas dire qu'ils sont moins importants, ça veut dire que ce sont des petits livres, c'est tout simplement le début. Et ensuite, ça va prendre tellement d'ampleur qu'on va arriver aux prophètes majeurs : Jérémie, Isaïe, Ézéchiel.
Et parmi ces prophètes majeurs, moi je dis : Jérémie, c'est celui qui nous intéresse. Nous, on va utiliser Jérémie pour faire un zoom sur ce qui va se passer dans les derniers chapitres du livre des Rois. On va utiliser Jérémie pour mettre les mains dans le cambouis et vraiment comprendre ce qui s'est passé dans le deuxième livre des Rois. Et laissez-moi vous dire que vous n'êtes pas prêts pour ce qui va arriver. Mais pour l'instant, on n'y est pas encore.
Alors, commençons gentiment. Jérémie, chapitre 1 : la vocation de Jérémie. Comment tout a commencé ? Vous apprendrez dans la toute première phrase que Jérémie a commencé à prophétiser au temps du roi Josias, ce qui nous amène à la fin du deuxième livre des Rois. C'est ce que je vous disais : on va utiliser Jérémie pour zoomer sur ce qui s'est passé. Donc pour l'instant, je vous l'accorde, c'est un peu artificiel : il y a un ou deux siècles qui séparent ce qu'on est en train d'entendre dans le deuxième livre des Rois et ce que vous allez entendre dans le livre de Jérémie. Mais pas de panique. D'abord parce que ces deux siècles vont vite se résorber. Et ensuite parce qu'on va commencer avec des oracles de Jérémie qui valent, j'allais dire, en tout lieu, en tout temps, de toute époque. Et au fur et à mesure, ça va se préciser. Et je vous jure que Jérémie vous fera voir les choses — la chute de Jérusalem — de manière totalement différente. J'ai spoilé.
Lecture : Jérémie 1
Paroles de Jérémie, fils de Hilkias, l'un des prêtres qui étaient à Anatoth, au pays de Benjamin. La parole du Seigneur lui fut adressée au temps de Josias, fils d'Amon, roi de Juda, la treizième année de son règne, puis au temps de Joiaqim, fils de Josias, roi de Juda, jusqu'à la fin de la onzième année de Sédécias, fils de Josias, roi de Juda, jusqu'à la déportation de Jérusalem, au cinquième mois.
La parole du Seigneur me fut adressée : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais. Avant que tu ne viennes au jour, je t'ai consacré. Je fais de toi un prophète pour les nations. »
Et je dis : « Ah ! Seigneur mon Dieu, vois donc : je ne sais pas parler, je suis un enfant ! »
Le Seigneur reprit : « Ne dis pas : "Je suis un enfant !" Tu iras vers tous ceux à qui je t'enverrai ; tout ce que je t'ordonnerai, tu le diras. Ne les crains pas, car je suis avec toi pour te délivrer — oracle du Seigneur. »
Puis le Seigneur étendit la main et me toucha la bouche. Il me dit : « Voici : je mets dans ta bouche mes paroles. Vois : aujourd'hui, je te donne autorité sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et renverser, pour détruire et démolir, pour bâtir et planter. »
La parole du Seigneur me fut adressée : « Que vois-tu, Jérémie ? » Je dis : « C'est une branche d'amandier que je vois. » Le Seigneur me dit : « Tu as bien vu, car je veille sur ma parole pour l'accomplir. »
Une deuxième fois, la parole du Seigneur me fut adressée : « Que vois-tu ? » Je dis : « C'est un chaudron bouillonnant que je vois. Il s'ouvre depuis le nord. » Le Seigneur me dit : « Du nord va déferler le malheur sur tous les habitants du pays. Voici : je convoque tous les clans des royaumes du nord — oracle du Seigneur. Ils arrivent, et chacun placera son trône à l'entrée des portes de Jérusalem, contre tous les remparts qui l'entourent et contre toutes les villes de Juda. Je vais prononcer sur eux mes jugements, à cause de toute leur méchanceté, car ils m'ont abandonné ; ils ont brûlé de l'encens pour d'autres dieux et se sont prosternés devant l'œuvre de leurs mains.
Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi. Tu diras contre eux tout ce que je t'ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon c'est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi, aujourd'hui, une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, au roi de Juda, à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer — oracle du Seigneur. »
Commentaire
Au cours de ce chapitre, je reviens sur la toute première phrase. On vous a dit que Jérémie a prophétisé au temps des derniers rois de Juda, de Josias à Sédécias. On vous a aussi dit qu'il venait de la ville d'Anatoth. Pour vous, c'est peut-être un détail, mais pour Jérémie, ça voulait dire beaucoup de choses. Anatoth, c'est une ville bien connue, située à quelques kilomètres seulement de Jérusalem. Jérémie a donc grandi à l'ombre des murailles de la capitale.
Et Anatoth, c'est aussi une ville dont on avait déjà parlé. Souvenez-vous d'Éli — pas le prophète Élie, le prêtre Éli, dans le premier livre de Samuel, celui qui avait fait n'importe quoi avec l'Arche d'Alliance et que Dieu avait maudit : c'est dans cette ville, à Anatoth, que Salomon a exilé sa descendance. C'est ainsi que l'on réalise que Jérémie est un prêtre issu d'une famille sacerdotale maudite, exilée à Anatoth. Ce qui explique probablement en partie sa psychologie d'écorché vif, son caractère ultra-sensible et déchiré, au point d'ailleurs que le livre de Jérémie va être un immense recueil de lamentations, qui va donner un nom en français : faire des jérémiades.
Alors maintenant, reprenons ce récit de vocation. Et peut-être que parmi vous, il y en a qui sont en train de discerner une vocation ; ça vous donnera peut-être d'ailleurs quelques critères pour apprendre à discerner ce qui se passe dans votre propre vie. Enfin, quand même, ce verset extraordinaire :
Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu ne viennes au jour, je t'ai consacré.
On entend ça, on se met à pleurer. Eh bien, ça s'appelle une vocation. Ça veut dire que Dieu nous attendait, qu'il nous aimait, qu'il voulait vivre avec nous avant même que nous ne naissions.
Alors maintenant, Jérémie est appelé à quoi ? « Je fais de toi un prophète pour les nations. » Ça, dans le contexte du livre des Rois, ça nous rappelle que les prophètes ne sont pas là pour cautionner le petit provincialisme religieux qui est en train de s'installer à Jérusalem, mais qu'il y a une mission plus large : Dieu est le Dieu qui règne sur la terre entière, et c'est à eux aussi qu'il faudra prêcher. Mais nous, dans notre propre récit de vocation, dans notre propre vie, il y a aussi toujours ces deux éléments : un élément extrêmement personnel — Dieu qui nous aime avant même que nous ne naissions — et un élément beaucoup plus universel, qui d'ailleurs fait partie de notre dignité : le rôle que nous avons à jouer. Parce que nous avons un rôle à jouer. C'est aussi pour cela que Dieu nous attendait.
Alors, c'est drôle, parce que tout de suite après, Jérémie se met à râler. Ce qui nous rappelle nos propres résistances. Moi, par exemple, je n'avais pas forcément envie de n'avoir ni femme ni enfant. Jérémie, lui, c'est différent : c'est parce qu'il a l'impression que la tâche qu'on lui demande est au-delà de ses forces. Verset 6 :
Ah ! Seigneur mon Dieu, vois donc : je ne sais pas parler, je suis un enfant.
Réaction typique de l'élu, comme Moïse, on l'a entendu, comme Gédéon. Et là, vous avez la réponse de Dieu, d'ailleurs sous forme de reproche — parce que Dieu, il est comme ça, il a son petit caractère, et quand il vous appelle, ce n'est pas toujours pour une relation très apaisée : c'est Dieu qui veut prendre de la place dans votre vie, donc il va pousser les meubles.
Ne dis pas : « Je suis un enfant. » Tu iras vers tous ceux à qui je t'enverrai.
Voilà, fin de la discussion. Dieu n'a jamais prétendu qu'il nous avait choisis en fonction de nos compétences humaines. Ce qu'il nous demande, c'est de lui faire confiance. C'est Dieu qui, tout d'un coup, vous dit qu'il a envie de vivre avec vous et qu'il va s'occuper de vous, jusqu'au niveau des choses extrêmement concrètes : il va prendre soin de vos besoins affectifs — votre chasteté —, de vos besoins matériels — votre pauvreté —, de vos besoins professionnels — votre obéissance. Et c'est lui, c'est Dieu qui vous dit que votre vie, maintenant, c'est lui qui va s'en occuper.
Une vocation, c'est vivre avec Dieu, c'est une relation : vous ne serez plus jamais seul — c'est la version positive. Mais Dieu fera parfois un peu ce qu'il veut — c'est la version un peu plus dérangeante d'une vocation. Mais c'est une aventure. Vous voyez, en vous le disant, j'ai l'impression de revivre mes propres années, où je discernais la vocation et ce à quoi Dieu m'appelait. La réponse ? C'était oui. Alors on est passé par l'Église pour discerner, parce que c'est tellement puissant, tellement beau, et en même temps, j'allais dire, tellement dangereux — parce que c'est de la dynamite — qu'il faut bien discerner. Bon, vous savez, on a tous nos propres récits, nos propres histoires ; vous aurez la vôtre.
On retourne maintenant à celle de Jérémie. Parce que Jérémie, c'était quand même la vocation par la face nord. Dieu lui donne tout de suite après l'autorité : il lui touche la bouche, il met à l'intérieur de sa bouche ses propres paroles — c'est-à-dire que là, il lui donne les dons de l'Esprit Saint. Et ensuite, il lui donne les détails de la mission : « Je t'établis pour arracher et renverser. » Ça, vous l'avez entendu, c'est le versant négatif. C'est le prophète, c'est celui qui s'oppose au monde parce que le monde s'est opposé à Dieu. C'est-à-dire que si jamais c'est Dieu qui dirige votre vie, ça veut dire que les amis de Dieu seront vos amis et que les ennemis de Dieu seront vos ennemis. Et que ça, ça veut dire aussi des choses très concrètes. Et puis ensuite, deuxième versant, plus positif : il vous établit pour planter et pour bâtir. Vous voyez : récit de vocation, c'est à la fois très personnel et très universel, à la fois très dur dans le sens de l'opposition vis-à-vis du monde, et en même temps très lumineux, parce que vous allez aussi construire des choses.
Et tout de suite après, vous avez Jérémie qui a dit oui et qui rentre au noviciat, qui apprend son métier de prophète avec Dieu, lequel lui envoie deux petites visions pour qu'il se fasse les mains, si je puis dire. D'abord la vision d'un amandier : ça, c'était un jeu de mots, parce qu'amandier, en hébreu, fait jeu de mots avec « veilleur » — c'est le premier arbre qui se réveille au printemps. Et vous aviez ensuite une deuxième vision, celle d'un chaudron tourné vers le nord : ça, c'est la menace de Babylone. Parce que Babylone avait beau être complètement à l'est, à cause du désert il fallait qu'elle fasse un détour et arrive par le nord.
Bon, eh bien avec ça, fin de mon commentaire. Je crois que vous pouvez relire votre vie. Et nous terminons, en guise de prière, en récitant le psaume que nous devions lire à la fin du premier épisode.
Psaume 107
Mon cœur est prêt, mon Dieu, je veux chanter, jouer des hymnes, ô ma gloire ! Éveillez-vous, harpe, cithare, que j'éveille l'aurore !
Je te rendrai grâce parmi les peuples, Seigneur, et jouerai mes hymnes en tout pays. Ton amour est plus grand que les cieux, ta vérité, plus haute que les nues.
Dieu, lève-toi sur les cieux, que ta gloire domine la terre ! Que tes bien-aimés soient libérés, sauve-les par ta droite, réponds-nous !
Dans le sanctuaire, Dieu a parlé : « Je triomphe ! Je partage Sichem, je divise la vallée de Soukkoth. À moi Galaad, à moi Manassé ! Éphraïm est le casque de ma tête, Juda, mon bâton de commandement. Moab est le bassin où je me lave ; sur Édom, je pose le talon, sur la Philistie, je crie victoire ! »
Qui me conduira dans la ville forte ? Qui me mènera jusqu'en Édom, sinon toi, Dieu, qui nous rejettes et ne sors plus avec nos armées ?
Porte-nous secours dans l'épreuve : néant, le salut qui vient des hommes ! Avec Dieu, nous ferons des prouesses, et lui piétinera nos oppresseurs.
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