Jour 164 ☾ — Jérémie craque… et nous ouvre un chemin
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Résumé : Dans cet épisode consacré au chapitre 20 de Jérémie, le frère Paul-Adrien lit l'affrontement entre le prophète et le prêtre Pachehour, qui le fait frapper et attacher au pilori, puis les confidences amères de Jérémie à Dieu : « Seigneur, tu m'as séduit, et j'ai été séduit. » Le commentaire montre un prophète qui craque en direct, jusqu'aux pensées suicidaires, avec des mots que l'on retrouvera dans le livre de Job. Il explique ce qu'est vraiment le charisme prophétique dans la Bible — connaître la défaite de Dieu sur terre — et voit dans Pachehour le premier sadducéen, annonce du procès de Jésus devant le Sanhédrin. L'épisode se termine par une prière pour les moments où l'on craque.
Introduction
Nous continuons notre introspection des états d'âme de Jérémie, ainsi que les oppositions qu'il a rencontrées. En guise d'introduction, je me permets d'attirer votre attention sur un ou deux versets pour raviver votre curiosité tout au long du chapitre.
Au cours de ce chapitre, Jérémie va être attaché au pilori par le grand prêtre officiel Pachehour. Ce ne sera pas tout de suite une torture, mais certainement une humiliation publique. Et vous entendrez alors la réponse du berger à la bergère. Je laisse à Jérémie le soin de vous la faire découvrir.
Le chapitre se poursuit ensuite sur des confidences, voire des reproches — oui, peut-être plutôt des reproches — que Jérémie fait à Dieu. Vous entendrez la phrase suivante : « Seigneur, tu m'as séduit et j'ai été séduit, tu m'as saisi et tu as réussi. » Vous ferez attention au contresens. Ici, quand Jérémie dit à Dieu « tu m'as séduit », c'est au sens de la séduction-tromperie. Tu m'as menti — to deceive, en anglais, tromper. Seigneur, tu m'as trompé et j'ai été trompé. Jérémie qui dit à Dieu regretter d'être son prophète.
À la fin du chapitre, vous entendrez d'autres tournures que nous avons déjà entendues. Je vous laisse, en petit quiz, le soin de me dire à quel personnage biblique les dernières expressions du chapitre vont vous faire penser.
Lecture : Jérémie 20
Le prêtre Pachehour, fils d'Immer, responsable de l'ordre dans la maison du Seigneur, entendit ce que prophétisait Jérémie. Alors Pachehour frappa le prophète Jérémie et le fit attacher au pilori qui est à la porte haute de Benjamin, celle de la maison du Seigneur.
Le lendemain, comme Pachehour le faisait détacher du pilori, Jérémie lui dit : « Le Seigneur ne t'appelle plus Pachehour, mais "Épouvante de tous les côtés". Car ainsi parle le Seigneur : Voici que je vais faire de toi un épouvantail, pour toi-même et pour tous tes amis. Ils tomberont sous l'épée de leurs ennemis. Tu le verras de tes yeux. Je vais livrer tous les gens de Juda aux mains du roi de Babylone. Il les déportera à Babylone, il les frappera de l'épée. Je livrerai toutes les réserves de cette ville, tout le fruit de son labeur et tout ce qu'elle a de précieux. Je livrerai tous les trésors des rois de Juda aux mains de leurs ennemis, qui les pilleront, qui les prendront, qui les emporteront à Babylone. Toi, Pachehour, et tous les habitants de ta maison, vous partirez en captivité. Tu iras à Babylone, et là tu mourras. Là tu seras enterré, toi et tous tes amis auxquels tu as prophétisé le mensonge. »
Seigneur, tu m'as séduit, et j'ai été séduit. Tu m'as saisi, et tu as réussi. À longueur de journée, je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi.
Chaque fois que j'ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l'insulte et la moquerie.
Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était en moi comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m'épuisais à la maîtriser sans y parvenir.
J'entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l'épouvante de tous les côtés ! » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire, et nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche. »
Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable. Mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d'une confusion éternelle, inoubliable.
Seigneur de l'univers, toi qui scrutes l'homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c'est à toi que j'ai remis ma cause.
Chantez le Seigneur, louez le Seigneur ! Il a délivré le malheureux de la main des méchants.
Maudit soit le jour où je suis né, le jour où ma mère m'a enfanté, qu'il ne soit pas béni ! Maudit soit l'homme qui annonça à mon père cette nouvelle qui le combla de joie : « Il t'est né un fils, un garçon ! » Cet homme deviendra pareil aux villes que le Seigneur a renversées sans pitié. Il entendra la clameur au matin et le cri de guerre en plein midi.
Maudit soit le jour qui ne m'a pas fait mourir dès le ventre ! Ma mère serait devenue mon tombeau, et son ventre me porterait toujours. Pourquoi donc suis-je sorti du ventre, pour voir peines et tourments, et mes jours s'achever dans la honte ?
Commentaire
Il y a quelque chose d'émouvant dans ce chapitre : c'est que là, vous entendez en direct un prophète craquer. Vous savez, on imagine souvent que les prophètes, Isaïe et Ézéchiel, c'était des sortes de surhommes, et là vous avez quelqu'un qui est au fond du gouffre, dans la souffrance et le cri de désespoir.
Ça existait du temps de Jérémie, et vous retrouverez ça par exemple chez d'autres grands saints, François d'Assise. On raconte comment François d'Assise était tellement déprimé, en voyant ce que les frères franciscains étaient en train de faire de son ordre, qu'il était parti faire une dépression dans une grotte, et que c'est à ce moment-là qu'un ange lui apparaît pour lui donner les stigmates. On appelle ça les nuits de la foi, et parfois ça peut aller jusqu'au désespoir.
Je vous les redonne, ces paroles que vous avez entendues :
Maudit soit le jour où je suis né, le jour où ma mère m'a enfanté, qu'il ne soit pas béni.
En introduction, je vous avais dit : mais à qui ça va vous faire penser ? Est-ce que vous l'avez trouvé ? Normalement, ça a dû vous faire penser à Job. C'est exactement les mots que l'on trouve dans Job, quand il commence à ouvrir sa bouche pour se plaindre : « Maudit soit le jour où je suis né, ce jour-là, qu'il ne soit pas tenu dans le compte des livres que Dieu tient devant lui. Maudit soit le jour où ma mère a ouvert le ventre pour moi. »
C'est tellement la même émotion, la même phrase, qu'on ne sait pas très bien si c'est Job qui a inspiré Jérémie, ou si c'est Jérémie qui a inspiré Job. C'est probablement plutôt d'ailleurs Jérémie qui a inspiré Job, parce qu'on pense que Job est d'une rédaction tardive — même si on l'a entendu tout au début de la Bible en un an, parce que c'est une expérience humaine tellement existentielle qu'elle vaut de tout temps, de toute époque.
Ça vous montre encore une fois le génie de cet homme. C'est le premier dans la Bible à vous décrire avec autant de finesse une crise existentielle. Cette crise existentielle amène Jérémie jusqu'à avoir des pensées suicidaires :
Maudit soit le jour qui ne m'a pas fait mourir dès le ventre ! Ma mère serait devenue mon tombeau, et son ventre me porterait toujours.
Quitte à exagérer — mais après tout, le texte le supporte — peut-être qu'on peut envisager Jérémie ayant fait une tentative de suicide. Ça va jusque-là.
Il y a quelque chose encore en plus : c'est qu'il y a quelque chose de l'ordre de la tragédie. Parce qu'on sent que c'est comme s'il était enfermé dans un rôle. À la fois il le déteste, et en même temps — c'est là où il dit qu'il a été trompé par Dieu — il ne pourrait pas se passer de ça.
Je me disais : je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom.
Je ne veux plus être prophète de Dieu.
Mais elle était en moi comme un feu brûlant dans mon cœur. Elle était enfermée dans mes os. Je m'épuisais à la maîtriser sans y parvenir.
Qu'est-ce qu'il brûlait dans le cœur de Jérémie ? Est-ce que c'était l'amour de Dieu ? Est-ce que c'était l'indignation devant les atrocités que ses concitoyens commettaient ? Probablement les deux.
Et là, vous savez ce que c'est qu'être un prophète. Être prophète, avant d'être une bénédiction, c'est une malédiction. Être prophète, c'est connaître la défaite de Dieu sur terre. Changeons d'endroit, changeons de civilisation : ces pages que vous venez d'entendre de la part de Jérémie, vous ne les auriez jamais entendues dans le Coran. Dans le Coran, être prophète, parler au nom de Dieu, comme Dieu est tout-puissant, c'est forcément accompagner Dieu dans sa victoire. Dans la Bible, être prophète, c'est parler du rejet de Dieu et de la défaite qu'il connaît dans le monde, parce que personne ne veut de lui.
Il y a tout ça dans Jérémie. Vous avez à la fois la profondeur de l'introspection spirituelle et psychologique, vous avez les crises existentielles, vous avez la découverte de ce qu'est le charisme prophétique, et vous avez même encore autre chose, avec cette altercation avec Pachehour, le prêtre responsable du Temple.
Jusqu'à présent, on avait plutôt l'habitude d'entendre des prophètes et des faux prophètes. Ici, on entend des prêtres et d'autres prêtres. Jérémie était prêtre. Souvenez-vous, il habite Anatoth, là où s'était réfugiée la lignée sacerdotale maudite du grand prêtre Éli. Et là, qui s'oppose à Jérémie ? Un prêtre institutionnel. Au début du livre de Jérémie, au début du livre des Rois — les lectures qu'on entend en première partie des épisodes — c'était la figure du prophète qui avait grandi ; et là, maintenant, elle est en train de diminuer pour être remplacée par la figure du prêtre.
Vous allez me dire : très bien, on s'en fiche un petit peu. Non, non, non, je crois que vous n'avez pas très bien compris jusqu'où ça nous emmène, cette affaire. Jérémie, c'est l'homme de Dieu qui est en butte non pas aux prophètes, non pas au roi, mais au mauvais prêtre — qui refuse d'entendre Dieu, qui refuse de prêcher la conversion, et qui prêche, par haine des Babyloniens et des Assyriens, des rêves de liberté et d'indépendance nationale. Si les rois de Juda, plus tard, tomberont, c'est parce qu'ils auront été conseillés par ces prêtres qui leur disaient de partir en guerre contre Babylone et l'Assyrie, parce que forcément, comme il y avait un temple à Jérusalem, forcément ils allaient connaître la victoire.
Est-ce que vous voyez là où je veux en venir ? Toujours pas ? Je continue. Ces grands prêtres — sachant qu'ils se réclamaient de ce premier grand prêtre que David avait institué à Jérusalem, Sadoc — Pachehour, c'est le premier sadducéen que vous venez de rencontrer. Et là, vous voyez quand même où je veux en venir. Enfin, je veux en venir à Jésus.
Les sadducéens, c'était ces grands prêtres, au temps de Jésus, qui avaient mis la main sur le Temple et qui essayaient de fomenter, sans y toucher mais tout en y touchant, des rêves de grandeur et d'indépendance nationale. Et c'est une des raisons pour lesquelles ils condamneront Jésus. Eh bien, ici, Jérémie anticipe à nouveau Jésus, cette fois-ci dans le procès qu'il aura contre le Sanhédrin.
Quand je vous dis que Jérémie, il invente tout ! Nous terminons par une prière.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Seigneur, je te confie les moments où je craque. Je te confie les moments où je doute de moi-même, au point d'avoir des pensées de ténèbres. Seigneur, je te confie les moments où je voudrais tout arrêter, où je voudrais cesser d'être chrétien parce que c'est trop dur, où je voudrais simplement cesser de subir des moqueries, ou alors tout simplement avoir une vie normale, Seigneur.
Seigneur, je te demande de prendre soin de moi. Je te demande de ne pas me juger. Seigneur, je fais ce que je peux, et tu m'as demandé une tâche qui est au-dessus de mes forces. Tu réclames de moi la foi, et j'essaye de te la donner, Seigneur. Mais je t'en prie, quand je n'y arrive pas, aide-moi et ne me juge pas.
Aide-moi, parce que c'est toi que j'aime. C'est ta parole qui est au fond de mon âme. Et dans mes larmes, dans mes pleurs, il y a d'abord le cri de ma misère et de mon malheur, et non pas le cri de mon découragement.
Seigneur, aide-moi.
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