7 Tu m'as séduit, Yahvé, et je me suis laissé séduire; tu m'as maîtrisé, tu as été le plus fort. Je suis prétexte continuel à la moquerie, la fable de tout le monde.
8 Chaque fois que j'ai à parler, je dois crier et proclamer : "Violence et dévastation!" La parole de Yahvé a été pour moi source d'opprobre et de moquerie tout le jour.
9 Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom; mais c'était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'ai pas pu.
10 J'entendais les calomnies de beaucoup "Terreur de tous côtés! Dénoncez! Dénonçons-le!" Tous ceux qui étaient en paix avec moi guettaient ma chute "Peut-être se laissera-t-il séduire? Nous serons plus forts que lui et tirerons vengeance de lui!"
11 Mais Yahvé est avec moi comme un héros puissant; mes adversaires vont trébucher, vaincus les voilà tout confus de leur échec; honte éternelle, inoubliable.
12 Yahvé Sabaot, qui scrutes le juste et vois les reins et le cœur, je verrai la vengeance que tu tireras d'eux, car c'est à toi que j'ai exposé ma cause.
13 Chantez Yahvé, louez Yahvé, car il a délivré l'âme du malheureux de la main des malfaisants.
Jérémie
DU LIVRE DE JEREMIE
Commentaire
1. Situation
Jérémie a vécu à l'une des périodes les plus troublées du Proche Orient. Il fut témoin de la chute d'un grand empire et de l'apparition d'un autre. Au milieu de cette tourmente, le royaume de Juda, aux mains de rois incapables, court à sa ruine pour n'avoir pas tenu compte de ces forces extérieures insurmontables de l'histoire, et y avoir résisté.
Le ministère de Jérémie a duré 40 ans environ, de 627 à 587, et s'adressait à Juda, ainsi qu'aux nations environnantes, pendant cette époque de convulsions politiques. Jérémie est intervenu très souvent. Il fallait, en effet, discerner la volonté de Dieu et chercher sa lumière dans des situations dramatiques.
Parmi tous les prophètes de son temps (Sophonie, Habakkuk, Nahum et Ezéchiel), il fut le seul à percevoir à quel point Dieu aimait son peuple, ainsi que les devoirs du peuple vis-à-vis de Dieu, dans le respect des termes de l'Alliance. Il eut un sens très aigu des différentes déviations qui existaient alors dans la manière du peuple de vivre sa foi en Yahvé.
Son message développait 2 aspects fondamentaux : quelle est la véritable manière de vivre selon Yahvé-Dieu ? Les aberrations des dirigeants de Juda ne pouvaient, selon lui, que le conduire à la catastrophe, pour n'avoir pas suivi le Seigneur dans un discernement des appels des signes des temps.
Son Livre commence par des oracles contre Juda et Jérusalem (1, 4 - 25, 13), et c'est dans cette première partie que nous trouvons le récit de la vocation du prophète, ainsi que ses doutes et états d'âme concernant sa mission, car ces oracles couvrent toute la période de l'histoire dont il fut le contemporain. Une 2ème partie de son Livre traite de la restauration d'Israêl (26,1 - 35, 19). Une 3ème partie nous raconte les persécutions prolongées qu'a subies le prophète vers la fin de sa mission et de sa vie, ainsi que son martyre (36, 1 - 45, 5). Son Livre se termine par une série d'oracles contre les nations (46,1 - 51, 64).
Notre passage se situe dans la 1ère partie du Livre de Jérémie et nous rapporte un de ses états d'âme concernant sa mission.
2. Message
Une fois de plus, Jérémie, image du Prophète Serviteur souffrant, menacé par tous, y compris ses amis, se tourne vers le Seigneur.
La partie de son appel, que nous lisons aux versets 10 - 13 de notre version liturgique, est un cri de confiance. Dans sa conviction que le Seigneur est avec lui, il est sûr et certain que ses persécuteurs seront confondus, et donc impuissants contre lui.
Dans sa prière finale, il demande au Seigneur, auquel il renouvelle sa confiance totale et dont il chante la louange, de le faire assister au jugement, à la revanche qu'il prendra contre ses persécuteurs.
3. Decouvertes
Les quelques lignes de notre lecture liturgique sont un extrait de l'ensemble 20, 1- 18, qu'il faudrait lire entièrement.
Cette "confession" de Jérémie fait suite à son emprisonnement d'une journée par le prêtre Pashur (20, 1 - 6) qui a refusé d'entendre le message de Dieu que lui a délivré le Prophète. En conséquence, Jérémie lui a annoncé que ses amis et lui tomberaient par l'épée, perdraient tous leurs biens et seraient, s'ils avaient la vie sauve, déportés à Babylone.
De même que Pashur représente le peuple qui rejette Dieu, Jérémie représente ici davantage que le Prophète qu'il est en sa personne. Son destin est devenu celui du peuple. Battu, emprisonné, puis relâché, ce qui lui arrive symbolise la captivité et la libération finale à venir du peuple.
Notre passage n'est qu'un extrait de la dernière des "confessions" du Prophète (voir 11, 18 - 12, 6; 15, 10 - 21; 17, 14 - 18; 18, 18 - 23 et 20, 7 - 13). Certains estiment que cette confession se prolonge jusqu'au verset 18, avec les versets où le Prophète maudit le jour de sa naissance.
Dans notre page liturgique, qui ne commence qu'au verset 10, le premier temps de cette dernière confession est omis (20, 7 - 9) : Jérémie y reproche au Seigneur de l'avoir séduit, saisi, transformé en objet de risée, en l'obligeant à clamer un message de violence et de dévastation, qu'il voudrait bien cesser d'annoncer, mais qui s'impose à lui de l'intérieur comme un feu dévorant, et qui dresse la foule contre lui.
Comme le prêtre Pashur l'avait déjà fait (20, 3), ses ennemis l'insultent en le traitant d'homme qui sème partout la terreur, et ils essaient, à leur tour et à leur façon, de le séduire comme le Seigneur l'avait lui-même séduit (20, 10).
Mais Jérémie se souvient que Dieu est avec lui, sa force et sa victoire (20, 11), il le prie d'assister à la destruction de ses adversaires, et loue le Seigneur pour la libération qu'il apporte (20, 12 - 13).
Telle est la dernière et la plus pathétique des confessions de Jérémie, qui se débat contre la vocation exigeante que le Seigneur, qui l'a saisi, lui avait imposée. Jérémie a l'impression d'avoir été trompé, car il lui avait été promis d'avoir la solidité d'une colonne de fer et d'un rempart de bronze (1, 10. 17 - 19), alors qu'il est devenu la risée de tous. Le Prophète qu'il est ne peut cependant se libérer de la contrainte de Dieu, et sa protestation ne peut s'achever qu'en acte de foi confiante et en chant de louange.
4. Prolongement
Dans les trois prières que, selon nos quatre Evangiles, Jésus sur sa croix adresse à Dieu son Père : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné" (Marc, 15, 34, ainsi que Matthieu, citant le psaume 22, 1 - 2), "Père, entre tes mains je remets mon esprit" (Luc, 23, 46 citant le psaume 31, 6), et "J'ai soif" (Jean, 19, 28 citant les psaumes 69, 22 ou 22, 16, ou plutôt 63, 2), les trois psaumes qu'il prie ainsi nous proposent chacun un verset dans lequel le psalmiste reconnaît que "Dieu est son Dieu" ("c'est toi mon Dieu") : voir psaume 22, 11; 31, 15 et 63, 2.
A supposer, comme cela, semble-t-il, nous est suggéré, que Jésus crucifié ait récité l'un ou l'autre de ces psaumes, ou même chacun d'entre eux, entièrement, sa conviction ainsi exprimée que Dieu est avec lui, comme il l'avait annoncé en Jean 16, 32, s'exprime ici à la fois comme cri de souffrance et de déréliction (psaume 22), expression de confiance (psaume 31), ou traduction d'un désir puissant (psaume 63).
Mystère du Prophète Serviteur souffrant que Jésus accomplit en plénitude, selon le témoignage de Jérémie en notre passage, ou du 4ème Chant du Serviteur du Livre d'Isaïe, 52, 13 - 53, 12.
Prière
*Seigneur Jésus, c'est à notre tour, au coeur de notre foi, de te dire ou de te crier : "tu es mon Dieu", comme l'a fait ton disciple et apôtre Thomas, en te rencontrant, Ressuscité, le soir de Pâques : que cette conviction que tu es toujours avec moi, toi l'Emmanuel, ne me quitte jamais, que je vive des moments de joie et d'achèvement de mon humanité, ou des crises de souffrance physique, morale ou spirituelle. AMEN.
11.04.2003.*