Texte biblique non disponible pour ce passage — sera ajouté quand un passage de ce chapitre sera commenté dans la liturgie.
Ce passage de Jérémie s'inscrit dans une section du livre (chapitres 11-20) souvent appelée les « Confessions de Jérémie », où le prophète alterne oracles divins et méditations personnelles sur sa mission. Nous sommes dans le royaume de Juda, probablement sous le règne de Joiaqim (609-598 av. J.-C.), période de crise politique où les élites hésitent entre alliance avec l'Égypte ou soumission à Babylone. Le texte se présente comme un mashal sapientiel, un enseignement de sagesse structuré en deux volets antithétiques — la malédiction et la bénédiction — suivi d'une conclusion sur l'insondabilité du cœur humain. Cette forme littéraire des « deux voies » rappelle le Psaume 1 et le Deutéronome 30, 15-20, inscrivant l'oracle prophétique dans la grande tradition de la Torah.
L'opposition centrale repose sur deux images végétales d'une puissance évocatrice remarquable. L'homme qui se fie à la chair (basar) est comparé à un 'ar'ar, terme rare désignant probablement un arbuste rabougri du désert, peut-être un genévrier nain. Il habite la 'arabah, la steppe aride, et une terre « salée » — allusion possible à la destruction de Sodome ou aux pratiques de guerre antique consistant à saler les terres conquises pour les rendre stériles. À l'inverse, celui qui se confie au Seigneur est un arbre ('ets) planté près des eaux (mayim), dont les racines cherchent le courant (yuval). L'année de sécheresse (batstsoreth), il continue de fructifier. Le contraste n'est pas simplement moral : il est vital, existentiel. L'eau représente ici la source de vie que seul Dieu peut être.
Origène, dans ses Homélies sur Jérémie (Hom. V), lit ce passage à la lumière du baptême : l'eau vers laquelle l'arbre étend ses racines préfigure l'eau vive du Christ. Pour Origène, être « planté près des eaux » signifie demeurer greffé sur le Verbe, source de toute fécondité spirituelle. Cette lecture typologique transforme l'oracle vétérotestamentaire en catéchèse baptismale. Jérôme, dans son Commentaire sur Jérémie, insiste davantage sur la dimension éthique : la confiance dans la chair (fiducia carnis) désigne non seulement l'idolâtrie politique — les alliances avec les puissances étrangères — mais aussi toute forme d'autosuffisance humaine. Pour Jérôme, le cœur « incurable » (anush) du v. 9 ne peut être guéri que par le médecin divin, anticipant ainsi la christologie du Sauveur-médecin.
La finale du texte (v. 9-10) constitue un tournant anthropologique majeur. Le cœur (lev) est déclaré 'aqov, « tortueux » ou « trompeur » — terme de la même racine que le nom de Jacob, le « supplanteur ». Cette paronomase n'est pas fortuite : elle rappelle la ruse du patriarche tout en universalisant le diagnostic. Le cœur est aussi anush, « malade » ou « incurable », adjectif dérivant de la même racine que le nom Enosh, « l'homme fragile ». Le prophète pose ici une question fondamentale : mi yeda'ennu, « qui peut le connaître ? » La réponse divine est immédiate : « Moi, le Seigneur » ('ani YHWH). Dieu seul pénètre les cœurs (lev) et scrute les reins (kelayot), siège des émotions profondes dans l'anthropologie hébraïque.
Cette connaissance divine n'est pas simplement intellectuelle mais judiciaire : elle vise à « rendre à chacun selon sa conduite ». L'expression anticipe le thème néotestamentaire du jugement selon les œuvres (Mt 16, 27 ; Rm 2, 6 ; Ap 22, 12). Cependant, un débat exégétique persiste : ce verset exprime-t-il une rétribution mécanique ou l'invitation à une conversion ? La tradition prophétique privilégie la seconde lecture — le jugement annoncé appelle au retournement. En contexte de Carême, ce texte fonctionne comme un examen de conscience : où plaçons-nous notre confiance ? Dans les sécurités mondaines ou dans le Dieu vivant ?
L'intertextualité avec le Psaume 1 est frappante : même image de l'arbre planté près des eaux, même contraste avec la paille emportée par le vent. Mais Jérémie ajoute une dimension que le psaume ne développe pas : l'insondabilité du cœur humain. Cette anthropologie pessimiste — que Paul reprendra en Romains 7 — prépare la révélation de la grâce : si le cœur est incurable par lui-même, seule l'intervention divine peut le transformer. La « nouvelle alliance » annoncée quelques chapitres plus loin (Jr 31, 31-34), où Dieu écrira sa loi sur les cœurs, répond à l'aporie posée ici. Le diagnostic sévère du chapitre 17 appelle le remède du chapitre 31.