CapBibliqueCapBiblique
← Retour aux livres
Livre de · 52 chapitres

Jérémie

1 (4)23 (2)4567 (2)891011121314151617 (2)18 (3)1920 (3)212223 (2)242526 (3)2728293031 (3)323334353637383940414243444546474849505152
Jr 3,14-17
Liturgie · S. Charbel Maklouf, prêtre · 24 juillet 2026
AELF · Bible liturgique

Texte biblique non disponible pour ce passage — sera ajouté quand un passage de ce chapitre sera commenté dans la liturgie.

Jr 3,14-17
Commentaire

Le passage appartient à la grande section liminaire du livre de Jérémie (chapitres 2–6), datée pour l'essentiel du ministère précoce du prophète, sous Josias (vers 627-622 av. J.-C.), alors que le royaume du Nord (Israël) est déjà tombé (721) et que Juda vit sous la menace assyrienne puis babylonienne. Le genre littéraire est celui du rîb, le procès d'alliance : Dieu plaide contre son peuple infidèle, comparé à une épouse adultère (Jr 3, 1-13). Nos versets marquent un retournement : après le réquisitoire vient l'appel au retour. Le verbe šûb (revenir, se convertir) domine tout le chapitre — il apparaît sous forme d'un jeu de mots intraduisible avec šôbabîm (« fils rebelles » ou « renégats »), de sorte que le titre même de l'accusation contient déjà l'invitation à la conversion. Revenez, vous les « re-tournés » : la racine du péché est aussi celle du salut.

L'articulation du texte est nettement eschatologique : la formule « en ces jours-là » (bayyāmîm hāhēmmâ) et « en ce temps-là » scande une promesse projetée vers un avenir de restauration. Dieu se déclare ba'al, « maître » ou « époux » — le terme est chargé, car il désigne aussi le dieu cananéen honni ; Jérémie le récupère pour affirmer que le seul véritable Baal, le seul « seigneur-époux », est YHWH. Le rassemblement « un par ville, deux par clan » évoque un reste minuscule mais réel : ce n'est pas la masse mais une sélection qui sera ramenée à Sion. La promesse de « pasteurs selon mon cœur » (rō'îm kelibbî) répond en creux aux mauvais bergers dénoncés ailleurs (Jr 23) ; l'expression fait écho au « homme selon son cœur » de 1 S 13, 14, désignant David, et oriente déjà vers une espérance messianique et davidique de bon gouvernement.

Le cœur théologique du passage réside dans l'annonce stupéfiante de la disparition de l'Arche de l'Alliance. Pour un lecteur de l'époque, l'Arche était le point focal de la présence divine, le trône invisible de YHWH siégeant sur les chérubins (1 S 4, 4 ; Ps 80, 2). Or Jérémie annonce qu'on n'en fera plus mémoire, qu'on ne la reconstruira pas — probablement parce qu'elle avait disparu ou allait disparaître lors de la ruine de 587. Loin de déplorer cette perte, le prophète l'interprète comme un progrès : la présence de Dieu ne sera plus confinée à un objet, car c'est Jérusalem tout entière qui deviendra « Trône du Seigneur » (kissē' YHWH). Le contenant sacré cède la place à une ville-présence, et bientôt à un peuple : on perçoit ici le mouvement de spiritualisation et d'universalisation qui culminera dans le Nouveau Testament, où le Temple devient le Corps du Christ (Jn 2, 21) et l'Église (1 Co 3, 16).

La dimension universaliste éclate au dernier verset : « toutes les nations convergeront vers elle » (niqwû 'ēleyhā kol-haggôyim). Ce motif du pèlerinage des peuples vers Sion tisse un réseau intertextuel dense avec Isaïe 2, 2-4 et Michée 4, 1-3 (« toutes les nations y afflueront »), avec Zacharie 8, 20-23 et 14, 16, et trouve son accomplissement néotestamentaire dans la Pentecôte (Ac 2) et la Jérusalem céleste de l'Apocalypse (Ap 21, 24-26), « les nations marcheront à sa lumière ». Le verset final reprend enfin l'expression « penchants mauvais de leur cœur endurci » (šerirût libbām hārā'), formule typiquement jérémienne (Jr 7, 24 ; 9, 13 ; 11, 8 ; 13, 10), qui prépare l'annonce centrale du livre : l'Alliance Nouvelle où la Loi sera « inscrite sur les cœurs » (Jr 31, 33). La guérison du cœur endurci est bien l'enjeu ultime, et la disparition de l'Arche extérieure est le signe d'une présence désormais intériorisée.

La tradition patristique s'est emparée du verset sur l'Arche avec une prédilection typologique. Origène, dans ses Homélies sur Jérémie (Hom. IV), voit dans l'abandon de l'ancienne Arche le passage des réalités « selon la lettre » aux réalités « selon l'esprit » : l'Arche matérielle, coffre de bois et d'or, s'efface devant la véritable Arche qui est le Christ lui-même, contenant non les tables de pierre mais le Verbe vivant. Pour Origène, « ne plus se souvenir de l'Arche » n'est pas de l'oubli mais un dépassement, l'ombre s'évanouissant devant le corps (cf. Col 2, 17). Saint Jérôme, qui a consacré à ce livre son grand Commentaire sur Jérémie, insiste sur le sens christologique et ecclésial : Jérusalem appelée « Trône du Seigneur » désigne l'Église rassemblant les nations, et les « pasteurs selon le cœur de Dieu » sont les apôtres et leurs successeurs, opposés aux mauvais bergers de la Synagogue. Sa lecture, nourrie de l'hébreu qu'il connaissait de première main, souligne la portée missionnaire du texte.

D'autres Pères prolongent cette veine. Théodoret de Cyr, dans son Commentaire sur Jérémie, comprend le rassemblement « un par ville, deux par clan » comme une figure du petit reste croyant issu d'Israël, prémices d'une moisson universelle où les païens surpasseront en nombre les fils d'Abraham selon la chair. Chez plusieurs auteurs grecs, notamment dans le sillage de Grégoire de Nysse (Vie de Moïse, sur la symbolique du sanctuaire), l'effacement des objets cultuels signale que Dieu ne se laisse enfermer dans aucune image ni aucun lieu : sa transcendance excède le sanctuaire, et le seul « trône » digne de lui est finalement le cœur purifié et la communauté vivante. La convergence de ces lectures — Origène l'Alexandrin, Jérôme le Latin, Théodoret l'Antiochien — montre l'unanimité de la tradition à voir dans ce texte une prophétie du dépassement du culte matériel.

Reste un débat exégétique que l'honnêteté impose de signaler. Les critiques discutent l'unité et la datation de ces versets : beaucoup y voient un ajout rédactionnel post-exilique inséré dans un oracle plus ancien, car la promesse de rassemblement et de conversion des nations reflète des préoccupations proches du Deutéro-Isaïe. La mention de l'Arche pose aussi question : s'agit-il d'un objet déjà perdu (ce qui daterait le texte d'après 587), ou d'une relativisation théologique délibérée par un Jérémie contemporain de la réforme de Josias ? Une tradition tardive (2 M 2, 4-8) rapporte que Jérémie aurait caché l'Arche — écho inverse à notre passage qui, lui, en proclame l'obsolescence. Au-delà de ces incertitudes, la portée théologique demeure limpide et puissante : Dieu appelle inlassablement le pécheur au retour, il ne se lie à aucun objet mais veut habiter un peuple et, par lui, l'humanité entière. La sainteté d'un ermite comme Charbel Makhlouf, dont on fait mémoire, illustre à sa manière cette vérité : le vrai « Trône du Seigneur » est le cœur devenu docile, où Dieu établit sa demeure.

Jérémie 3 | La Bible commentée | CapBiblique