Jour 169 ☾ — Jérémie vs Ananie : deux prophètes, deux visions
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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien lit les chapitres 27 et 28 de Jérémie : l'ordre de porter un joug de bois et d'inviter Juda comme les royaumes voisins à se soumettre à Nabuchodonosor, puis l'affrontement public avec le prophète Ananie, qui brise le joug et annonce la fin de la domination babylonienne. Avant la lecture, il pose une question d'exercice : qu'est-ce qui vous aurait fait choisir Jérémie plutôt que les faux prophètes ? Le commentaire décrit les deux partis de la cour de Jérusalem — les colombes, autour de la famille de Shafane et de Jérémie, et les faucons, prêtres et prophètes bellicistes — et montre que les arguments des seconds étaient à l'époque les plus convaincants. Le vrai critère de discernement n'est donc pas politique mais spirituel : l'humilité, seule capable de renoncer à confondre la religion avec une prétention nationale.
Introduction
Nous continuons à faire des sutures entre le livre de Jérémie, l'histoire vue du côté des prophètes, et le deuxième livre des Rois, l'histoire vue du côté de la scène internationale, politique.
Au dernier épisode, on a vu que le grand roi Josias était mort, et avec lui les rêves de grandeur. Nous sommes dans cette période incertaine où le royaume de Juda ne sait plus très bien quoi faire. Est-ce qu'il doit prêter son allégeance à l'Égypte, qui tente sa chance dans le creux laissé par la déchéance de l'empire assyrien ? Ou alors est-ce qu'il faut se tourner du côté des Babyloniens ? Ou alors tenter la carte de la coalition avec les petits royaumes d'à côté pour retrouver une indépendance ? Enfin bref, le royaume de Juda ne sait plus très bien vers quels saints se tourner.
Sauf que des saints, il y en avait au moins un à Jérusalem : Jérémie, à qui Dieu a révélé sa parole. Mais en face de Jérémie — et ça explique aussi la confusion qui règne alors — il y a une multitude de faux prophètes et de prêtres qui ont des idées bien arrêtées sur ce que Dieu devrait dire.
Maintenant, en exercice de lecture, je vous invite à vous poser la question suivante : pourquoi vous auriez fait confiance à Jérémie plutôt qu'aux faux prophètes ? Et moi, je suis désolé de le dire, mais la réponse n'est pas si évidente que ça. Bonne lecture.
Lecture : Jérémie 27-28
Au début du règne de Sédécias, fils de Josias, roi de Juda, cette parole fut adressée à Jérémie de la part du Seigneur.
Ainsi m'a parlé le Seigneur : « Fais-toi des liens et des barres de joug. Place-les sur ta nuque, puis envoie-les au roi d'Édom, au roi de Moab et au roi des Ammonites, au roi de Tyr et au roi de Sidon, par les messagers venus à Jérusalem auprès de Sédécias, roi de Juda. Et tu leur ordonneras de dire à leur maître : Ainsi parle le Seigneur de l'univers, le Dieu d'Israël. Vous parlerez ainsi à vos maîtres : C'est moi qui ai fait la terre, l'homme et le bétail sur la face de la terre, par ma grande force et mon bras étendu, et je les donne à qui bon me semble. Eh bien, moi, maintenant, je livre tous ces pays aux mains de Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur. Je lui donne même les bêtes sauvages pour qu'elles le servent. Toutes les nations le serviront, lui, son fils et son petit-fils, jusqu'à ce que vienne pour son pays le temps où il sera lui-même asservi à des nations nombreuses et à de grands rois.
Quant à la nation ou au royaume qui ne servira pas Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui ne livrera pas sa nuque au joug du roi de Babylone, cette nation, je la châtierai par l'épée, la famine et la peste, oracle du Seigneur, avant de la faire achever par sa main.
Et vous, n'écoutez pas vos prophètes, ni vos devins, ni vos songes, ni vos astrologues, ni vos mages, eux qui disent : "Non, vous ne servirez pas le roi de Babylone." C'est le mensonge qu'ils vous prophétisent. Et à cause de cela, vous serez bannis de votre terre. Je vous chasserai et vous périrez. Mais la nation qui mettra sa nuque sous le joug du roi de Babylone et qui le servira, je lui donnerai le repos sur sa terre, oracle du Seigneur, elle pourra la cultiver et l'habiter. »
À Sédécias, roi de Juda, je parlai dans les mêmes termes. Je lui dis : « Mettez votre nuque sous le joug du roi de Babylone, servez-le, lui et son peuple, et vous vivrez. Pourquoi devriez-vous mourir, toi et ton peuple, par l'épée, la famine et la peste, comme le Seigneur l'a dit à la nation qui ne servirait pas le roi de Babylone ? N'écoutez pas les paroles des prophètes qui vous disent : "Non, vous ne servirez pas le roi de Babylone." C'est le mensonge qu'ils vous prophétisent. Je ne les ai pas envoyés, oracle du Seigneur, mais ils prophétisent en mon nom le mensonge. À cause de cela, je vais vous chasser, et vous périrez, vous et vos prophètes. »
Quant aux prêtres et à tout ce peuple, je leur déclarai : « Ainsi parle le Seigneur : n'écoutez pas les paroles de vos prophètes qui prophétisent pour vous dire : "Maintenant et sans tarder, les objets de la maison du Seigneur vont être ramenés de Babylone." Car c'est le mensonge qu'ils prophétisent. Ne les écoutez pas. Servez le roi de Babylone, et vous vivrez. Pourquoi cette ville serait-elle une ruine ? S'ils sont prophètes, si la parole du Seigneur est avec eux, qu'ils supplient donc le Seigneur de l'univers pour que les objets qui sont encore dans la maison du Seigneur, dans la maison du roi de Juda et dans Jérusalem, ne s'en aillent pas à Babylone.
Car ainsi parle le Seigneur de l'univers au sujet des colonnes, de la Mer et des bases, ainsi que des autres objets qui sont encore dans cette ville, ce que n'a pas enlevé Nabuchodonosor, roi de Babylone, quand il déporta de Jérusalem à Babylone Jékonias, fils de Joiaqim, roi de Juda, avec tous les notables de Juda et de Jérusalem. Oui, ainsi parle le Seigneur de l'univers, le Dieu d'Israël, à propos des objets qui sont encore dans la maison du Seigneur, dans la maison du roi de Juda et dans Jérusalem : ils seront emportés à Babylone, et ils y resteront jusqu'au jour où je m'en occuperai, oracle du Seigneur. Alors je les ferai remonter et revenir en ce lieu. »
Cette année-là, au début du règne de Sédécias, roi de Juda, la quatrième année, au cinquième mois, le prophète Ananie, fils d'Azour, originaire de Gabaon, me dit, dans la maison du Seigneur, en présence des prêtres et de tout le peuple : « Ainsi parle le Seigneur de l'univers, le Dieu d'Israël : Je brise le joug du roi de Babylone. Dans deux ans, jour pour jour, je ferai revenir en ce lieu tous les objets de la maison du Seigneur que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a enlevés pour les emporter à Babylone. Je ramènerai ici Jékonias, fils de Joiaqim, roi de Juda, avec tous les déportés de Juda qui sont partis à Babylone, oracle du Seigneur, car je vais briser le joug du roi de Babylone. »
Le prophète Jérémie répondit au prophète Ananie, en présence des prêtres et de tout le peuple qui se tenait dans la maison du Seigneur. Il lui dit : « Amen ! Que le Seigneur agisse ainsi ! Que le Seigneur accomplisse ta prophétie ! Qu'il fasse revenir de Babylone les objets de la maison du Seigneur et tous les déportés ! Cependant, écoute bien cette parole que moi, je vais te faire entendre, à toi et à tout le peuple. Les prophètes qui nous ont précédés, toi et moi, depuis bien longtemps, ont prophétisé contre de nombreux pays, contre de grands royaumes, la guerre, la peste et le malheur. Le prophète qui annonce la paix n'est reconnu comme prophète vraiment envoyé par le Seigneur que si sa parole s'accomplit. »
Alors le prophète Ananie enleva le joug que le prophète Jérémie s'était mis sur sa nuque, et il le brisa. Et Ananie déclara en présence de tout le peuple : « Ainsi parle le Seigneur : de la même manière, dans deux ans, jour pour jour, je briserai le joug de Nabuchodonosor, roi de Babylone, pour en délivrer toutes les nations. » Alors le prophète Jérémie alla son chemin.
Et la parole du Seigneur fut adressée à Jérémie, après que le prophète Ananie eut brisé le joug qui était sur sa nuque : « Va dire à Ananie : Ainsi parle le Seigneur. Tu as brisé un joug de bois, mais à sa place tu feras un joug de fer. Car ainsi parle le Seigneur de l'univers, le Dieu d'Israël : C'est un joug de fer que je mets sur la nuque de toutes ces nations, pour qu'elles servent Nabuchodonosor, roi de Babylone, et elles le serviront. Je lui ai donné même les bêtes sauvages. »
Le prophète Jérémie dit alors au prophète Ananie : « Écoute bien, Ananie, le Seigneur ne t'a pas envoyé. Et toi, tu rassures ce peuple par un mensonge. C'est pourquoi, ainsi parle le Seigneur : je vais te renvoyer de la surface de la terre. Tu mourras cette année, car c'est la révolte que tu as prêchée contre le Seigneur. »
Et le prophète Ananie mourut cette même année, au septième mois.
Commentaire
On a commencé à dessiner le contexte politique et les alliances qui se formaient à la cour royale de Jérusalem. C'est dans ce contexte-là qu'il faut comprendre le chapitre que vous venez d'entendre.
Pour que tout le monde comprenne bien : en ce moment, à la cour de Jérusalem, il y a deux partis. Le parti des faucons et le parti des colombes. Le parti des colombes, c'est cette grande famille de Shafane qui a inspiré la réforme deutéronomiste et qui prêche l'allégeance aux Babyloniens, pour se soumettre politiquement et garder son indépendance nationale et religieuse. Ce parti des colombes a fait alliance avec Jérémie.
Et en face, vous avez le parti des faucons. Cette fois-ci, ce sont tous les autres prêtres et tous les faux prophètes. Enfin, que nous, nous qualifions de faux prophètes, mais c'est rétrospectivement. À l'époque, eux aussi se réclamaient de Dieu, et ils avaient des arguments. Les Babyloniens qui sont idolâtres, les objets du Temple qui sont partis dans une première déportation à Babylone — vous venez de l'entendre là, dans le livre des Rois ça viendra un peu plus tard —, mais Dieu ne va pas permettre que ça reste souillé très longtemps, cette affaire. C'est son Temple, dans lequel il a mis sa maison. La promesse que Dieu a faite à David, qu'il établirait sa maison pour toujours et qu'il lui resterait fidèle : Dieu est tenu par sa promesse. Et cette grande réforme religieuse qui vient d'être instaurée — et maintenant ils peuvent se réclamer de la protection de Dieu, c'est bon, ils peuvent aller à la guerre, Dieu va les protéger, ils vont la gagner. C'était peut-être eux qui étaient vus comme les plus fervents à l'époque.
Jérémie et le parti des colombes, ils ont quoi pour eux ? Il y a la grande figure de Shafane, et puis l'autorité spirituelle de Jérémie. D'accord, mais des grandes autorités spirituelles qui se trompent quand il est question d'analyser des situations de diplomatie internationale, ça s'est déjà vu. C'est même plutôt la majorité. Alors ils ont quoi ? Le fait de se soumettre à Babylone en disant que Babylone va respecter et va leur donner une indépendance nationale sous réserve de payer un tribut ? Déjà, c'est humiliant de payer un tribut. Et ensuite, ils ont l'exemple de l'Assyrie qui, eux, tuaient tout le monde. Qu'est-ce qui nous dit que Babylone ne fera pas la même chose ?
Et en dernier, vous avez l'argument religieux. C'est-à-dire que cette réforme dont, je pense, tout le monde se réclame à l'époque de Jérémie, Jérémie et Shafane sont peut-être en train de dire que tout n'a pas été fait dans les règles de l'art, et qu'il serait peut-être bon aussi de se pencher sur des questions d'économie, de société, et de voir ce qu'il en est vraiment du culte rendu à Dieu. Là aussi, il y a des choses à dire. Donc, si vous voulez, cet argument religieux qui pour nous est le plus important, le plus sensible — oui, mais c'est facile pour nous, il est mis dans la Bible. Pour les contemporains de Jérémie, c'était le dernier des arguments.
Alors, je vous repose ma question. Qu'est-ce qui fait que vous, vous auriez choisi Jérémie plutôt que les belliqueux ? Les Juifs, ils ont vu l'Égypte s'effondrer. Ils ont vu Aram s'effondrer. Ils ont vu l'empire assyrien s'effondrer. Ils se disent que l'empire babylonien va bien finir par s'effondrer, peut-être même avant qu'il y ait une véritable menace. Et puis Dieu qui fait un miracle de dernière minute, ça s'est déjà vu dans l'histoire : Ézéchias, l'ange du Seigneur qui avait frappé l'armée assyrienne par une peste et qui avait fait lever le camp ; on a vu la même chose avec Aram. Pour qui croit en Dieu, tout est possible.
Et en fait, pour être sensible à Jérémie, il faut que vous puissiez vous dire une chose. Il faut que vous puissiez vous dire que ce n'est pas si grave que ça d'être sous la domination d'un empire étranger, pourvu que vous ayez la liberté de culte et un minimum de liberté économique et sociale. Mais ça veut dire que vous avez renoncé à toute prétention impérialiste, nationaliste, et ça, ce n'est pas tout le monde qui est capable de le faire. Parce qu'en ce moment, à l'époque de Jérémie — mais je suis désolé, on pourrait peut-être dire cela aussi d'une partie du catholicisme français actuel —, on a vite fait d'utiliser la religion pour défendre une identité nationale. Ça s'est déjà vu, ça continue de se voir.
Et ça, ça vous donne le véritable critère pour arriver à distinguer entre les vrais prophètes. Ça veut dire que si jamais vous n'êtes pas humble, vous finirez toujours par choisir le mauvais prophète. Et être humble, ce n'est pas si facile que ça.
Nous terminons par une prière.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, il est important de s'engager en politique. Il est important d'aimer son pays. Il est important d'aimer Dieu. Mais Seigneur, donne-moi de le faire bien.
Donne-moi de le faire avec fermeté quand il faut être ferme, parce que parfois la vie est dure. Donne-moi de toujours le faire avec humilité, pour espérer suivre la vérité et l'Évangile.
Je sais, Seigneur, que tu voudras le bien de mon pays, même si cela passe par de grands chamboulements. Mais je sais que, ultimement, tu me permettras de refonder ce qu'il y a de beau dans la civilisation que je veux promouvoir, la civilisation chrétienne, celle d'un certain génie humain, celle d'un certain génie divin.
Et que si jamais, parfois, il faut tout détruire pour tout reconstruire, si jamais, parfois, il faut se soumettre pour ne pas avoir à baisser la tête, si jamais il faut apprendre l'humilité pour éviter l'humiliation, eh bien, Seigneur, donne-moi cette humilité.
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