CapBibliqueCapBiblique

Jour 207 ☼ — La chute d'un ange dans un roi orgueilleux

← J206 ☾ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J207 ☾ →


Résumé : Après la dénonciation géopolitique (ch. 26) puis économique et esthétique (ch. 27) de Tyr, le frère Paul-Adrien lit un chapitre 28 « hallucinant » où le registre bascule dans le cosmique et le théologique. Derrière le prince de Tyr qui se dit dieu apparaît un être parfait, placé en Éden, chérubin protecteur sur la sainte montagne de Dieu, que sa beauté et son commerce ont corrompu de l'intérieur. Le commentaire situe ce texte parmi les récits étiologiques de chute et montre que la doctrine chrétienne de la chute de Lucifer naît de la mise en résonance de Genèse 3, Isaïe 14 et Ézéchiel 28. Il conclut sur l'humilité comme rempart contre l'orgueil : connaître sa juste place, et aimer sa condition de créature.

Introduction

Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre.

Vite, vite, vite, on reprend nos oracles contre Tyr, qui sont d'une beauté extraordinaire. Vous aviez d'abord eu, chapitre 26, une dénonciation géopolitique : Tyr, c'était quand même une ville qui a exulté parce que Jérusalem a été détruite. Ensuite, on est passé, chapitre 27, à une critique économique et esthétique, à un empire fondé sur le luxe et la domination. Et là, maintenant, on passe à une vision cosmique et théologique hallucinante. Derrière Tyr, il commence à devenir question d'autre chose que d'un royaume humain.

Est-ce que ça ne vous rappelle pas quelque chose qu'on avait déjà vu dans Isaïe, quand on parlait de Lucifer qui se cachait derrière Babylone ? Eh bien là, c'est à peu près la même chose, mais en trois fois plus hallucinant.

En bonne vieille théologie des religions, il y a d'abord ce qu'on appelle les cosmogonies. C'est des récits sur la naissance du monde. Par exemple, le récit de la création en sept jours, ou bien l'Enuma Elish dans la tradition babylonienne. Et puis ensuite, vous avez ce qu'on appelle des discours étiologiques — aitia, la cause — c'est-à-dire expliquer la cause du mal. Et dans les récits étiologiques, vous avez une sous-catégorie qu'on appelle les récits de chute. Vous pensez évidemment à Adam et Ève, le péché originel, Genèse 3. Mais il y a aussi Ézéchiel 28.

Écoutez, c'est juste hallucinant.

Lecture : Ézéchiel 28

La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d'homme, tu diras au prince de la ville de Tyr : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Ton cœur s'est exalté et tu as dit : "Je suis un dieu, j'habite une résidence divine au cœur des mers." Pourtant, tu es un homme et non un dieu, toi qui prends tes pensées pour des pensées divines.

Tu serais donc plus sage que Daniel ? Il n'y aurait pas de secret trop profond pour toi ? Par ta sagesse et ton intelligence, tu as fait fortune, tu as accumulé l'or et l'argent dans tes trésors. Par ton génie du commerce, tu as multiplié ta fortune, et à cause de cette fortune, ton cœur s'est exalté.

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Parce que tu prends tes pensées pour des pensées divines, je fais venir contre toi des barbares, une nation redoutable. Ils tireront l'épée contre ta belle sagesse, ils profaneront ta splendeur, ils te feront descendre dans la fosse, et tu mourras au cœur des mers d'une mort violente.

Oseras-tu dire encore devant tes meurtriers : "Je suis Dieu" ? Sous la main de ceux qui te transperceront, tu seras un homme et non un dieu. Tu mourras de la mort des païens incirconcis, par la main des barbares. Oui, moi, j'ai parlé — oracle du Seigneur Dieu. »

La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d'homme, entonne une complainte, entonne une complainte sur le roi de Tyr. Tu lui diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Toi, le sceau d'une œuvre exemplaire, plein de sagesse, d'une beauté parfaite, tu étais en Éden, dans le jardin de Dieu, entouré de murs en pierres précieuses : sardoines, topazes et jaspes, chrysolithes, cornalines et onyx, saphirs, escarboucles et émeraudes. L'or ouvragé de tes tambourins et de tes flûtes a été préparé au jour de ta création.

Toi, Kéroub choisi, le protecteur, je t'avais établi sur la sainte montagne de Dieu, au milieu des pierres étincelantes tu allais et tu venais. Tu fus intègre dans ta conduite depuis le jour de ta création, jusqu'à ce que soit découverte en toi la perfidie.

En multipliant tes affaires, tu t'es rempli de violence, et tu as péché. Aussi je te réduis au rang de profane, loin de la montagne de Dieu ; je te fais périr, Kéroub protecteur, loin des pierres étincelantes.

Ton cœur s'est exalté à cause de ta beauté, tu laissas ta splendeur corrompre ta sagesse. Je te jette par terre, je te donne en spectacle aux rois. Par tes multiples péchés, par la perversion de tes affaires, tu as profané ton sanctuaire. Aussi je fais sortir du milieu de toi un feu qui te dévore ; sur la terre, je te réduis en cendres devant les yeux de tous ceux qui te regardent. Tous ceux qui te connaissent parmi les peuples sont pris de stupeur à cause de toi. Tu deviens un objet d'épouvante : tu ne seras plus, à jamais. »

La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d'homme, dirige ton regard vers Sidon et prophétise contre elle. Tu diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Me voici contre toi, Sidon ! Je serai glorifié au milieu de toi. Alors on saura que je suis le Seigneur, lorsque j'exécuterai le jugement contre elle ; alors je manifesterai en elle ma sainteté.

En elle j'enverrai la peste, il y aura du sang dans ses rues ; on tombera au milieu d'elle, transpercé par l'épée qui se lèvera contre elle de tous côtés. Alors on saura que je suis le Seigneur.

Contre la maison d'Israël, parmi tous ceux d'alentour qui la méprisent, il n'y aura plus de ronces qui blessent ou d'épines piquantes. Alors on saura que je suis le Seigneur.

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Quand je rassemblerai la maison d'Israël du milieu des peuples où elle a été dispersée, je manifesterai en elle ma sainteté aux yeux des nations. Elle habitera sur le sol que j'ai donné à mon serviteur Jacob. Ils y habiteront en sécurité, ils bâtiront des maisons, planteront des vignes ; ils habiteront en sécurité, lorsque j'exécuterai le jugement contre ceux d'alentour qui les méprisent. Alors on saura que je suis le Seigneur, leur Dieu. »

Commentaire

Il avait déjà été question dans Isaïe, souvenez-vous, chapitre 14, de Lucifer, l'astre du matin. On s'est dit : tiens, c'est quand même étonnant, cette dénomination de Lucifer qui était appliquée à Babylone. Cette fois-ci, c'est Tyr. Mais c'est encore plus hallucinant, cette affaire.

Ce qui est fou, c'est de mettre ensemble Genèse 3, Isaïe 14 et Ézéchiel 28. Et ça vous donne ce que nous, on entend d'habitude sur la chute de Lucifer. Nous, on se dit que ce n'est pas biblique. Pas du tout : c'est complètement biblique. Simplement, il faut mettre ces chapitres ensemble.

Alors maintenant, puisqu'on est dans Ézéchiel 28, je reprends pour vous montrer le sommet auquel on est parvenu. On est dans les oracles contre les nations. Sauf que là, vous l'avez senti, on a quitté le registre simplement historique et politique. On est entré dans une dimension mythique, cosmique. Le petit roi de Tyr, ce n'est pas seulement un tyran orgueilleux : il est dépeint comme un être d'origine céleste, situé dans le paradis de Dieu. Et c'est comme ça qu'il est devenu la figure archétypale de la créature déchue.

Ça a commencé dès les premiers versets, avec l'homme qui se prend pour Dieu :

Ton cœur s'est exalté et tu as dit : « Je suis un dieu, j'habite une résidence divine au cœur des mers. »

Blasphème d'arrogance. Un roi qui revendique la souveraineté absolue, une élévation au rang divin. L'hubris, au sens de la démesure. Quelqu'un qui confond sa grandeur politique avec une grandeur ontologique. Et le jugement de Dieu est sans appel, au verset 9 :

Tu seras un homme et non un dieu.

Rappel brutal à la condition de créature, qui rétablit la limite entre Dieu et l'univers. Dans cette partie, ce qui était critiqué, c'est l'illusion messianique du pouvoir humain, sa prétention à l'absolu. Ça prépare la montée en intensité du paragraphe suivant, les versets 11 à 19, où on vous décrit le prince d'Éden déchu.

C'est une lamentation sur le roi de Tyr, mais le ton a radicalement changé. Derrière le roi se cache la figure d'un être parfait, céleste :

Toi, le sceau d'une œuvre exemplaire, plein de sagesse, d'une beauté parfaite.

Un être parfait, surhumain. Et au verset 13 :

Tu étais en Éden, dans le jardin de Dieu.

Le lieu d'origine paradisiaque, qui était associé à l'innocence primitive, à la proximité avec Dieu, dans la familiarité du ciel. Verset 14 :

Toi, Kéroub choisi, le protecteur, je t'avais établi sur la sainte montagne de Dieu.

Alors moi, je veux bien que tout ceci soit de l'ordre de l'hyperbole et de l'image, mais quand même : même une hyperbole, même une image doit s'appuyer sur un fondement dans la réalité. D'ailleurs, ça continue :

Au milieu des pierres étincelantes, tu allais et tu venais.

Ça, c'est l'image de la proximité brûlante avec Dieu, souvent interprétée comme l'accès au feu divin. Je ne sais pas ce que c'est, mais ça fait peur.

Et puis, le récit de la chute, verset 17 :

Ton cœur s'est exalté à cause de ta beauté, tu laissas ta splendeur corrompre ta sagesse.

Le récit de la chute est la conséquence de la réprobation. La chute de l'ange :

Je te jette par terre, je te donne en spectacle aux rois. […] Sur la terre, je te réduis en cendres.

Donc ce qu'on vous dépeint ici, c'est le cadre d'un roi historique, oui, mais dépeint sur fond de chute cosmique, qui rejoue à l'échelle céleste la tragédie de l'orgueil. Ou plutôt comme si l'histoire humaine n'était qu'un pâle reflet d'une autre histoire qui avait déjà eu lieu dans les cieux.

D'ailleurs, on a utilisé un langage liturgique : le jardin d'Éden, le chérubin, la montagne sainte, les pierres précieuses — tout ça, ça renvoie au sanctuaire de Jérusalem, au temple. Sauf que le temple de Jérusalem, lui-même, référait à la vision céleste de la création.

Alors, ce qui est intéressant, c'est que cette idée d'être corrompu par sa propre beauté, ça, c'est la théologie chrétienne de la chute. L'orgueil, c'est ce qui ouvre la voie à une lecture théologique du mal, non pas vu comme une force extérieure — le dieu du mal — mais comme une corruption intérieure, à cause d'une liberté qui pourtant avait été créée bonne.

Eh bien ça, c'est ce qui vous donnera les Pères de l'Église : Tertullien, Origène, au IIIe siècle, qui voient derrière l'orgueil du roi de Tyr la chute de Lucifer, l'ange déchu. Origène, qui explique par exemple comment la description du chérubin protecteur dont parle Ézéchiel prouve que Lucifer — ça, c'est dans Isaïe — appartenait d'abord au ciel, comme une puissance sainte et bienheureuse, avant de déchoir sur terre par son orgueil.

Alors si vous remettez ensemble maintenant ces trois textes, Genèse 3, Isaïe 14 et Ézéchiel 28 : vous avez dans la Genèse l'image du serpent, la sagesse qui corrompt par la tentation ; vous avez dans Isaïe 14 le nom de Lucifer, l'étoile du matin, ce qui indique déjà une origine céleste ; et dans Ézéchiel 28, le processus d'orgueil qui corrompt de l'intérieur.

Et a contrario, ça vous donnera les commentaires médiévaux qui vous parleront de la primauté de l'humilité sur l'orgueil. Le rempart contre le mal, c'est l'humilité. L'humilité, c'est connaître sa place dans l'univers. Ce n'est pas se mettre en dessous des autres, c'est connaître sa juste place. C'est n'avoir ni complexe d'infériorité, ni complexe de supériorité. C'est connaître sa place dans l'univers, pouvoir s'apprécier à sa juste valeur, et en être fier. L'humilité, ce n'est pas seulement savoir qu'on est une créature, c'est aussi aimer cette condition de créature.

Nous passons maintenant à notre lecture du livre des Proverbes.

Proverbes 12,26-28

Le juste montre la voie à son ami, le chemin des méchants les égare.

Point de gibier à rôtir chez les fainéants, le bien le plus précieux de l'homme est son activité.

Sur le sentier de la justice, la vie : qui prend ce chemin ne mourra pas.


← J206 ☾ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J207 ☾ →