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Jour 238 ☾ — Il y a un temps pour tout… même pour douter

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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien poursuit la lecture du Qohélet avec les chapitres 3, 4 et 5, qui s'ouvrent sur le célèbre poème « il y a un temps pour tout ». Il souligne que ce poème, loin d'être un éloge poétique du temps, dit d'abord que l'homme n'est pas maître de son destin. Le sage enquête ensuite sur la justice corrompue, l'oppression, la solitude, le pouvoir, la religion bavarde et la richesse, et ne trouve de bon que les joies simples reçues comme un don de Dieu. Le commentaire s'arrête sur le verset terrible qui égale le sort de l'homme et celui de la bête, et propose d'entendre dans le Qohélet le regard lucide que Jésus a posé sur notre condition pendant ses années cachées à Nazareth.

Introduction

Nous continuons avec le Qohélet, la philosophie au vitriol. Et je vous préviens, on va continuer de tout passer au vitriol. Un de mes commentateurs appelle ça « le bonheur en procès ».

On va commencer aujourd'hui avec un très beau poème. Vous entendrez, c'est assez connu d'ailleurs : « Il y a un temps pour tout. » Il y a un temps pour enfanter, un temps pour mourir, un temps pour rire, un temps pour pleurer. Alors généralement, c'est assez drôle, parce qu'on trouve ça très beau, très poétique. Et en fait, il y a un petit malentendu : dans la pensée du Qohélet, c'était plutôt pour dire qu'on n'est pas maître de son destin et que le temps s'impose à nous. Bref, que tout est vanité.

Après, l'exploration de la condition humaine continuera. Vous entendrez cette phrase : « j'ai vu ». Comme un enquêteur, Qohélet examine chacun des recoins de la vie humaine : la justice, le travail, la religion, la recherche effrénée du pouvoir. Et ce qu'il voit ne le réjouit pas. La conclusion sera sans appel : tout cela est vanité aussi.

Qohélet, chapitres 3, 4 et 5.

Lecture : Ecclésiaste 3–5

Il y a un temps pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel. Un temps pour donner la vie et un temps pour mourir. Un temps pour planter et un temps pour arracher. Un temps pour tuer et un temps pour guérir. Un temps pour détruire et un temps pour construire. Un temps pour pleurer et un temps pour rire. Un temps pour gémir et un temps pour danser. Un temps pour jeter des pierres et un temps pour les amasser. Un temps pour s'étreindre et un temps pour s'abstenir. Un temps pour chercher et un temps pour perdre. Un temps pour garder et un temps pour jeter. Un temps pour déchirer et un temps pour coudre. Un temps pour se taire et un temps pour parler. Un temps pour aimer et un temps pour ne pas aimer. Un temps pour la guerre et un temps pour la paix.

Quel profit le travailleur retire-t-il de toute la peine qu'il prend ? J'ai vu la besogne que Dieu impose aux fils d'Adam pour les tenir en haleine. Toutes les choses que Dieu a faites sont bonnes en leur temps. Dieu a mis toute la durée du temps dans l'esprit de l'homme, mais celui-ci est incapable d'embrasser l'œuvre que Dieu a faite du début jusqu'à la fin.

Je compris qu'il n'y a rien de bon pour les humains, sinon se réjouir et prendre du bon temps durant leur vie. Bien plus, pour chacun, manger et boire et trouver le bonheur dans son travail, c'est un don de Dieu. Je le sais, tout ce que Dieu fait à jamais demeurera. À cela, il n'y a rien à ajouter, rien à retrancher. Dieu fait en sorte que l'on craigne en sa présence. Ce qui a déjà été, ce qui sera a déjà existé, Dieu fera revenir ce qui a passé.

J'ai vu encore sous le soleil la corruption sur le siège du droit, la corruption sur le siège de la justice. Je me suis dit : le juste et l'injuste, Dieu les jugera, car il y a un temps pour chaque chose et un jugement pour chaque action.

Je me suis dit à propos des fils d'Adam : Dieu les met à l'épreuve pour leur montrer qu'ils sont comme des bêtes, car le sort des fils d'Adam et celui de la bête sont un seul et même sort. Comme est la mort de l'un, ainsi la mort de l'autre. Ils ont tous un seul et même souffle. L'homme n'a rien de plus que la bête. Tout est vanité. Tout va vers un même lieu, tout est tiré de la poussière et tout retourne à la poussière. Qui sait où va le souffle des fils d'Adam ? Monte-t-il vers le haut, tandis que le souffle de la bête descendrait vers la terre ? Je ne vois rien de mieux pour l'homme que de jouir de son ouvrage, car tel est son lot. Qui donc l'emmènera voir ce qui après lui sera ?

J'ai encore regardé et j'ai vu toutes les oppressions pratiquées sous le soleil. Voyez les pleurs des opprimés, ils n'ont pas de consolateur. Du côté de leurs oppresseurs, il y a la force ; ils n'ont pas de consolateur. Les morts qui sont déjà morts, je les déclare plus heureux que les vivants encore en vie. Et plus heureux que ceux-là, celui qui n'existe pas encore, car il n'a pas connu le mal qui se fait sous le soleil.

J'ai vu aussi que toute la peine, tout le succès d'un travail n'est que jalousie des uns envers les autres. C'est encore vanité et poursuite de vent. Le fou se croise les bras, il consume sa propre vie. Mieux vaut une pleine main de repos que deux pleines poignées d'efforts à la poursuite du vent.

J'ai regardé encore et j'ai vu une autre vanité sous le soleil. Voici un homme seul, sans personne, ni frère, ni fils, qui travaille à n'en plus finir, toujours avide de plus de richesse. Il ne se demande pas : « Mais pour qui est-ce que je travaille ainsi, en me privant de bonheur ? » C'est encore de la vanité, une besogne de malheur.

Mieux vaut être deux qu'un seul : le salaire de leur peine sera meilleur. S'il tombe, l'un relève l'autre. Malheur à l'homme seul : s'il tombe, personne ne le relève. De même, si l'on dort à deux, on se tient chaud. Mais tout seul, comment se réchauffer ? L'agresseur terrasse un homme seul ; à deux, on lui résiste. Et une corde à trois brins n'est pas facile à rompre.

Mieux vaut un gamin pauvre et sage qu'un vieux roi débile refusant tout conseil. Car il peut sortir de prison pour régner, bien que né pauvre dans son royaume. J'ai vu tous les vivants qui vont sous le soleil se joindre à ce gamin, prétendant à la succession du roi. Innombrable était la foule de ceux qui le conduisaient. Et ces futurs sujets n'en seront pas heureux. Cela aussi n'est que vanité et tourment.

Surveille tes pas quand tu vas à la maison de Dieu. Approche-toi pour écouter, plutôt que d'offrir le sacrifice des sots : ils ignorent le mal qu'ils font. Ne te presse pas d'ouvrir la bouche, que ton cœur ne se hâte pas de parler à Dieu. Car Dieu est au ciel et toi sur la terre. Donc, que tes paroles soient rares. Trop de tracas fait délirer, trop de discours fait divaguer.

Quand tu fais une promesse à Dieu, ne tarde pas à l'accomplir. Dieu n'aime pas les insensés. Ce que tu as promis, tiens-le. Mieux vaut ne rien promettre, d'ailleurs, que de promettre sans tenir. Évite les mots qui conduisent au péché et ne va pas dire devant le messager de Dieu : « C'est une erreur. » Faudrait-il que Dieu s'irrite de tes propos et ruine le travail de tes mains ? Quand foisonnent les délires et prolifèrent les paroles vaines, alors crains Dieu.

Si tu vois dans le pays l'oppression du pauvre, le droit et la justice violés, ne t'étonne pas de tels agissements, car un grand personnage est couvert par un plus grand encore, et ceux-là le sont par de plus grands encore. Et la terre profite à tous, et le roi lui-même en dépend.

Qui aime l'argent n'a jamais assez d'argent, et qui aime l'abondance ne récolte rien. Cela aussi n'est que vanité. Plus il y a de richesse, plus il y a de profiteurs. Que va en retirer celui qui les possède, sinon un spectacle pour ses yeux ? Le travailleur dormira en paix, qu'il ait peu ou beaucoup à manger, alors que, rassasié, le riche ne parvient pas à dormir.

Voici un triste cas que j'ai vu sous le soleil : une fortune amassée pour le malheur de son maître. Il perd son avoir dans une mauvaise affaire, et quand de lui naît un fils, celui-ci n'a rien en main. Sorti nu du sein de sa mère, il s'en ira comme il est venu. Il n'emportera rien de son travail, rien que sa main puisse tenir. C'est une triste chose qu'il s'en aille comme il était venu. Qu'a-t-il gagné en peinant pour du vent ? Il ronge ses jours dans le noir, la tristesse profonde, la souffrance et l'irritation.

Voici donc ce que moi j'ai vu : c'est une chose belle et bonne pour quelqu'un de manger et de boire, de trouver son bonheur dans toute la peine qu'il se donne sous le soleil pendant les jours que Dieu lui accorde. Telle est la part qui lui revient. Si Dieu donne à quelqu'un biens et richesses avec pouvoir d'en profiter, d'en prendre sa part et de jouir ainsi de son travail, c'est là un don de Dieu. Il ne s'inquiète guère pour sa vie tant que Dieu emplit de joie son cœur.

Commentaire

Je reprends l'avant-dernière phrase que vous avez entendue :

Si Dieu donne à quelqu'un biens et richesses avec pouvoir d'en profiter, d'en prendre sa part et de jouir ainsi de son travail, c'est là un don de Dieu.

J'attire votre attention, parce que pour une fois on a quelque chose de positif — et quelque chose de vraiment positif, auquel Qohélet croit. Ça fait du bien, non ? Il y a là comme un refrain, qui d'ailleurs reviendra quatre fois dans le livre. On l'avait déjà entendu une fois hier, mais c'était passé inaperçu dans le flot du texte, alors je vous le redonne :

Rien de bon pour l'homme, sinon manger et boire et trouver le bonheur dans son travail. Et j'ai vu aussi que cela vient de la main de Dieu.

C'est-à-dire qu'au milieu de tout ce désabusement, il y a quand même de la place pour des joies simples. Vous allez voir, ça va être comme un refrain qui structure la recherche de Qohélet.

Bon, ça n'empêche pas le constat général, qui est plutôt au désabusement. Qohélet n'arrête pas de buter sur les abus sociaux et, par-dessus tout ça, sur la mort, qui emporte tout avec elle. Vous avez entendu cette phrase, une des plus terribles qu'il y a dans toute la Bible, au chapitre 3, verset 19 :

Car le sort des fils d'Adam et celui de la bête sont un seul et même sort. Comme est la mort de l'un, ainsi la mort de l'autre. Ils ont tous un seul et même souffle. L'homme n'a rien de plus que la bête. Tout est vanité.

Et de fait, s'il n'y a pas la vie éternelle, c'est quoi la différence entre un homme et une bête ? À part le fait que l'homme ait un esprit, ce qui le rend conscient de sa finitude — mais sinon, c'est quoi la différence ?

Vous allez me dire : oui, mais il y a la vie éternelle, donc ça change les choses. Non. Encore une fois, la vie éternelle, ce n'est pas une pommade magique pour éviter d'avoir mal. Il y a du tragique dans la vie humaine. Je vous rappelle que la vie éternelle, dans la pensée biblique, ce n'est pas d'abord pour nous redonner la vie, c'est d'abord pour prouver que Dieu aura le dernier mot de l'histoire. Ça fait peut-être mal de l'entendre, mais il faut arrêter de se mettre au centre de tout — du paradis et de la vie éternelle compris.

On enlève ces certitudes, on enlève ces espérances trop faciles, et puis on regarde ce que c'est que la vie humaine. Mais c'est vrai, ça veut dire quoi, cette vie humaine ? On va passer quatre-vingts balais à essayer de payer nos impôts, à essayer d'éprouver quelques petites joies, pour que finalement, qui les récupère ? Et nous, on se dit : ben oui, mais il y a la vie éternelle. Mais la vie éternelle, elle n'est pas là pour éviter qu'on se pose des questions. Et la mort pose une vraie question. Il y a du tragique dans notre condition.

Et ce qu'il y a de plus curieux là-dedans, dans tout ça, c'est que le Qohélet paraît désabusé, mais ne paraît pas cruel. Ce n'est pas du nihilisme.

Allez, je vais tenter ma chance. Je sors mon joker et je vais vous dire ce que j'ai vraiment en tête. Moi, je me dis que Qohélet, c'est le regard que Jésus a posé sur notre vie humaine, notre condition, pendant les premières années qu'il a vécues à Nazareth. Jésus, c'est la Parole de Dieu, c'est la béatitude éternelle. Mais, dans son incarnation, il est, comme dit Qohélet, descendu « sous le soleil ». L'incarnation, c'est Dieu qui a mis de côté sa divinité, son omniscience et sa béatitude, pour vivre, évoluer et explorer nos petites vies humaines.

En fait, si vous regardez bien, c'est ça que vous êtes en train de faire avec Qohélet. Là, vous avez un sage de bonne foi qui essaye de comprendre, qui essaye de voir vraiment ce que ça veut dire que d'être un homme parmi les hommes : quand on doit mourir, c'est quoi la joie humaine ?

C'est Jésus. Pendant les trente premières années de sa vie, ce qu'on appelle les années secrètes, avant qu'il ne prêche l'Évangile, il a fait quoi, Jésus ? Il a exploré notre condition, il a ouvert les yeux sur ce qu'on vivait. Lui aussi a été comme un roi à Nazareth. Lui aussi a cherché le plaisir. Il a peut-être été amoureux quand il était jeune. Lui aussi a voulu vivre la vie humaine jusqu'au bout. Lui aussi s'est fait des amis. Lui aussi a vu les oppressions. Lui aussi a vu les guerres. Lui aussi s'est interrogé sur le sens de tout ça.

Et qu'est-ce qu'il a vu, à votre avis ? Il a vu ce qu'a vu Qohélet. C'est quoi le sens de la vie humaine, quand on s'appelle Jésus et qu'on vient du ciel, et quand on voit ce qu'on est, des petites fourmis sur la terre ? Vanité des vanités, tout est vanité.

Et le pire, je me dis, c'est que — vous voyez — ça ne l'a pas empêché de nous aimer. Et moi, je crois que c'est de ce regard, je n'ose pas dire désabusé, mais lucide sur ce qu'on est, qu'est ensuite parti l'Évangile. Je trouve ça beau.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, je te confie ma vie, mes humbles joies, mes soucis. Je ne suis pas grand-chose. Je ne suis pas grand-chose, Seigneur. Et je suppose que moi aussi, je m'illusionne à essayer de paraître, à essayer d'être quelqu'un. Seigneur, je te confie ma vie pour ce qu'elle vaut, et je te demande de la vivre avec moi.


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