Jour 241 ☾ — Un hymne à la vie traversé par la mort
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Résumé : Dernier épisode consacré à Qohélet, avec la lecture des chapitres 10 à 12. Le frère Paul-Adrien introduit en reprenant la question des petits plaisirs simples : suffisent-ils à rendre un homme heureux, et où se situe alors la porte d'entrée dans l'Évangile ? Le commentaire renverse la lecture morbide du livre : Qohélet est un hymne à la vie, un appel à prendre des risques et à croquer la vie à pleines dents sans être dupe. L'épisode se termine sur le grand poème de la vieillesse et de la mort, chanté par les Dominicains lors des enterrements, que le frère relit verset par verset avec son interprétation traditionnelle.
Introduction
Aujourd'hui, nous terminons Qohélet. Petite déception, hein ? Ne vous inquiétez pas, le prochain est pas mal.
En attendant, je reprends cette question des petits plaisirs simples de la vie. La question, c'est : est-ce que ça suffit à rendre un homme heureux ? C'est une vraie question. Qohélet nous a parlé de contentement. Je laisse à chacun le fait de savoir si, au vu de l'élan de notre cœur qui ne cesse toujours d'en demander davantage, parce qu'on a l'impression d'être fait pour l'absolu et point à la ligne, est-ce que cette philosophie de vie que nous propose Qohélet, est-ce que ça suffit ? Eh bien, j'ai pas envie de vous donner une réponse, parce que je suppose que c'est à chacun de se faire sa propre opinion.
N'empêche que derrière, il y a la question de l'évangélisation. Parce que si ce que Qohélet vous dit, ça suffit à vous rendre heureux — ce qu'on appelle le bonheur naturel — il n'y a pas besoin d'Évangile, il n'y a pas besoin de la révélation, il n'y a pas besoin d'une vie surnaturelle. Si, au contraire, malgré ces joies simples de l'univers, ça vous laisse dans une sorte d'inquiétude existentielle parce que vous avez l'impression que vous êtes fait pour autre chose — eh bien oui, mais quoi ?
Et c'est là où je retourne à Qohélet. Nous, on a l'Évangile, on a Jésus, on a la mystique, moi je sais pas quoi. Qohélet, il avait quoi ? Le Christ n'était pas encore venu. Eh bien du coup, il n'a rien d'autre à vous proposer, et on ne peut pas lui en vouloir. Il y a plus de courage dans Qohélet, qui admet sa défaite, que dans notre posture à nous, qui, à la place de prendre à bras-le-corps la vie, commençons très souvent par plaquer comme des réponses toutes faites le dogme comme un pansement sur les questions de l'humanité. Et refusons de voir le tragique, l'aventure auquel la vie est censée nous appeler, le mystère dans lequel nous sommes appelés à rentrer. Eh bien, Qohélet, il a vu le mystère, mais il n'avait pas la clé. Et eh bien moi, je dis : quel homme ! Nous, on a Netflix ; Qohélet, lui, il avait ses questions.
Pour beaucoup de personnes, la porte d'entrée dans l'Évangile, c'est le péché, le besoin de demander pardon. Et c'est magnifique, et on rend grâce à Dieu de nous avoir permis cela. Il y a d'autres personnes pour qui la porte d'entrée dans la religion, c'est : « Pff, mais à quoi ça sert, tout ça, dans cette vie de vanité ? Oui, il y a les plaisirs dans la vie, j'ai su en profiter, mais est-ce qu'il n'y a que ça ? »
Lecture : Ecclésiaste 10 – 12
Une seule mouche morte peut infester et gâter l'huile du parfumeur. Un petit grain de folie pèse plus que sagesse et plus que gloire.
Le raisonnement du sage est droit, le raisonnement du fou va de travers. Quand le fou marche sur la route, le bon sens lui fait défaut, et il dit aux autres qu'ils sont fous.
Si la colère du chef s'allume contre toi, ne quitte pas ton poste : le sang-froid fait éviter de grandes fautes.
Il est un mal que j'ai vu sous le soleil, comme une erreur échappée aux souverains : la folie placée au plus haut rang, et des riches assis au plus bas. J'ai vu des esclaves sur des chevaux, et des princes aller à pied comme des esclaves.
Qui creuse un trou tombera dedans. Qui perce un mur, un serpent le mordra. Qui extrait des pierres s'y blessera. Qui fend du bois court un danger.
Si la lame est émoussée, que son tranchant n'est pas affûté, il faut redoubler d'efforts. Y remédier est sagesse. Si le serpent mord, faute d'être charmé, il ne rapporte rien aux charmeurs.
Les paroles du sage le gratifient, les lèvres du fou le dévorent. Il commence par débiter des sottises, il continue et termine en proférant des insanités. Le fou multiplie ses prédictions, mais l'homme ignore l'avenir. Ce qui arrivera après lui, qui peut le lui révéler ? Le travail du fou le fatigue, lui qui n'est même pas capable d'aller en ville.
Malheur à toi, pays dont le roi n'est qu'un enfant et dont les princes festoient dès l'aurore. Heureux es-tu, pays dont le roi est de noble race, et dont les princes mangent au moment voulu, pour reprendre des forces et non pour s'enivrer.
Entre des mains paresseuses, la charpente s'écroule. Entre des mains nonchalantes, la maison prend l'eau. Pour s'amuser, on fait un bon repas. Le vin égaie la vie, et l'argent permet tout.
Même en pensée, ne maudis pas le roi. Même en privé, ne maudis pas le riche. Car un oiseau du ciel colporterait ta voix, tout ce qui vole divulguerait tes propos.
Risque ta fortune sur les mers : après de longs jours, tu la retrouveras. Divise ton bien en sept ou même huit parts : tu ne sais pas quel malheur peut arriver dans le pays.
Quand les nuages sont gorgés d'eau, ils déversent leur pluie sur la terre. Qu'un arbre tombe au nord ou au midi, là où il est tombé, il restera.
Qui attend le bon vent jamais ne semera. Qui scrute les nuages jamais ne moissonnera.
De même que tu ignores les routes du vent et comment se forment les os de l'enfant dans le ventre de la mère, de même tu ne comprends pas l'œuvre de Dieu, qui fait toute chose.
Dès le matin, sème tes semences, et jusqu'au soir n'arrête pas ton ouvrage, car tu ignores ce qui réussira, ceci ou cela, ou si les deux ensemble seront bons.
Oui, douce est la lumière : quel bonheur pour les yeux de voir le soleil ! L'homme vivrait-il de longues années ? Qu'il se réjouisse de chacune d'elles. Qu'il songe aussi aux jours de ténèbres, car ils seront nombreux. Tout ce qui arrive n'est que vanité.
Réjouis-toi, jeune homme, dans ton adolescence, et sois heureux aux jours de ta jeunesse. Suis le sentier de ton cœur et les désirs de tes yeux, mais sache que, pour tout cela, Dieu t'appellera en jugement. Éloigne de ton cœur le chagrin, écarte de ta chair la souffrance, car l'adolescence et le printemps de la vie ne sont que vanité.
Souviens-toi de ton Créateur au jour de ta jeunesse, avant que viennent les jours mauvais et qu'approchent les années dont tu diras : « Je ne les aime pas. » Avant que s'obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que reviennent les nuages après la pluie.
Au jour où tremblent les gardiens de la maison, où se courbent les hommes vigoureux, où les femmes, l'une après l'autre, cessent de moudre, et où le jour baisse aux fenêtres. Quand la porte se ferme sur la rue, quand s'éteint la voix de la meule, quand s'arrête le chant de l'oiseau, et que se taisent les chansons. Lorsqu'on redoute la montée et qu'on a des frayeurs en chemin. L'amandier est en fleurs, la sauterelle s'alourdit, et la câpre ne produit aucun effet, lorsque l'homme s'en va vers sa maison d'éternité et que les pleureurs sont déjà au coin de la rue.
Avant que le fil d'argent se détache, que la lampe d'or se brise, que la cruche se casse à la fontaine, que la poulie se fende sur le puits, et que la poussière retourne à la poussière comme elle en vint, et le souffle de vie à Dieu qui l'a donné.
Vanité des vanités, disait Qohélet, tout est vanité.
Qohélet ne fut pas seulement un sage : il a encore enseigné son savoir au peuple. Il a pesé, scruté, serti lui-même un grand nombre de proverbes. Qohélet a cherché et trouvé de belles sentences ; il a écrit des mots justes et vrais.
Les paroles des sages sont des aiguillons, et les recueils de dictons ont des clous bien plantés, présents d'un incomparable berger.
Prends garde, mon fils, à n'y rien ajouter. Écrire de nombreux livres est une tâche sans fin. À trop étudier, le corps s'épuise.
Pour conclure ses paroles et tout bien considérer : crains Dieu et observe ses commandements, tout est là pour l'homme. Dieu mettra en jugement toutes les actions, tout ce qui est caché, bon ou mauvais.
Commentaire
Le début du chapitre était un encouragement pour prendre des risques. Et vous voyez, ça, ça rajoute quelque chose aussi. Parce que Qohélet, qui ne cesse de dire « vanité des vanités », pourrait se dire qu'il y a quelque chose de l'ordre du désabusement. Peut-être même quelque chose de morbide. Et en fait, c'est une manière de lire Qohélet qui n'est pas juste.
Quand vous regardez bien — c'était le chapitre d'aujourd'hui — c'est un hymne à la vie. C'est Qohélet qui vous dit : eh bien, allez-y, prenez des risques, faites des choses. N'attendez pas que ça vous tombe tout cuit dans la vie. Simplement, c'est un plaisir sage et mesuré. J'allais dire lucide. Lucide au milieu des abus, au milieu des vanités. Mais la soif de vivre reste là. Il termine en s'adressant aux adolescents et à la jeunesse, qui ont envie de croquer la vie à pleines dents, et en leur disant : oui, eh bien, vous avez raison, allez-y. Allez-y — mais c'est toujours le refrain de Qohélet — mais ne soyez pas dupes.
Ah ! Et ce livre de Qohélet termine avec ce poème. Pour moi, c'est le plus beau poème de la Bible. Et mon Dieu, ce que j'ai pleuré dessus. Parce qu'en fait, chez les Dominicains, l'ordre religieux dans lequel je suis, ce que vous venez d'entendre de Qohélet, on le chante lors des enterrements.
Alors, je vous redonne l'interprétation traditionnelle. Les exégètes modernes sont plutôt réservés, mais elle est tellement belle que… Donc, je vous le redonne là. Je pense à tous les enterrements que j'ai faits. Je pense à ma vie. Je pense à la beauté, à ce que c'est que la vie humaine. On n'a jamais dit qu'on était des dieux sur Terre. Il y a quelque chose de tragique, de grave dans la vie humaine. Mais je suis content de le vivre. La mort rend la vie humaine grave. Parce que le temps s'enfuit, elle rend chaque instant précieux. La mort ne rend pas la vie facile, mais elle la rend belle. Elle la rend unique. Et mon Dieu, ça, le premier à l'avoir dit de manière aussi belle, c'est Qohélet, et il avait raison.
Alors, je reprends mon poème.
Souviens-toi de ton Créateur au jour de ta jeunesse, avant que viennent les jours mauvais et qu'approchent les années dont tu diras : « Je ne les aime pas. » Avant que s'obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles.
C'est quasiment apocalyptique, ici.
Et que reviennent les nuages après la pluie.
Ça, c'est la vieillesse.
Au jour où trembleront les gardiens de la maison.
Ce sont les mains, les bras, qui protègent le corps et qui deviennent faibles et tremblants.
Le jour où se courberont les hommes forts.
Les jambes, piliers du corps.
Où cesseront de moudre les meunières devenues peu nombreuses.
Ça, c'est quand on devient édenté avec la vieillesse et qu'on n'arrive plus à manger.
Au jour où s'obscurciront celles qui regardent par les fenêtres.
Ça, c'est quand la vue baisse.
Quand les portes donnant sur la rue seront fermées.
C'est quand on est devenu tellement faible qu'on n'ose plus sortir dans la rue.
Quand s'affaiblira le bruit de la meule.
Quand on n'arrive plus à bien entendre.
Quand on se lèvera au chant de l'oiseau.
Ça, c'est quand on n'arrive plus à dormir, les insomnies.
Quand toutes les filles du chant s'éteindront.
Ça, c'est quand la voix devient tremblotante et qu'on n'arrive plus à chanter.
Quand on sera épouvanté en chemin.
Ça, c'est la peur de tomber.
Quand l'amandier fleurira.
Ça, c'est les cheveux qui blanchissent, parce que l'amandier en fleurs est blanc.
Quand la sauterelle sera un fardeau.
Quand on n'arrive même plus à se lever, parce qu'on n'a plus de cuisses.
Quand la câpre n'aura plus d'effet.
Ça, c'est la perte du désir sexuel, la câpre étant un aphrodisiaque.
Lorsque l'homme s'en va vers sa maison d'éternité, et que les pleureurs sont déjà au coin de la rue.
Voilà. Il n'y a plus besoin d'expliquer. C'est le moment où l'âme est en train de quitter le corps. Où la vie se brise.
Avant que le fil d'argent se détache, que la lampe d'or se brise, que la cruche se casse à la fontaine, que la poulie se fende sur le puits, et que la poussière retourne à la terre comme elle s'en vint.
Et on est toujours dans la condition d'Adam.
Et le souffle de vie à Dieu qui l'a donné. Vanité des vanités, disait Qohélet, tout est vanité.
Mon Dieu. Voyez, je repense à tous ceux que j'ai perdus. Et à un jour, que moi j'irai retrouver. Et on regarde sa vie humaine. Et à la fois on la trouve belle, et on la trouve grave. Et on remercie Dieu de nous avoir donné Qohélet, pour le dire avec des mots que nous n'arriverions pas à trouver seuls.
Écoutez, comme prière, aujourd'hui je ne vous en donnerai pas une. Ce qui me ferait plaisir — je vous le demande comme un service — ce serait que vous preniez votre Bible, dans le livre de Qohélet, c'était le dernier chapitre, et que vous relisiez ce poème en pensant à moi. En pensant aussi à tous les défunts qui vous ont quittés. En pensant à la vie humaine. Merci.
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