Jour 245 ☾ — La sagesse, respiration de Dieu
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Résumé : Le frère Paul-Adrien ouvre la deuxième partie du livre de la Sagesse avec les chapitres 6 et 7 : l'exhortation aux rois et aux juges de la terre, puis le grand éloge de la sagesse mis dans la bouche de Salomon. Le commentaire montre le génie rhétorique du texte, qui présente un exposé métaphysique sous la forme d'un témoignage mystique : Salomon, roi mais homme mortel comme tous, rend la sagesse accessible à chacun. De la vertu politique du gouvernant, le texte s'élève jusqu'à Dieu lui-même, la sagesse étant décrite par vingt et un attributs puis comme « respiration de la puissance de Dieu » et « émanation toute pure de sa gloire ». Le frère y lit, avec saint Augustin, la meilleure image de la vie trinitaire : la parole qui se dit et l'amour qui se goûte.
Introduction
Nous sommes dans le livre de la Sagesse et nous commençons aujourd'hui une deuxième partie à l'intérieur. La première partie, c'était une certaine vision de l'homme, où l'introduction de la justice et de l'immortalité permettait de revoir les rapports qu'entretiennent la vie des hommes impies avec la vie des hommes justes. Voilà, ça c'était une première partie.
Maintenant, on commence une deuxième partie. Je ne dis rien, je vous laisse le plaisir de la découvrir. Alors là, je n'ai pas envie de vous spoiler. Sagesse, chapitres 6 et 7.
Lecture : Sagesse 6-7
Écoutez donc, ô rois, et comprenez ! Instruisez-vous, juges de toute la terre. Soyez attentifs, vous qui dominez les foules, qui vous vantez de la multitude de vos peuples.
Car la domination vous a été donnée par le Seigneur et le pouvoir par le Très-Haut, lui qui examinera votre conduite et scrutera vos intentions. Vous êtes les ministres de sa royauté. Si donc vous n'avez pas rendu la justice avec droiture, ni observé la loi, ni vécu selon les intentions de Dieu, il fondra sur vous, terrifiant et rapide, car un jugement implacable s'exerce sur les grands.
Aux petits, par pitié, on pardonne, mais les puissants seront jugés avec puissance. Le Maître de l'univers ne reculera devant personne, la grandeur ne lui en impose pas, car, les petits comme les grands, c'est lui qui les a faits, et il prendra soin de tous pareillement. Les puissants seront soumis à une enquête rigoureuse.
C'est donc pour vous, souverains, que je parle, afin que vous appreniez la sagesse et que vous évitiez la chute. Car ceux qui observent saintement les lois saintes seront reconnus saints, et ceux qui s'en instruisent y trouveront leur défense. Recherchez mes paroles, désirez-les, elles feront votre éducation.
La sagesse est resplendissante, elle ne se flétrit pas. Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l'aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle devance leur désir en se faisant connaître la première. Celui qui la cherche dès l'aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte. Penser à elle est la perfection du discernement, et celui qui veille à cause d'elle sera bientôt délivré du souci. Elle va et vient, à la recherche de ceux qui sont dignes d'elle. Au détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage souriant. Dans chacune de leurs pensées, elle vient à leur rencontre.
Le commencement de la sagesse, c'est le désir vrai d'être instruit. Le souci de l'instruction, c'est l'amour. L'amour, c'est de garder ses lois. Observer les lois, c'est l'assurance de l'incorruptibilité. Et l'incorruptibilité rend proche de la sagesse. C'est ainsi que le désir de la sagesse élève à la royauté.
Si donc vous, souverains des peuples, vous prenez plaisir aux trônes et aux sceptres, rendez hommage à la sagesse afin de régner pour toujours.
Mais qu'est-ce que la sagesse et comment est-elle née ? Je vais l'exposer, loin de vous en cacher les mystères. Je suivrai ses traces depuis le principe de son origine et je mettrai en lumière ce que l'on connaît d'elle. Je n'écarterai pas mon chemin de la vérité et ne marcherai jamais avec l'esprit de jalousie. Au contraire, une multitude de sages est salut pour le monde, et un roi qui gouverne avec discernement, c'est le bien-être du peuple. Aussi, laissez-vous instruire par mes paroles : vous en tirerez profit.
Moi aussi, je suis un mortel, pareil à tous, descendant du premier homme façonné à partir de la terre. Au ventre d'une mère, j'ai été sculpté dans la chair ; jusqu'au dixième mois, j'ai pris consistance dans le sang, à partir de la semence virile et du plaisir, compagnon du sommeil. Moi aussi, en naissant, j'ai aspiré l'air commun, je suis tombé sur la même terre où tous ont à souffrir, et mon premier cri, comme pour tous, ce fut des pleurs. J'ai été élevé dans les langes, avec sollicitude. En fait, aucun roi n'a connu d'autre début dans l'existence. Pour tout être humain, il n'y a qu'une façon d'entrer dans la vie, et une seule d'en sortir.
Aussi, j'ai prié, et le discernement m'a été donné. J'ai supplié, et l'esprit de la sagesse est venu en moi. Et je l'ai préférée aux trônes et aux sceptres. À côté d'elle, j'ai tenu pour rien la richesse, je ne l'ai pas comparée à la pierre la plus précieuse. Tout l'or du monde auprès d'elle n'est qu'un peu de sable, et en face d'elle l'argent sera à regarder comme de la boue. Plus que la santé et la beauté, je l'ai aimée, je l'ai choisie de préférence à la lumière, parce que sa clarté ne s'éteint pas.
Tous les biens me sont venus avec elle, et par ses mains une richesse incalculable. Je me suis réjoui de tous ces biens, les sachant gouvernés par la sagesse. J'ignorais pourtant qu'elle en était aussi la mère. Ce que j'ai appris sans calcul, je le partage sans réserve, je n'en veux rien dissimuler de ses richesses. La sagesse est pour les hommes un trésor inépuisable : ceux qui l'acquièrent gagnent l'amitié de Dieu, car les bienfaits de l'éducation la recommandent auprès de lui.
Que Dieu m'accorde de parler comme je comprends et de concevoir une pensée à la mesure de ses dons, puisque lui-même guide la sagesse et dirige les sages, car nous sommes dans sa main, nous-mêmes, nos paroles, toute notre intelligence et notre savoir-faire.
C'est lui qui m'a donné une connaissance exacte du réel, pour que je comprenne la structure de l'univers et l'activité des éléments, le commencement, la fin et le milieu des temps, l'alternance des solstices et le changement des saisons, le cycle des années et la position des astres, la nature des animaux, l'instinct des bêtes sauvages, l'impulsion des esprits et les raisonnements de l'homme, la variété des plantes, la vertu des racines. Toutes les réalités, cachées ou apparentes, je les ai connues, car c'est la sagesse, artisan de l'univers, qui m'a instruit.
Il y a dans la sagesse un esprit intelligent et saint, unique et multiple, subtil et rapide, perçant, net, clair et intact, ami du bien, vif, irrésistible, bienfaisant, ami des hommes, ferme, sûr et paisible, tout-puissant et observant tout, pénétrant tous les esprits, même les plus intelligents, les plus purs, les plus subtils.
La sagesse, en effet, se meut d'un mouvement qui surpasse tous les autres. Elle traverse et pénètre toute chose à cause de sa pureté, car elle est la respiration de la puissance de Dieu, l'émanation toute pure de la gloire du souverain de l'univers. Aussi rien de souillé ne pénètre en elle. Elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l'activité de Dieu, une image de sa bonté.
Comme elle est unique, elle peut tout, et sans sortir d'elle-même, elle renouvelle l'univers. D'âge en âge, elle se transmet à des âmes saintes pour en faire des prophètes et des amis de Dieu, car Dieu n'aime que celui qui vit avec la sagesse. Elle est plus belle que le soleil, elle surpasse toutes les constellations. Si on la compare à la lumière du jour, on la trouve bien supérieure, car le jour s'efface devant la nuit, mais contre la sagesse, le mal ne peut rien.
Commentaire
C'est le pivot du livre. La première partie posait la question du sort des justes et des impies. La dernière partie qu'on écoutera montrera l'action de la sagesse dans l'histoire. Ici, on parle de la sagesse pour elle-même : l'éloge de la sagesse. C'est le cœur doctrinal et sapientiel du livre. La sagesse est décrite dans sa nature propre, dans ses attributs, dans sa fonction cosmique et spirituelle.
Comme le but est d'essayer de faire désirer la sagesse, l'auteur va essayer d'éviter de vous donner un exposé abstrait de ce qu'est la sagesse. Il va l'insérer dans un dialogue, dans une exhortation, dans une recherche existentielle personnelle. C'est Salomon qui s'adresse à vous, mes petits bichons, pour vous faire désirer la sagesse. Au niveau rhétorique, arriver à présenter un exposé métaphysique sous forme de témoignage mystique, c'est assez génial.
C'est pour ça qu'on a commencé par « Vous, rois, recherchez la sagesse ». « Vous, rois », ça limite quand même le public. Ça pourrait ressembler à un discours élitiste : tout le monde n'est pas roi. Derrière, c'est ce qu'on retrouve dans Platon, l'idéal antique du roi philosophe, un homme parmi un million. Typiquement, Salomon. Ce n'est pas tout le monde qui peut prétendre être Salomon.
Et voilà que Salomon, le roi qui semble quand même loin du commun des mortels, regardez la manière dont il s'est présenté :
Moi aussi, je suis un mortel, pareil à tous, descendant du premier homme façonné à partir de la terre.
Là, il y a tout le monde. La thèse du livre, c'est que vous pouvez devenir Salomon. C'est pas mal, hein ? C'est beau, hein ? Moi, c'est pour ça que j'adore ces livres, ça me fait rêver. La sagesse vous est présentée comme accessible. Ça, pour le coup, ce n'est pas un des moindres titres de gloire de la religion que de prétendre offrir au plus grand nombre la sagesse. Ça vous donnera la phrase de Jésus : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits. »
Et une fois que le texte vous a mis le pied à l'étrier, il vous emmène de hauteur en hauteur pour vous dire jusqu'où la sagesse va vous amener. Au début, elle vous est présentée comme une vertu, comme un attribut moral dont les rois ont besoin pour gouverner la terre. Et à la fin, on arrive à Dieu. La sagesse, elle ressemble à Dieu :
Il y a dans la sagesse un esprit intelligent, saint, unique, multiple, subtil, rapide, perçant, net, clair, intact, ami du bien, vif, irrésistible, bienfaisant, ami des hommes, ferme, sûr et paisible.
Vingt et un attributs au total. Et ensuite, on va encore plus loin :
Elle est la respiration de la puissance de Dieu, l'émanation toute pure de la gloire du souverain de l'univers.
Quand on vous dit que la sagesse, c'est la respiration de la puissance de Dieu, la respiration, c'est sa vie intérieure. La respiration, c'est exactement le mot de pneuma, qui va donner le mot esprit. Quand on vous dit que c'est une émanation, ça veut dire que c'est une manière pour Dieu de sortir de lui-même tout en restant à l'intérieur de lui-même. En philosophie, une émanation, c'est une réalité qui procède d'une autre réalité tout en la partageant.
Je vous ai peut-être perdus, mais vous sentez qu'ici, c'est le mot philosophique d'hypostase, de personne, avec lequel on va décrire l'activité, le dynamisme intérieur à Dieu, cette vie bouillonnante que nous, chrétiens — c'est là d'où ça vient — on finira par décrire sous le terme de la Trinité.
Alors ça, je suis désolé, mais là, je ne peux pas faire autrement que de ressortir mon saint Augustin, qui vous dit que le plus beau modèle pour décrire la vie trinitaire, ce qui caractérise le mieux la vie divine — parce que la Trinité et la vie divine, c'est la même chose — c'est le mot de sagesse. Dans la sagesse, il y a à la fois l'œuvre de l'esprit qui contemple la beauté et la vérité, et, par cette contemplation de la beauté et de la vérité, naît la parole qui dit toute chose ; et non seulement la parole, mais aussi l'amour de cette beauté, un amour puissant qui fonde la bonté de Dieu.
Eh oui, pour saint Augustin, c'est la sagesse divine qui permet d'offrir le meilleur modèle de la vie trinitaire et de décrire comment les hypostases — Père, Fils et Esprit Saint — procèdent les unes des autres. Parce que la sagesse, c'est ce qui se dit, c'est la parole ; mais la sagesse, en latin sapientia, c'est ce qui se goûte, l'amour. Ça vient de ce texte.
Est-ce que vous voyez là la hauteur à laquelle on est parvenu ?
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Seigneur, donne-moi de goûter ta beauté. Donne-moi de contempler ta parole. Donne-moi de vivre ta sagesse, de chercher ce qui est bien, ce qui est juste, ce qui est noble, et de l'aimer.
Donne-moi, Seigneur, de respirer avec toi. Donne-moi, Seigneur, de chercher ta gloire et ta présence. Donne-moi, Seigneur, de voir cette sagesse qui dispose toute chose avec douceur et suavité.
Seigneur, que la Trinité habite en moi, qu'elle vive en moi, qu'elle m'apprenne tout ce qui te plaît.
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