Jour 328 ☾ — La langue, feu du monde et clé du cœur
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Résumé : Dans ce second épisode de la journée, le frère Paul-Adrien quitte la mission de Paul et Barnabé en Asie mineure pour revenir à Jérusalem et achever la lettre de saint Jacques. La lecture des chapitres 3 à 5 déploie la radicalité chrétienne : la langue, petit membre capable d'embraser une forêt, la sagesse d'en haut opposée à la jalousie, l'avertissement aux riches, l'appel à la patience et la prière sur les malades. Le commentaire dresse une sociologie de la première Église de Jérusalem — assemblée juive, structurée, majoritairement pauvre mais traversée par une bourgeoisie marchande et de riches patrons — et montre que la réponse de Jacques n'est pas la révolution sociale mais un remède spirituel (garder sa langue) doublé de remèdes institutionnels. L'épisode s'achève sur le verset fondateur de l'onction des malades et une prière pour ceux qui souffrent dans leur corps.
Introduction
Pendant que nous sommes en train de traîner nos guêtres en pleine mission avec Paul et Barnabé en Asie mineure, dans le deuxième épisode de la journée, je vous propose de rester à Jérusalem pour terminer notre lettre de saint Jacques. C'est un peu le grand écart, je vous l'accorde, mais ça vous montre le grand écart qui existait alors dans la première Église chrétienne.
Alors, pour vous remettre dans l'ambiance, on avait déjà vu quelques thèmes. On avait vu la question du rapport entre la foi et les œuvres. On avait vu la question de la patience, comment dompter sa langue. Et puis aussi de la richesse, c'est-à-dire quoi, qu'il y ait des pauvres et des riches dans une même assemblée.
Le cœur du propos de saint Jacques, c'est dompter la langue. C'est quoi un chrétien parfait, un chrétien accompli ? C'est un chrétien qui sait garder sa langue. C'est curieux, parce que c'est une manière de présenter la vie chrétienne qu'on n'a plus trop l'habitude d'entendre, mais qui est courante dans une certaine tradition de l'Église, celle des moines, celle des religieux. Peut-être sans le savoir, saint Jacques a inauguré toute une tradition qui, à coup de punchlines — on pense aux apophtegmes des Pères du désert — vous parle de la rigueur qu'il peut y avoir dans la vie morale chrétienne. Pourvu qu'on ait le cœur bien accroché, parce que saint Jacques n'y va pas avec le dos de la cuillère : je vous promets un voyage du côté de la radicalité chrétienne.
Lecture : Jacques 3-5
Mes frères, ne soyez pas nombreux à devenir des maîtres. Comme vous le savez, nous qui enseignons, nous serons jugés plus sévèrement. Tous, en effet, nous commettons des écarts, et souvent. Si quelqu'un ne commet pas d'écart quand il parle, c'est un homme parfait, capable de maîtriser son corps tout entier.
En mettant un frein dans la bouche des chevaux pour qu'ils nous obéissent, nous dirigeons leur corps tout entier. Voyez aussi les navires : quelle que soit leur taille et la force des vents qui les poussent, ils sont dirigés par un tout petit gouvernail au gré de l'impulsion donnée par le pilote. De même, notre langue est une petite partie de notre corps, et elle peut se vanter de faire de grandes choses.
Voyez encore : un tout petit feu peut embraser une très grande forêt. La langue aussi est un feu, monde d'injustice. Cette langue tient sa place parmi nos membres ; c'est elle qui contamine le corps tout entier, elle qui enflamme le cours de notre existence, étant elle-même enflammée par la géhenne.
Toute espèce de bêtes sauvages et d'oiseaux, de reptiles et d'animaux marins peut être domptée, et de fait toutes furent domptées par l'espèce humaine. Mais la langue, personne ne peut la dompter. Elle est un fléau, toujours en mouvement, remplie d'un venin mortel.
Elle nous sert à bénir le Seigneur notre Père ; elle nous sert aussi à maudire les hommes, qui sont créés à l'image de Dieu. De la même bouche sortent bénédictions et malédictions. Mes frères, il ne faut pas qu'il en soit ainsi.
Une source fait-elle jaillir par le même orifice de l'eau douce et de l'eau amère ? Mes frères, un figuier peut-il donner des olives ? Une vigne peut-elle donner des figues ? Une source d'eau salée ne peut davantage donner de l'eau douce.
Quelqu'un parmi vous a-t-il la sagesse et le savoir ? Qu'il montre par sa vie exemplaire que la douceur de la sagesse inspire ses actes. Mais si vous avez dans le cœur la jalousie amère et l'esprit de rivalité, ne vous en vantez pas, ne mentez pas, n'allez pas contre la vérité. Cette prétendue sagesse ne vient pas d'en haut : au contraire, elle est terrestre, purement humaine, démoniaque. Car là où il y a jalousie et rivalités, il y a toutes sortes d'actions malfaisantes.
Au contraire, la sagesse qui vient d'en haut est d'abord pure, puis pacifique, bienveillante, conciliante, pleine de miséricorde et féconde en bons fruits, sans parti pris, sans hypocrisie. C'est dans la paix qu'est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de la paix.
D'où viennent les guerres, d'où viennent les conflits entre vous ? N'est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n'obtenez rien : alors vous tuez. Vous êtes jaloux et vous n'arrivez pas à vos fins : alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre. Vous n'obtenez rien parce que vous ne demandez pas. Vous demandez, mais vous ne recevez rien : en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c'est pour tout dépenser en plaisirs.
Adultères que vous êtes ! Ne savez-vous pas que l'amour pour le monde rend ennemi de Dieu ? Donc celui qui veut être ami du monde se pose en ennemi de Dieu. Ou bien pensez-vous que l'Écriture parle pour rien quand elle dit : « Dieu veille jalousement sur l'esprit qu'il a fait habiter en nous » ? Dieu ne nous donne-t-il pas une grâce plus grande encore ? C'est ce que dit l'Écriture : « Il s'oppose aux orgueilleux ; aux humbles, il accorde sa grâce. »
Soumettez-vous donc à Dieu ; résistez au diable, il s'enfuira loin de vous. Approchez-vous de Dieu, et lui s'approchera de vous. Pécheurs, enlevez la souillure de vos mains ; esprits doubles, purifiez vos cœurs. Reconnaissez votre misère, prenez le deuil et pleurez. Que votre rire se change en deuil et votre joie en accablement. Abaissez-vous devant le Seigneur, et il vous élèvera.
Frères, cessez de dire du mal les uns des autres. Dire du mal de son frère ou juger son frère, c'est dire du mal de la loi et juger la loi. Or, si tu juges la loi, tu ne la pratiques pas, mais tu en es le juge. Un seul est à la fois législateur et juge, celui qui a le pouvoir de sauver et de perdre. Pour qui te prends-tu donc, toi qui juges ton prochain ?
Vous autres, maintenant, vous dites : « Aujourd'hui ou demain nous irons dans telle ou telle ville, nous y passerons l'année, nous ferons du commerce et nous gagnerons de l'argent », alors que vous ne savez même pas ce que sera votre vie demain. Vous n'êtes qu'un peu de brume qui paraît, puis disparaît. Vous devriez dire au contraire : « Si le Seigneur veut bien, nous serons en vie et nous ferons ceci ou cela. » Et voilà que vous mettez votre fierté dans vos vantardises ! Toute fierté de ce genre est mauvaise. Être en mesure de faire le bien et ne pas le faire, c'est un péché.
Et vous autres, maintenant, les riches, pleurez sur les malheurs qui vous attendent. Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille sera un témoignage contre vous : elle dévorera votre chair comme un feu. Vous avez amassé des richesses alors que nous sommes dans les derniers jours. Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur de l'univers. Vous avez mené sur terre une vie de luxe et de délices, et vous vous êtes rassasiés au jour du massacre. Vous avez condamné le juste et vous l'avez tué, sans qu'il vous oppose de résistance.
Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, et la récolte tardive. Prenez patience, vous aussi, et tenez ferme, car la venue du Seigneur est proche. Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres, et ainsi vous ne serez pas jugés. Voyez, le juge est à nos portes.
Frères, prenez pour modèles d'endurance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur. Heureux ceux qui tiennent bon ! Vous avez entendu dire comment Job a tenu bon, et vous avez vu ce que, à la fin, le Seigneur a fait pour lui, car le Seigneur est tendre et miséricordieux.
Et avant tout, mes frères, ne faites pas de serment : ne jurez ni par le ciel, ni par la terre, ni d'aucune autre manière. Que votre oui soit un oui, que votre non soit un non.
Quelqu'un parmi vous se porte mal ? Qu'il prie. Un autre va bien ? Qu'il chante le Seigneur. L'un de vous est malade ? Qu'il appelle les anciens en fonction dans l'Église : ils prieront sur lui après lui avoir fait une onction d'huile au nom du Seigneur. Cette prière inspirée par la foi sauvera le malade : le Seigneur le relèvera et, s'il a commis des péchés, il recevra le pardon. Priez les uns pour les autres afin d'être guéris. La supplication du juste agit avec beaucoup de force.
Le prophète Élie n'était qu'un homme pareil à nous. Pourtant, lorsqu'il a prié avec insistance pour qu'il ne pleuve pas, il n'est pas tombé de pluie sur la terre pendant trois ans et demi. Puis il a prié de nouveau, et le ciel a donné la pluie, et la terre a fait germer son fruit.
Mes frères, si l'un de vous s'égare loin de la vérité et qu'un autre l'y ramène, alors, sachez-le : celui qui ramène un pécheur du chemin où il s'égarait sauvera son âme de la mort et couvrira une multitude de péchés.
Commentaire
En guise de commentaire, ce que je vous propose, c'est de dresser, avec tout ce qu'on a vu dans cette lettre, une sociologie de la première Église de Jérusalem. Les premiers chrétiens, concrètement, c'était qui ?
D'abord, les chrétiens, ce sont manifestement des anciens juifs qui reprennent les codes culturels et liturgiques juifs. C'est ainsi que dans la lettre on vous parlait de l'assemblée chrétienne comme d'une synagogue — c'était en 2, 2.
C'est aussi une assemblée qui est structurée. On vous parle de presbytres, on vous parle d'enseignants, on vous parle d'un noyau dur qui organise la vie communautaire.
Une assemblée aussi très disparate, avec beaucoup de pauvres, notamment ce qui devait probablement être des ouvriers agricoles, et qui étaient probablement mal payés. 5, 4 : c'est une assemblée populaire.
Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie devant Dieu.
Je pense qu'on peut dire que c'était d'abord une assemblée de pauvres. Souvenez-vous, quand on a demandé à Paul d'organiser une collecte en faveur des pauvres de Jérusalem : ils sont là devant vous. On vous a parlé aussi d'une bourgeoisie marchande, et aussi de grands patrons riches, dont la présence à l'assemblée est un peu problématique, parce que ça crée comme une forme de clientélisme.
Donc on ne s'étonnera pas qu'il y ait des tensions, qu'il y ait des formes de jalousie, qu'il y ait des formes de pression sociale qui s'installent à l'intérieur des communautés chrétiennes. La question, c'est : comment est-ce que vous allez gérer ça ?
La réponse de Jacques, qui sera d'ailleurs celle de saint Paul, la réponse constante de la première Église, c'est que les chrétiens ne sont pas là pour faire une forme de révolution sociale. On n'est pas là pour changer les structures. On est là pour donner des réponses et des remèdes spirituels. Et qu'au cœur de ces pressions, de ces jalousies, ce qu'il y a en commun, c'est que les gens ne sont pas capables de garder leur langue pour faire primer la charité.
La langue devient le régulateur social majeur. C'est ce qu'il y a en commun. C'est ce qui prévient les querelles, c'est ce qui prévient la diffamation, c'est ce qui favorise dans l'Église une atmosphère de bienveillance réciproque.
Alors la question de la langue, ça apportait un remède spirituel. Mais comme ça ne suffit pas toujours, saint Jacques apporte aussi un remède institutionnel quand il y a des problèmes. Donc on établit des procédures. Vous avez des confessions mutuelles de péchés qui sont évoquées en 5, 16. Vous avez aussi des embryons de procédures judiciaires internes à l'Église pour reprendre les uns les autres : c'est au verset 19. Et puis il y a aussi la prière sur les malades.
Qu'il appelle les anciens en fonction dans l'Église : ils prieront sur lui après lui avoir fait une onction d'huile au nom du Seigneur. Cette prière inspirée par la foi sauvera le malade.
Je vous ai donné la citation en entier parce que ça n'a l'air de rien, mais c'est ce verset-là qui va fonder la pratique sacramentelle de l'onction des malades : une onction d'huile avec imposition des mains de la part d'un prêtre, qui enlève les péchés et, s'il plaît à Dieu, qui guérit le corps.
Si jamais vous avez déjà assisté à une onction des malades, c'est un rite qui est assez curieux, parce qu'il est à la fois extrêmement simple et touchant, et extrêmement émouvant. Je me souviens de la fois où mon père, avec un cancer en phase terminale, avait reçu l'onction des malades. Tout le monde pleurait, tout le monde se réjouissait, il y a eu des grâces extraordinaires qui étaient arrivées.
Bref, c'est l'occasion de dire à ceux qui sont malades parmi nous : n'hésitez pas. Il y a des prières qui ont été spécialement instituées pour vous, parce que du haut de la croix, quand Jésus est mort pour vous, il a mis des grâces particulières pour ceux qui souffriraient dans leur corps. Mais ça méritait d'être dit, et la prière d'aujourd'hui sera dédiée à ceux qui souffrent dans leur corps.
C'est la prière qui introduit le rite de l'onction des malades. Et soit je la dis pour vous si vous souffrez, soit je vous encourage à penser à quelqu'un parmi vos proches qui souffre et pour qui vous allez confier cette prière.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur Jésus-Christ, Sauveur du monde, tu es passé partout en faisant le bien, tu es allé visiter les malades pour les réconforter et les aider.
Nous te prions pour cette personne que nous aimons et qui souffre. Pardonne-lui ses péchés. Donne-lui courage dans sa maladie. Souviens-toi de lui, Seigneur. Donne-lui ton secours, viens à son aide.
C'est pour elle que nous adressons notre prière. Accorde-lui la force dans l'épreuve. Donne à tous ceux qui souffrent le soutien dont ils ont besoin.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.