Jour 347 ☾ — Enchaîné… mais libre dans le Christ
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Résumé : Le frère Paul-Adrien ouvre le cycle des lettres de captivité avec l'épître aux Philippiens, la plus joyeuse des lettres de saint Paul. Enchaîné mais rayonnant, l'Apôtre se réjouit que ses chaînes fassent progresser l'Évangile et exhorte les Philippiens à l'unité et à l'humilité. Le commentaire s'arrête sur deux versets d'une densité théologique exceptionnelle : « Travaillez à votre salut… car c'est Dieu qui agit en vous », synthèse célèbre sur la grâce et la liberté, et l'hymne christique de Philippiens 2, source de la christologie (préexistence du Verbe, kénose, exaltation, concile de Chalcédoine, communication des idiomes). L'épisode se termine par la prière de cet hymne, celui des Vêpres.
Introduction
On a terminé la deuxième lettre aux Corinthiens. Qu'est-ce qu'on va lire maintenant ? On ne va pas se casser la tête, les enfants. Comme dans les Actes des Apôtres saint Paul est en captivité, on va lire les lettres dites de captivité. Parce que saint Paul, en prison, il ne se tourne pas les pouces. Vous avez cru quoi ? Il continue d'écrire.
Parmi ces lettres — Philippiens, Colossiens, Éphésiens — on va commencer par Philippiens. C'est la plus récente des trois. Une lettre assez courte, quatre chapitres, que nous lirons en deux jours. Alors, ça ne correspond pas exactement à l'endroit où on en est dans les Actes des Apôtres : Paul l'aurait écrite un tout petit peu plus tard. Enfin, c'est la même période et c'est la même captivité.
Philippes est une ville située en Macédoine, où Paul a fondé une église chrétienne lors de son deuxième voyage missionnaire. C'était dans Actes 16. Bref, Paul est dans les chaînes, mais ça se passe plutôt bien. On verra qu'il y a plusieurs types de captivité. Cette lettre est la plus joyeuse de toutes les lettres de saint Paul. On l'a appelée l'épître de la joie. Laissez-vous porter.
Lecture : Philippiens 1-2
Lettre aux Philippiens, chapitre 1.
Paul et Timothée, serviteurs du Christ Jésus, à tous ceux qui sont sanctifiés dans le Christ Jésus et habitent à Philippes, ainsi qu'aux responsables et aux ministres de l'Église : à vous la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.
Je rends grâce à mon Dieu chaque fois que je fais mémoire de vous. À tout moment, chaque fois que je prie pour vous, c'est avec joie que je le fais, à cause de votre communion avec moi, dès le premier jour jusqu'à maintenant, pour l'annonce de l'Évangile. J'en suis persuadé : celui qui a commencé en vous un si beau travail le continuera jusqu'à son achèvement au jour où viendra le Christ Jésus.
Il est donc juste que j'aie de telles dispositions à l'égard de vous tous, car je vous porte dans mon cœur, vous qui communiez tous à la grâce qui m'est faite dans mes chaînes, comme dans la défense de l'Évangile et son annonce ferme. Oui, Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous dans la tendresse du Christ Jésus.
Et dans ma prière, je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus, dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance, pour discerner ce qui est important. Ainsi vous serez purs et irréprochables pour le jour du Christ, comblés du fruit de la justice qui s'obtient par Jésus Christ, pour la louange et la gloire de Dieu.
Je veux que vous le sachiez, frères : ce qui m'arrive a plutôt fait progresser l'annonce de l'Évangile. Ainsi donc, dans tout le prétoire et partout ailleurs, mes chaînes manifestent mon attachement au Christ. Et la plupart des frères, chez qui mes chaînes suscitent une ferme confiance, trouvent une audace nouvelle pour dire sans crainte la Parole.
Les uns proclament le Christ en esprit de jalousie et de rivalité, mais d'autres le font avec une intention bienveillante. Ceux-ci annoncent le Christ par amour, sachant que je suis ici pour défendre l'Évangile. Ceux-là le font en intriguant, sans intention pure, pensant aviver ainsi l'épreuve de mes chaînes. Qu'importe ! De toute façon, que ce soit avec des arrière-pensées ou avec sincérité, c'est le Christ qui est annoncé, et de cela je me réjouis.
Bien plus, je me réjouirai encore, car je sais que cela tournera à mon salut, grâce à votre prière et à l'assistance de l'Esprit de Jésus Christ. C'est ce que j'attends avec impatience, et c'est ce que j'espère : je n'aurai à rougir de rien. Au contraire, je garderai toute mon assurance, maintenant comme toujours : soit que je vive, soit que je meure, le Christ sera glorifié dans mon corps.
En effet, pour moi, vivre c'est le Christ, et mourir est un avantage. Mais si, en vivant en ce monde, j'arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c'est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire. De cela je suis convaincu. Je sais donc que je resterai, et que je continuerai à être avec vous tous pour votre progrès et votre joie dans la foi. Ainsi, à travers ce qui m'arrive, vous aurez d'autant plus de fierté dans le Christ Jésus, du fait de mon retour parmi vous.
Quant à vous, ayez un comportement digne de l'Évangile du Christ. Ainsi, soit que je vienne vous voir, soit que je reste absent, j'entendrai dire de vous que vous tenez bon dans un seul esprit, que vous luttez ensemble d'une seule âme pour la foi en l'Évangile, et que vous ne vous laissez pas intimider par les adversaires. Ce sera pour eux la preuve de leur perte, et pour vous, celle du salut. Mais tout cela vient de Dieu, qui, pour le Christ, vous a fait la grâce non seulement de croire en lui, mais aussi de souffrir pour lui. Ce combat que vous soutenez, vous m'avez vu le mener moi aussi, et vous entendez maintenant que je le mène encore.
Philippiens, chapitre 2.
S'il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l'on s'encourage avec amour, si l'on est en communion dans l'Esprit, si on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l'unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d'humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres.
Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Et reconnu homme à son aspect, il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté : il l'a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tous genoux fléchissent au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur », à la gloire de Dieu le Père.
Ainsi, mes bien-aimés, vous qui avez toujours obéi, travaillez à votre salut avec crainte et profond respect. Ne le faites pas seulement quand je suis là, mais encore bien plus maintenant que je n'y suis pas. Car c'est Dieu qui agit pour produire en vous la volonté et le mouvement, selon son projet bienveillant.
Faites tout sans récriminer et sans discuter. Ainsi vous serez irréprochables et purs, vous qui êtes des enfants de Dieu sans tache, au milieu d'une génération tortueuse et pervertie, où vous brillez comme les astres dans l'univers, en tenant ferme la parole de vie. Alors je serai fier de vous quand viendra le jour du Christ : je n'aurai pas couru pour rien ni peiné pour rien. Et si je dois verser mon sang pour l'ajouter au sacrifice que vous offrez à Dieu par votre foi, je m'en réjouis et je partage votre joie à tous. Et vous, de même, réjouissez-vous et partagez ma joie.
Dans le Seigneur Jésus, j'ai l'espoir de vous envoyer bientôt Timothée, pour que j'aie moi aussi la satisfaction de recevoir de vos nouvelles. Je n'ai, en effet, personne d'autre qui partage véritablement avec moi le souci de ce qui vous concerne. Car tous les autres se préoccupent de leurs propres affaires et non pas de celles de Jésus Christ. Mais Timothée, vous savez qu'il a fait ses preuves : comme un enfant avec son père, il a servi avec moi au service de l'Évangile. J'espère donc vous l'envoyer dès que je verrai clair sur ma situation. J'ai d'ailleurs confiance dans le Seigneur que je viendrai moi-même bientôt.
J'ai aussi jugé nécessaire de vous envoyer Épaphrodite, mon frère, mon compagnon de travail et de combat. Il était votre envoyé pour me rendre les services dont j'avais besoin. Mais il avait un grand désir de vous revoir tous, et il se tourmentait parce que vous aviez appris sa maladie. Car il a été malade et bien près de la mort. Mais Dieu a eu pitié de lui, et pas seulement de lui, mais aussi de moi, en m'évitant d'avoir tristesse sur tristesse. Je m'empresse donc de vous le renvoyer : ainsi vous trouverez votre joie en le voyant, et moi je serai moins triste. Dans le Seigneur, faites-lui donc un accueil vraiment joyeux, et tenez de telles personnes en grande estime. C'est pour l'œuvre du Christ qu'il a failli mourir : il a risqué sa vie pour accomplir à votre place les services que vous ne pouviez me rendre vous-mêmes.
Commentaire
Encore un texte extrêmement important. On ne s'en sort pas, les enfants !
Commençons avec ce verset, en 2,12 :
Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement — je ne sais pas pourquoi ils traduisent par « profond respect » — car c'est Dieu qui agit en vous pour produire la volonté et l'action selon son projet bienveillant.
Vous avez, premièrement : « Travaillez à votre salut. » Responsabilité de l'homme, qui doit participer activement à l'œuvre de salut : la vigilance, l'ascèse. Et deuxièmement : « Car c'est Dieu qui, en vous, produit le vouloir et le faire. » La primauté de l'œuvre de Dieu en vous.
Dans l'histoire de la théologie, c'est un verset célébrissime, parce qu'on a vu là la plus belle synthèse sur la manière dont la liberté humaine et la grâce doivent être tenues ensemble, et comment l'homme doit coopérer à son salut.
Deuxième verset : « Ayez les mêmes dispositions, les mêmes sentiments qu'il y a dans le Christ Jésus. » Ici, comme ça, pof, entre deux lignes, Paul fonde ce qu'on appellera la spiritualité de l'imitation du Christ. Il ne s'agit pas simplement d'obéir au Christ, il s'agit de communier aux sentiments du Christ. Et vous notez d'ailleurs comment ce petit verset servait à introduire l'hymne christique qui suivait.
Alors ça, c'est pareil, c'est aussi une masterclass. Je vous le redonne :
Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur.
Ça, c'est un texte qui aura une énorme postérité en théologie, sur ce qu'on appelle la christologie. La christologie, c'est : qu'est-ce que la tradition dit de Jésus ? Par exemple, dans ce texte-là, Paul vous dit qu'il y a préexistence du Verbe. Ça, à la limite, vous me direz qu'on l'avait dans l'Évangile selon saint Jean : « Avant qu'Abraham ne soit, je suis. » Oui, mais pas la suite : « Mais il s'est anéanti. » En grec, la kénose. Il s'est vidé pour prendre la condition de serviteur — petite allusion au passage à Isaïe, le serviteur souffrant.
La kénose n'implique pas que Dieu ait abandonné sa nature divine. Ça veut dire qu'il a voilé, qu'il a caché sa divinité. Alors d'ailleurs, il faut aller jusqu'au bout du mouvement : là où Adam avait saisi la ressemblance divine — on a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu — le nouvel Adam, Jésus Christ, lui déjà égal à Dieu, renonce à son image divine, la kénose, pour ressembler, lui, au pécheur.
Bon. Et ensuite, pour revenir à l'hymne : après le registre de la kénose, de l'abaissement, il y avait le registre de l'exaltation. « C'est pourquoi Dieu l'a élevé. » Ça, c'est l'Ascension.
C'est aussi de ce texte-là qu'un concile, le concile de Chalcédoine, en 451… Alors, vous, vous ne connaissez pas le concile de Chalcédoine ? Bah, vous avez tort ! C'est un concile extrêmement célèbre. Tous les séminaristes ont planché dessus, parce que c'est là que viennent en partie les grandes définitions dogmatiques. Par exemple : une personne, Jésus, en deux natures, sans confusion ni division. Il est à la fois homme et Dieu. Eh bien, ce concile de Chalcédoine, duquel nous vivons encore, il a repris, entre autres, de cet hymne aux Philippiens.
Mais ce n'est pas tout ! Puisqu'on est dans le dogme, comme ça vous aurez droit à la totale. Je vous ai parlé de la préexistence, je vous ai parlé des deux natures, je vous ai parlé de la déification. Il y a encore autre chose, qu'on appelle la communication des idiomes. Ça, c'est par exemple le fait qu'on puisse dire, sur la croix : « Dieu est mort. » Techniquement parlant, Dieu n'est pas mort, il est éternel. C'est l'humanité de Jésus qui est morte. Mais il y a une communication des propriétés — idiomata — ce qui fait que ce que l'on dit du Christ dans sa nature humaine, on peut le dire du Christ tout court. Bon, eh bien ça, ça vous vient de Cyrille d'Alexandrie, qui a utilisé cet hymne-là pour montrer que l'unique sujet divin, le Logos, la Parole, peut être dit avoir souffert.
Et moi, je me dis que c'est là qu'on se rend compte de la densité des versets de saint Paul, comment la tradition n'a cessé de les scruter, et les trésors qu'elle en a tirés.
Pour la prière finale, écoutez, les enfants, on va reprendre cet hymne-là : c'est celle-là que je prie aux Vêpres. C'est une prière.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix.
C'est pourquoi Dieu l'a exalté : il l'a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tous genoux fléchissent au ciel, sur terre et aux enfers.