Jour 348 ☾ — La joie qui transfigure tout
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Résumé : Le frère Paul-Adrien achève la lecture de la lettre aux Philippiens avec les chapitres 3 et 4 : Paul renonce à tous ses avantages de pharisien pour la seule connaissance du Christ, court vers le but, et exhorte les Philippiens à la joie et à la paix de Dieu. Le commentaire s'arrête sur le verset 8 du chapitre 4, où Paul reprend sans vergogne le vocabulaire moral de la philosophie gréco-romaine, ce qui fonde la reconnaissance d'une loi naturelle et des « semences de vérité » présentes dans toutes les cultures. Il explique ensuite ce qu'est une vertu — la qualité du caractère, façonnée par les actes — et comment les Pères y ont intégré la foi, l'espérance et la charité. L'épisode se termine sur la joie, don de l'Esprit Saint et anticipation de la vie éternelle.
Introduction
Nous terminons aujourd'hui notre lettre aux Philippiens qui, décidément, est très très belle. Alors juste avant qu'on y aille, je vous donne quand même un verset qui, pour moi, est un des plus beaux de saint Paul, mais que je ne vais pas avoir le temps de commenter. Donc je suis un peu vexé, je vous le mets là en introduction.
Je n'ai pas encore atteint la perfection, certes, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j'ai moi-même été saisi par le Christ. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière et tendu vers ce qui est en avant, je cours vers le but, en vue du prix auquel Dieu nous appelle par le Christ Jésus.
Ah ! Profitez, régalez-vous.
Lecture : Philippiens 3
Enfin, mes frères, soyez dans la joie du Seigneur. Vous écrire les mêmes choses ne m'est pas pénible, et pour vous, c'est plus sûr. Prenez garde à ces chiens, prenez garde à ces mauvais ouvriers, avec leurs fausses circoncisions. Prenez garde, car c'est nous qui sommes les vrais circoncis, nous qui rendons notre culte par l'Esprit de Dieu, nous qui mettons notre fierté dans le Christ Jésus, et qui ne plaçons pas notre confiance dans ce qui est charnel.
J'aurais pourtant, moi aussi, des raisons de placer ma confiance dans la chair. Si quelqu'un pense avoir des raisons de le faire, moi, j'en ai bien davantage : circoncis à huit jours, de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, hébreu, fils d'hébreu ; pour l'observance de la loi de Moïse, j'étais pharisien ; pour ce qui est du zèle, j'étais persécuteur de l'Église ; pour la justice que donne la loi, j'étais devenu irréprochable.
Mais tous ces avantages que j'avais, je les ai considérés, à cause du Christ, comme une perte. Oui, je considère tout cela comme une perte, à cause de ce bien qui dépasse tout, la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. C'est à cause de lui que j'ai tout perdu. Je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d'être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse, mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi.
Il s'agit pour moi de connaître le Christ, d'éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l'espoir de parvenir à la résurrection d'entre les morts.
Certes, je n'ai pas encore obtenu cela, je n'ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j'ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière et lancé vers l'avant, je cours vers le but, en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut, dans le Christ Jésus.
Nous tous qui sommes adultes dans la foi, nous devons avoir ces dispositions-là. Et si vous en avez d'autres, là-dessus encore Dieu vous éclairera. En tout cas, du point où nous sommes arrivés, marchons dans la même direction. Frères, ensemble, imitez-moi.
Et maintenant, je le redis en pleurant : beaucoup de gens se conduisent en ennemis de la croix du Christ. Ils vont à leur perte. Leur dieu, c'est leur ventre, et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte. Ils ne pensent qu'aux choses de la terre. Mais nous, nous avons notre citoyenneté dans les cieux, d'où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus-Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l'image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir.
Lecture : Philippiens 4
Ainsi, mes frères bien-aimés, pour qui j'ai tant d'affection, vous, ma joie et ma couronne, tenez bon dans le Christ, mes bien-aimés.
J'exhorte Évodie, j'exhorte aussi Syntyché, à se mettre d'accord dans le Seigneur. Oui, je te le demande, à toi aussi, mon vrai compagnon d'effort : viens-leur en aide, à elles qui ont lutté avec moi pour l'annonce de l'Évangile, ainsi que Clément et mes autres collaborateurs dont les noms se trouvent au livre de vie.
Soyez toujours dans la joie. Je le redis : soyez dans la joie. Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes, le Seigneur est proche. Ne soyez inquiets de rien, mais, en toutes circonstances, priez et suppliez tout en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes. La paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu'on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus.
Enfin, mes frères, tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d'être aimé et honoré, tout ce qui s'appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte. Ce que vous avez appris et reçu, ce que vous avez vu et entendu de moi, mettez-le en pratique, et le Dieu de la paix sera avec vous.
J'ai éprouvé une grande joie dans le Seigneur, à voir maintenant refleurir vos bonnes dispositions pour moi. Elles étaient bien vivantes, mais vous n'aviez pas occasion de les montrer. Ce ne sont pas les privations qui me font parler ainsi, car j'ai appris à me contenter de ce que j'ai. Je sais vivre de peu, je sais aussi être dans l'abondance. J'ai été formé à tout et pour tout : à être rassasié et à souffrir la faim, à être dans l'abondance et dans les privations. Je peux tout en celui qui me donne la force.
Cependant, vous avez bien fait de vous montrer solidaires quand j'étais dans la gêne. Vous, les Philippiens, vous le savez : dans les premiers temps de l'annonce de l'Évangile, au moment où je quittais la Macédoine, je n'ai pas eu ma part dans les recettes et dépenses d'aucune Église, excepté la vôtre. À Thessalonique déjà, vous m'avez envoyé, et même deux fois. Je ne recherche pas les dons ; ce que je recherche, c'est le bénéfice qui s'ajoutera à votre compte. J'ai d'ailleurs tout reçu, et je suis dans l'abondance. Je suis comblé depuis qu'Épaphrodite m'a remis votre envoi. C'est comme une offrande d'agréable odeur, un sacrifice digne d'être accepté et de plaire à Dieu. Et mon Dieu comblera tous vos besoins selon sa richesse, magnifiquement, dans le Christ Jésus. Gloire à Dieu notre Père pour les siècles des siècles. Amen.
Saluez chacun des fidèles dans le Christ Jésus. Les frères qui sont avec moi vous saluent ; tous les fidèles vous saluent, spécialement ceux qui font partie du personnel de l'Empereur. La grâce du Seigneur Jésus-Christ soit avec votre esprit. Amen.
Commentaire
Cette lettre parlait du rapport aux autres religions et aux cultures païennes. Comme ce n'était peut-être pas très clair, je reprends avec vous. Chapitre 4, verset 8 :
Enfin, mes frères, tout ce qui est vrai…
Tout ce qui est vrai, alèthè, authentique, conforme à la réalité : vocabulaire philosophique. Tout ce qui est noble, semna, terme souvent utilisé dans la piété civique. Tout ce qui est juste, dikaia, terme classique de la philosophie morale et du droit grec, ce qui est conforme au droit et à l'ordre. Tout ce qui est pur, hagna, qui peut avoir une connotation rituelle. Tout ce qui est aimable, digne d'amour, en grec prosphilè, ce qui attire par sa beauté morale — parce que le beau et le bon, pour les Grecs, dans leur philosophie, c'est la même chose. Et saint Paul continue en disant : tout ce qui est vertu, aretè, excellence. Et ça, c'est un concept central chez Platon, chez Aristote, chez les stoïciens. Ce sont les vertus.
Donc là, de manière explicite, vous êtes dans l'un des rares passages où Paul reprend, sans vergogne, les catégories morales de la philosophie gréco-romaine. On est en pleine réappropriation culturelle, là. D'ailleurs, non, vous allez voir, c'est un peu plus subtil que ça. Parce que si Paul utilise le lexique des philosophes, ça veut dire, à mot couvert, qu'il reconnaît que le bien moral est reconnu à peu près par tout le monde, pas seulement dans le cadre de la révélation biblique, mais que tous les hommes de toutes les cultures ont une orientation vers le bien et que, dans une certaine mesure, ils le découvrent. Alors, la seule chose, c'est que ces découvertes qu'il y a dans le monde profane, dans les religions païennes, Paul les reprend pour les orienter vers le Christ.
Là, vous voyez, c'est très beau, parce qu'on évite deux écueils. On évite, d'une part, de considérer que tout est magnifique dans les traditions profanes ou dans les traditions non chrétiennes. Mais, à l'inverse, Paul reconnaît aussi que la vérité, la justice, la pureté, ce ne sont pas des monopoles des chrétiens. Ce sont des biens universels qui sont communs à toute l'humanité et qui transcendent les frontières religieuses.
C'est ce qu'on développera plus tard sous le thème de la loi naturelle. Il existe un ordre du bien et du vrai qui est accessible à tous par la raison, même sans la révélation. Cette loi naturelle ne suffit pas, mais elle existe. Ce qui, dès le début, fonde une attitude d'ouverture aux cultures non chrétiennes. On a le droit, on a même le devoir de reconnaître ce qui est vrai et ce qui est bon dans chacune des cultures qui nous entourent, de l'assumer, de le purifier pour ensuite l'ordonner au Christ.
Alors plus tard, c'est ce que vous dira saint Justin le Martyr. Je dis ça parce qu'il aura une expression qui va devenir célèbre : le Logos, le Verbe, le Logos a été semé dans toutes les cultures, le logos spermatikos. Ce qui donnera plus tard, concile Vatican II, Nostra Aetate et Gaudium et Spes : il y a des semences de vérité et de sainteté qui sont présentes même dans les autres religions et même dans les cultures du monde. Il ne faut pas tout accepter comme ça, il ne faut pas tout jeter aux ordures non plus. Il y a des belles choses, il y a des erreurs, il faut prendre, il faut discerner.
En attendant, ce même texte — pour vous montrer, là encore une fois, je prends juste deux versets, paf, pris au hasard, et je les commente — ce même texte vous a parlé des vertus. Et je voulais bien le signaler : les vertus, c'est un terme technique, philosophique. Ça veut dire des choses très précises. Dans Aristote, il y a quatre vertus : il y a la justice, il y a la tempérance, il y a la force, et il y a… à chaque fois je me trompe : la justice, la force, la tempérance et le discernement, la prudence. Eh bien, il y a des choses qui sont très précises.
Eh bien, ici, Paul légitime l'usage chrétien de ces catégories philosophiques. Ce qui fait que les Pères — Basile, Grégoire de Nysse, Augustin — vont reprendre ce langage de la vertu qu'on trouve chez Platon, qu'on trouve chez Aristote. Ils vont y intégrer les trois vertus théologales dont saint Paul n'arrête pas de nous parler : la foi, l'espérance et la charité. On dit que ce sont des vertus théologales parce qu'elles ont été infusées par Dieu lui-même dans notre âme.
Bon, eh bien ça, cette théologie des vertus, c'est devenu le fondement de la théologie morale, en tout cas depuis saint Thomas d'Aquin. C'est-à-dire que la morale chrétienne, ce n'est pas des cases à cocher, ce n'est pas une loi à suivre : c'est, en vivant de la grâce, de se laisser transformer intérieurement. Alors, comme je vous connais, « transformation intérieure », ça veut tout dire et ça ne veut rien dire, on ne sait pas très bien ce qu'il y a derrière. Eh bien, avec le mot de vertu, aretè, excellence, là, maintenant, ça devient un tout petit peu plus concret. Ça veut dire ici, de manière très concrète à travers les vertus : avoir de plus en plus un bon caractère. Parce que les vertus, c'est la qualité de votre caractère. Au fur et à mesure que vous pratiquez, que vous pratiquez le bien, la charité, qui a été infusée en vous par la foi en Jésus, notamment en faisant des actes héroïques, ça met un ébranlement dans votre âme qui va prendre comme un pli. Et il y a les vertus qui vont se déposer dans votre caractère.
Bon, ça, c'était sur les vertus et sur les semences de vérité, ça méritait d'être dit. Vous avez encore cet autre passage sur la joie, verset 4 :
Soyez toujours dans la joie du Seigneur. Je le redis : soyez toujours dans la joie.
La vie humaine est une vie transfigurée. Cette joie nous vient de Dieu, c'est une joie théologale, c'est un don de l'Esprit Saint. Thomas d'Aquin dira plus tard que la joie, c'est la dilatation de l'amour qui se réjouit dans le bien qu'il possède enfin. Eh bien, cette joie qu'on est déjà capable d'expérimenter sur terre, saint Paul vous dit qu'elle est une anticipation de la vie éternelle.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, donne-moi d'être dans la joie. Je te le redis, Seigneur : donne-moi d'être dans la joie.
Seigneur, fais que je ne sois inquiet de rien, mais qu'en toutes circonstances je puisse te prier, je puisse te supplier, je puisse te rendre grâce, et je puisse te faire connaître, Seigneur.
Seigneur, donne-moi de pouvoir apprécier tout ce qui est vrai, tout ce qui est noble. Donne-moi de pouvoir garder tout ce qui est de l'ordre de la vertu, tout ce qui mérite des éloges, tout ce que l'humanité peut m'apprendre. Et, Seigneur, je te demande de pouvoir le transfigurer en toi.
Alors, j'en suis sûr, la paix de Dieu, la paix qui vient de toi et qui surpasse tout, gardera mon cœur et mes pensées dans le Christ Jésus.