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La première épître de Pierre, d'où est tirée cette lecture (1 P 1, 17-21), est adressée à des communautés chrétiennes d'Asie Mineure (Pont, Galatie, Cappadoce, Asie, Bithynie — cf. 1 P 1, 1), composées en majorité de pagano-chrétiens convertis, comme le suggère la mention de la « conduite superficielle héritée de vos pères » (ἐκ τῆς ματαίας ὑμῶν ἀναστροφῆς πατροπαραδότου, v. 18), expression qui désigne le mode de vie païen transmis par la tradition familiale et non la Torah. La question de l'auteur divise les spécialistes : écriture pétrinienne directe, rédaction par Silvain (cf. 1 P 5, 12), ou pseudépigraphie des années 70-90. Le texte, en tout cas, est d'une grande densité théologique et d'une langue grecque soignée, inhabituelle pour un pêcheur galiléen, ce qui plaide pour au moins une médiation rédactionnelle.
Le passage s'ouvre sur une tension féconde entre deux aspects de Dieu : il est « Père » (Πατέρα) et « juge impartial » (ἀπροσωπολήμπτως κρίνοντα). L'invocation de Dieu comme Père, loin de dispenser de toute exigence, appelle une « crainte » (φόβος) qui n'est pas la peur servile mais la révérence filiale, la conscience de la sainteté de Celui à qui l'on s'adresse. Le terme paroikia (« séjour en terre étrangère », d'où vient notre mot « paroisse ») qualifie la condition chrétienne dans le monde : les croyants sont des « résidents étrangers » (πάροικοι), des métèques spirituels dont la citoyenneté véritable est ailleurs. Cette métaphore de l'exil, héritée de la tradition abrahamique (Gn 23, 4 ; He 11, 13), avait une résonance sociale concrète pour ces communautés d'Asie Mineure qui connaissaient déjà une certaine marginalisation.
Le cœur du texte est une théologie de la rédemption formulée en termes sacrificiels et commerciaux. Le verbe lutroō (ἐλυτρώθητε, « vous avez été rachetés », v. 18) appartient au vocabulaire de l'affranchissement des esclaves et de la libération d'Israël (cf. Ex 6, 6 ; Is 52, 3). L'opposition entre les « biens corruptibles » (φθαρτοῖς, argent et or) et le « sang précieux » (τιμίῳ αἵματι) du Christ souligne que la libération chrétienne est d'un autre ordre que les transactions humaines. L'image de l'« agneau sans défaut et sans tache » (ἀμνοῦ ἀμώμου καὶ ἀσπίλου) renvoie simultanément à l'agneau pascal d'Exode 12, 5 (qui devait être tamim, « sans défaut ») et au Serviteur souffrant d'Isaïe 53, 7 (« comme un agneau conduit à l'abattoir »). Pierre tisse ainsi une double typologie, pascale et isaïenne, qui fait du Christ l'accomplissement des deux figures.
L'affirmation que le Christ a été « désigné d'avance dès avant la fondation du monde » (προεγνωσμένου μὲν πρὸ καταβολῆς κόσμου, v. 20) rejoint la boulē divine d'Actes 2, 23 et constitue un lien théologique majeur entre les deux lectures de ce dimanche. Le verbe proginōskō (« connaître d'avance ») ne désigne pas une simple prescience intellectuelle mais une élection aimante, un choix divin antérieur à la création. Cette préexistence du dessein rédempteur — et non nécessairement de la personne du Christ, bien que la théologie johannique ira dans ce sens — situe la croix non dans le contingent mais dans l'éternel. La « manifestation à la fin des temps » (ἐπ᾽ ἐσχάτου τῶν χρόνων) exprime la conviction que l'incarnation et la Pâque du Christ inaugurent le temps eschatologique final.
Cyrille d'Alexandrie, dans son Commentaire sur la première épître de Pierre, insiste sur le fait que la rédemption par le sang du Christ dépasse infiniment toute transaction matérielle : l'or et l'argent sont périssables (phtharta), tandis que le sang du Christ est « précieux » (timios) précisément parce qu'il est celui du Logos incarné, porteur d'une valeur divine infinie. Bède le Vénérable, dans son propre commentaire sur 1 Pierre, développe la dimension pascale de la métaphore de l'agneau : de même que le sang de l'agneau pascal protégeait les maisons des Hébreux de l'ange exterminateur, le sang du Christ protège les baptisés de la mort éternelle. Bède souligne aussi que la « conduite superficielle héritée des pères » inclut pour nous toute forme de conformisme mondain qui empêche de vivre selon l'Évangile — lecture actualisante typique de la tradition monastique.
Le débat exégétique porte notamment sur la portée exacte du langage sacrificiel. Certains théologiens contemporains (comme F. Young ou S. Finlan) questionnent une lecture trop littérale de la « rançon » : à qui le prix est-il payé ? Pierre ne le dit pas, et la tradition patristique elle-même est divisée (Origène suggérait un paiement au diable, idée rejetée par Grégoire de Nazianze). La lecture la plus cohérente avec le texte est probablement métaphorique : le « rachat » désigne la libération effective opérée par le don total du Christ, sans qu'il faille construire une théorie transactionnelle complète. L'enjeu n'est pas le mécanisme mais la réalité : les croyants sont effectivement libérés d'une vie « vaine » (mataios, terme qui en grec biblique connote l'idolâtrie — cf. Jr 2, 5 LXX) pour une vie orientée vers le Dieu vivant.
La conclusion du passage (v. 21) boucle le mouvement : « C'est par lui que vous croyez en Dieu, qui l'a ressuscité et lui a donné la gloire. » La foi et l'espérance chrétiennes ne sont pas des dispositions vagues mais ont un contenu précis : elles passent par le Christ mort et ressuscité. La résurrection et la glorification ne sont pas seulement des événements passés mais le fondement permanent de la relation croyante à Dieu. En ce temps pascal, ce texte rappelle que la « crainte » chrétienne n'est pas l'angoisse mais la lucidité de qui sait le prix de sa liberté et la grandeur de Celui qui l'a accordée.