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Livre de · 25 chapitres

2 Rois

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AELF · Bible liturgique

En ces jours- là,
Naaman, général de l’armée du roi d’Aram,
était un homme de grande valeur et hautement estimé par son maître,
car c’est par lui que le Seigneur avait donné la victoire
au royaume d’Aram.
Or, ce vaillant guerrier était lépreux.
Des Araméens, au cours d’une expédition en terre d’Israël,
avaient fait prisonnière une fillette
qui fut mise au service de la femme de Naaman.
Elle dit à sa maîtresse :
« Ah ! si mon maître s’adressait
au prophète qui est à Samarie,
celui-ci le délivrerait de sa lèpre. »
Naaman alla auprès du roi et lui dit :
« Voilà ce que la jeune fille d’Israël a déclaré. »
Le roi d’Aram lui répondit :
« Va, mets-toi en route.
J’envoie une lettre au roi d’Israël. »
Naaman partit donc ;
il emportait dix lingots d’argent, six mille pièces d’or
et dix vêtements de fête.
Il remit la lettre au roi d’Israël. Celle-ci portait :
« En même temps que te parvient cette lettre,
je t’envoie Naaman mon serviteur,
pour que tu le délivres de sa lèpre. »
Quand le roi d’Israël lut ce message,
il déchira ses vêtements et s’écria :
« Est-ce que je suis Dieu,
maître de la vie et de la mort ?
Ce roi m’envoie un homme
pour que je le délivre de sa lèpre !
Vous le voyez bien : c’est une provocation ! »
Quand Élisée, l’homme de Dieu,
apprit que le roi d’Israël avait déchiré ses vêtements,
il lui fit dire :
« Pourquoi as- tu déchiré tes vêtements ?
Que cet homme vienne à moi,
et il saura qu’il y a un prophète en Israël. »

Naaman arriva avec ses chevaux et son char,
et s’arrêta à la porte de la maison d’Élisée.
Élisée envoya un messager lui dire :
« Va te baigner sept fois dans le Jourdain,
et ta chair redeviendra nette, tu seras purifié. »
Naaman se mit en colère et s’éloigna en disant :
« Je m’étais dit :
Sûrement il va sortir,
et se tenir debout
pour invoquer le nom du Seigneur son Dieu ;
puis il agitera sa main au-dessus de l’endroit malade
et guérira ma lèpre.
Est-ce que les fleuves de Damas,
l’Abana et le Parpar,
ne valent pas mieux que toutes les eaux d’Israël ?
Si je m’y baignais,
est-ce que je ne serais pas purifié ? »
Il tourna bride et partit en colère.
Mais ses serviteurs s’approchèrent pour lui dire :
« Père ! Si le prophète t’avait ordonné quelque chose de difficile,
tu l’aurais fait, n’est-ce pas ?
Combien plus, lorsqu’il te dit :
“Baigne-toi, et tu seras purifié.” »
Il descendit jusqu’au Jourdain et s’y plongea sept fois,
pour obéir à la parole de l’homme de Dieu ;
alors sa chair redevint semblable à celle d’un petit enfant :
il était purifié !
Il retourna chez l’homme de Dieu avec toute son escorte ;
il entra, se présenta devant lui et déclara :
« Désormais, je le sais :
il n’y a pas d’autre Dieu, sur toute la terre,
que celui d’Israël ! »

– Parole du Seigneur.

— 2Rs 5,1-15 —
Commentaire

Le récit de la guérison de Naaman constitue l'un des sommets narratifs du cycle d'Élisée dans le second livre des Rois, composé probablement au VIIe siècle avant notre ère mais relatant des événements situés vers 850 av. J.-C. Le texte appartient au genre des récits de miracles prophétiques, caractéristiques de la littérature deutéronomiste, mais il se distingue par sa dimension universaliste remarquable : le bénéficiaire de l'intervention divine est un général païen, ennemi d'Israël. La structure du récit est savamment construite autour d'une série de contrastes : le puissant et le faible, l'étranger et l'Israélite, l'orgueil et l'humilité, les fleuves de Damas et le Jourdain. Le terme hébreu tsara'at (צָרַעַת), traditionnellement traduit par « lèpre », désigne en réalité diverses affections cutanées rendant rituellement impur — la guérison implique donc non seulement une restauration physique mais une réintégration dans la communauté des vivants.

L'ironie narrative traverse tout le passage : c'est une fillette captive, sans nom ni statut, qui déclenche l'action salvatrice ; c'est un prophète qui refuse de se montrer au général ; c'est un fleuve insignifiant qui opère ce que les grands fleuves de Damas ne peuvent accomplir. Le roi d'Israël, figure d'autorité politique, déchire ses vêtements en signe d'impuissance — geste qui souligne que la guérison n'appartient pas à l'ordre du pouvoir humain mais relève exclusivement de Dieu, « maître de la vie et de la mort » (memît umehayeh). Élisée intervient précisément pour corriger cette théologie déficiente : il y a bien un prophète en Israël, c'est-à-dire un canal par lequel la puissance divine s'exerce. Le refus d'Élisée de recevoir Naaman en personne n'est pas discourtoisie mais pédagogie : il s'agit de décentrer l'attention de la figure du thaumaturge vers l'obéissance à la parole.

Origène, dans ses Homélies sur les Rois, développe une lecture typologique où le Jourdain préfigure le baptême chrétien : « Les eaux du Jourdain ne purifient pas par elles-mêmes, mais par la parole du prophète qui commande d'y descendre. Ainsi nos fonts baptismaux ne sauvent que par la parole du Christ qui leur confère leur efficacité. » La chair de Naaman qui redevient « comme celle d'un petit enfant » (kib'sar na'ar qaton) anticipe pour Origène la régénération baptismale. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, insiste davantage sur la dimension morale : Naaman représente l'homme orgueilleux qui doit apprendre que Dieu ne se plie pas à nos attentes. « Il voulait un spectacle, des gestes impressionnants, l'invocation solennelle du Nom divin ; Dieu lui demande simplement l'obéissance. » Cette lecture met en lumière le scandale de la simplicité divine.

Les parallèles intertextuels sont multiples. Le passage fait écho à l'épisode d'Élie et de la veuve de Sarepta (1 R 17), autre récit où un prophète d'Israël bénéficie à un païen. La mention des « sept immersions » renvoie au symbolisme de la complétude et rappelle les rituels de purification lévitiques (Lv 14). La confession finale de Naaman — « il n'y a pas d'autre Dieu sur toute la terre que celui d'Israël » — constitue une forme de Shema prononcé par un païen, anticipant l'universalisme prophétique d'Isaïe (Is 45, 22-23). Dans le Nouveau Testament, Jésus lui-même cite cet épisode (Lc 4, 27), et la guérison des dix lépreux (Lc 17, 11-19) présente une structure narrative similaire : un seul revient rendre grâce, et c'est un Samaritain.

Les exégètes débattent du statut théologique exact de la confession de Naaman. Représente-t-elle une véritable conversion monothéiste ou simplement la reconnaissance de la supériorité du Dieu d'Israël parmi les dieux (hénothéisme) ? La suite du texte (v. 17-19, non lu aujourd'hui) complexifie la question : Naaman demande de la terre d'Israël pour adorer YHWH chez lui, et sollicite le pardon pour les gestes cultuels qu'il devra continuer à poser envers Rimmôn, dieu araméen. Cette « conversion imparfaite » interroge la pédagogie divine : Dieu accepte-t-il un cheminement progressif ? La réponse d'Élisée — « Va en paix » — suggère une miséricorde qui précède la perfection de la foi.

La portée théologique du récit pour le temps du Carême est considérable. La lèpre, qui exclut de la communauté, figure le péché qui sépare de Dieu ; la guérison par l'eau préfigure le baptême ou la réconciliation. Mais le texte insiste surtout sur les obstacles à la grâce : l'orgueil de Naaman qui veut dicter à Dieu la forme de son intervention, sa préférence pour ses propres fleuves, sa colère devant la simplicité du remède. Les serviteurs — figures humbles comme la fillette du début — deviennent instruments de sagesse : « Si le prophète t'avait ordonné quelque chose de difficile, tu l'aurais fait. » La grâce déroute parce qu'elle est gratuite ; elle humilie parce qu'elle ne se marchande pas. Le Carême invite à cette descente dans le Jourdain : accepter que Dieu nous sauve à sa manière, non à la nôtre.