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Ep 1
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AELF · Bible liturgique

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Ep 1
Commentaire

L'épître aux Éphésiens s'ouvre sur l'un des textes les plus imposants du corpus paulinien, et pose d'emblée la question de son origine. La critique moderne est divisée : la majorité des exégètes historico-critiques (Schnackenburg, Lincoln, Best) considèrent Éphésiens comme deutéropaulinienne, écrite vers 80-90 par un disciple, en raison d'un style unique dans le corpus (phrases interminables — Ep 1,3-14 forme une seule période en grec, 202 mots —, vocabulaire divergent, ecclésiologie universelle plutôt que locale). D'autres (Barth, O'Brien, Hoehner) maintiennent l'authenticité paulinienne, invoquant le genre liturgique qui expliquerait le style. Un indice textuel notable : les mots en Ephesō (« à Éphèse ») sont absents des plus anciens manuscrits (P46, Sinaïticus et Vaticanus de première main), ce qui suggère une lettre circulaire destinée aux communautés d'Asie Mineure. Ce détail n'est pas anodin : il éclaire le ton général, non polémique, presque contemplatif, d'un texte qui ne répond à aucune crise particulière mais déploie une vision.

Le chapitre se structure en trois mouvements. La berakah (bénédiction, v. 3-14) suit le modèle des bénédictions juives — « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu » — mais christianise radicalement la formule : Dieu est béni comme « Père de notre Seigneur Jésus Christ ». Suit une action de grâce et une prière d'intercession (v. 15-23). Le premier mouvement s'organise autour d'un refrain trinitaire : « à la louange de sa gloire » (v. 6, 12, 14), scandant l'œuvre du Père (élection, prédestination), du Fils (rédemption par le sang, révélation du mystère) et de l'Esprit (sceau, arrhes). Le terme clé est mystērion (v. 9), qui ne signifie pas « énigme » mais, dans la tradition apocalyptique juive (Dn 2,28 ; les manuscrits de Qumrân parlent du raz nihyeh, « mystère à venir »), le dessein caché de Dieu désormais dévoilé. L'autre terme décisif est anakephalaiōsasthai (v. 10), « récapituler », « ramener sous une seule tête » — verbe rare emprunté à la rhétorique où il désignait la reprise finale d'un discours.

Ce verbe 10 a nourri toute une théologie. Irénée de Lyon, dans son Adversus Haereses (III, 16-22 ; V), fait de la recapitulatio la clé de son christologie : le Christ « récapitule en lui-même la longue histoire des hommes », refaisant en sens inverse le parcours d'Adam, restaurant l'humanité non par annulation mais par reprise et accomplissement. Là où Adam désobéit à un arbre, le Christ obéit sur le bois ; là où Ève dit non, Marie dit oui. Cette lecture donne à Ep 1,10 une amplitude cosmique : ce n'est pas seulement l'humanité mais « ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre » qui trouve sa cohérence dans le Christ. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l'Épître aux Éphésiens (Hom. I-III), insiste plutôt sur la gratuité : commentant « il nous a élus avant la fondation du monde », il souligne que Paul accumule les expressions de faveur (charis, eudokia — bienveillance, bon plaisir) précisément pour interdire toute prétention au mérite, tout en refusant d'y lire un déterminisme : l'élection, dit-il, est antérieure mais non contraignante.

La question de la prédestination (proorisas, v. 5 et 11) est le nœud exégétique le plus disputé du chapitre. Augustin, dans le De praedestinatione sanctorum et le De dono perseverantiae, s'appuie massivement sur ces versets contre les pélagiens pour affirmer une élection strictement gratuite et antécédente à tout mérite. Mais la tradition grecque, avec Jean Chrysostome et plus tard Jean Damascène, lit ces textes dans un cadre de prescience : Dieu prédestine ceux dont il connaît d'avance la réponse libre. L'enjeu du débat porte aussi sur le sujet de l'élection : s'agit-il d'individus ou du corps ecclésial ? Une lecture attentive du texte grec — qui parle d'une élection « en lui » (en autō), c'est-à-dire dans le Christ — suggère que la prédestination est d'abord christologique et corporative : le Christ est l'élu, et l'on est élu en entrant en lui. C'est la position que défendent aujourd'hui de nombreux commentateurs, catholiques comme protestants, sans que la question soit close.

L'intertextualité du chapitre est dense. La bénédiction initiale évoque les bénédictions sacerdotales de l'Ancien Testament (Gn 14,20 ; Ps 72,18-19), mais aussi les hymnes de la Sagesse : « avant la fondation du monde » (v. 4) fait écho à Pr 8,22-31 où la Sagesse est présente à la création. Le vocabulaire de l'« héritage » (klēronomia, v. 11.14.18) transpose le langage de la terre promise à Israël (Dt 4,20 ; Ps 16,5-6) : ce qui était un territoire devient une communion. Le « sceau de l'Esprit » (v. 13) rejoint 2 Co 1,22 et prépare le langage baptismal des Pères — Cyrille de Jérusalem, dans ses Catéchèses mystagogiques, y verra la sphragis, marque indélébile du chrétien. Enfin, la conclusion du chapitre (v. 20-22), qui affirme le Christ assis à la droite de Dieu, tout mis sous ses pieds, fusionne explicitement Ps 110,1 et Ps 8,7 — le tandem le plus utilisé du christianisme primitif (cf. 1 Co 15,25-27 ; He 1,13 ; 2,6-8).

La prière des versets 15-23 opère un déplacement remarquable : Paul ne demande pas des biens mais une intelligence. Il souhaite que Dieu donne « un esprit de sagesse et de révélation », que « les yeux du cœur soient illuminés » (pephōtismenous tous ophthalmous tēs kardias, v. 18) — expression sémitique où le cœur est l'organe de la connaissance autant que de l'affect. Origène, dans son Commentaire sur l'Épître aux Éphésiens (conservé en fragments et repris par Jérôme), voit là le fondement d'une pédagogie spirituelle : la connaissance de Dieu n'est pas conquête intellectuelle mais illumination reçue, ce qui n'exclut pas l'effort mais en change la nature. Grégoire de Nysse, dans la Vie de Moïse, développera cette intuition : la vision de Dieu croît indéfiniment (epektasis, tension perpétuelle), le connu ouvrant toujours sur un plus grand inconnu. Le chapitre se clôt sur une définition audacieuse de l'Église : « son corps, la plénitude (plērōma) de celui qui remplit tout en tout » (v. 23), formule grammaticalement ambiguë — l'Église complète-t-elle le Christ, ou est-elle remplie par lui ? La tradition penche pour le second sens, mais le premier, retenu par certains (Barth, Bénoit), a nourri une théologie où le Christ, en un sens mystérieux, s'accomplit dans les siens.

Théologiquement, Ep 1 opère un renversement de perspective qui reste sa force propre. L'histoire du salut n'y est pas racontée comme réponse divine au péché — le péché n'apparaît qu'au v. 7, incidemment — mais comme déploiement d'un dessein antérieur à la création elle-même. Le mal n'est pas la cause du plan de Dieu, il en est un accident absorbé. C'est une théologie de l'initiative absolue : tous les verbes principaux ont Dieu pour sujet (il a béni, élus, prédestinés, comblés, fait connaître, récapitulé), l'homme n'apparaît qu'au datif ou à l'accusatif. Cette grammaire est une théologie. Elle situe l'existence croyante non comme une conquête mais comme une insertion dans un mouvement déjà en cours, une gratitude avant d'être une tâche. Et elle donne à l'Église une définition qui n'est ni sociologique ni institutionnelle : le lieu où le dessein cosmique de Dieu devient visible, l'anticipation d'une unité promise à toute chose.

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