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Le mal et la souffrance

≈ 16 min de lecture · 8 parties

Sommaire
  1. Deux mots qu'on confond — et qu'il faut distinguer
  2. L'origine du mal — le récit biblique
  3. La souffrance — pourquoi ?
  4. Le livre de Job — la réponse qui n'en est pas une
  5. La réponse chrétienne : la Croix
  6. Et nous — que faire avec la souffrance ?
  7. En résumé : doctrine et pistes théologiques
  8. Conclusion

« Pourquoi donc m'as-tu fait sortir du sein maternel ? J'aurais expiré, nul œil ne m'aurait vu. » — Job 10, 18


Deux mots qu'on confond — et qu'il faut distinguer

On dit « le problème du mal et de la souffrance » comme s'il s'agissait d'une seule chose. Ce n'est pas le cas.

Le mal moral est un acte, un choix, une orientation de la volonté. Mentir, trahir, torturer — le mal engage la liberté. Il a un auteur.

La souffrance est un vécu. Elle n'implique pas toujours un mal moral : un enfant naît avec une leucémie, un tremblement de terre détruit une ville, un deuil ravage une famille. Personne n'a « choisi » cette souffrance. Elle est là.

On peut souffrir sans qu'il y ait de faute. On peut faire le mal sans souffrir soi-même. Les deux se croisent souvent — mais ils ne se confondent pas.

Depuis Leibniz (qui a forgé le mot « théodicée » en 1710), les philosophes distinguent souvent trois formes :

  • Le mal moral — le péché, la violence, la cruauté : un acte libre qui blesse
  • Le mal physique — la douleur, la maladie, la mort : la vulnérabilité de la chair
  • Le mal métaphysique — la finitude elle-même : le fait d'être limité, de ne pas être Dieu

C'est la troisième forme qui est la plus troublante — parce qu'elle précède tout choix et toute faute. Mais elle est discutée : pour Thomas d'Aquin et la tradition catholique, être limité n'est pas un mal. Le mal est la privation d'un bien dû ; la créature n'est pas mauvaise parce qu'elle n'est pas Dieu (voir La création : la matière n'est pas mauvaise). L'Église parle plutôt d'un monde créé « en état de voie » vers sa perfection, où le bien physique coexiste avec des destructions (CEC § 310).


L'origine du mal — le récit biblique

La Genèse : un récit théologique, pas un reportage

Le récit d'Adam et Ève (Genèse 2-3) n'est pas un article de journal sur un événement historique daté. C'est un récit théologique — une méditation inspirée sur la condition humaine, écrite pour répondre à la question : comment en est-on arrivé là ? Le Catéchisme le dit précisément : le récit de la chute « utilise un langage imagé, mais il affirme un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l'histoire de l'homme » (CEC § 390).

Ce que le récit dit :

  • L'homme est créé bon, à l'image de Dieu, dans une relation d'intimité avec lui
  • Dieu pose un interdit — l'arbre de la connaissance du bien et du mal — non pas comme un piège, mais comme l'espace de la liberté. Sans possibilité de refus, il n'y a pas de choix ; sans choix, il n'y a pas d'amour
  • Le serpent propose de devenir comme Dieu — la tentation de l'autonomie radicale, du refus de la limite
  • L'homme et la femme choisissent — et la rupture s'installe : avec Dieu, entre eux, avec la création

Le récit ne réduit pas la souffrance à une punition arbitraire. La tradition a lu les paroles de Genèse 3,16-19 comme des peines du péché, et le Catéchisme parle des conséquences de cette première désobéissance (CEC § 399-400) : la rupture de la relation avec Dieu blesse tout le reste — comme une plante arrachée de la terre souffre non parce qu'on la punit, mais parce qu'elle n'est plus à sa place.

Le diable — ce qu'en dit la Tradition

Le serpent de la Genèse a été identifié, dans la Tradition, à Satan — l'Adversaire (hébreu śāṭān). Ce n'est pas une force abstraite. Le Catéchisme de l'Église catholique (§ 391-395) enseigne que le diable est un être personnel — un ange déchu qui a refusé Dieu librement.

Ce qu'il faut retenir :

  • Satan n'est pas un « anti-Dieu » symétrique. Il est une créature — puissante, mais créée. Le dualisme (bien contre mal à égalité) n'est pas chrétien.
  • Son pouvoir est réel mais limité : sa puissance n'est pas infinie, il n'est qu'une créature, et son action est permise par la divine Providence (CEC § 395)
  • Jésus le nomme, l'affronte (les tentations au désert, Mt 4), et le vainc (la Croix et la Résurrection)
  • Le mal n'est pas une substance. C'est une privation — l'absence d'un bien qui devrait être là (saint Augustin, Thomas d'Aquin). Le mal est parasitaire : il ne crée rien, il défigure.

Le péché originel — un état, pas un acte

Le péché originel n'est pas une faute personnelle qu'on « hérite » comme une dette : c'est un péché « contracté » et non pas « commis », « un état et non pas un acte » (CEC § 404) — mais un vrai péché, que le baptême efface (concile de Trente). C'est une condition : l'humanité naît dans un monde où la relation avec Dieu est blessée, où la liberté est fragilisée, où la mort est passée par là.

Paul le dit en Romains 5,12 : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et […] par le péché est venue la mort. » Ce n'est pas une condamnation collective arbitraire — c'est le constat que la rupture originelle a des effets qui se propagent, comme une fissure dans un mur porteur affecte tout l'édifice.

Le baptême efface le péché originel (CEC § 1263) : il ne retire pas une salissure matérielle, il greffe la personne sur le Christ, la nouvelle humanité, celle qui a traversé la mort et en est sortie.


La souffrance — pourquoi ?

La question de la théodicée

C'est le problème philosophique le plus redoutable posé à la foi. Il a été formulé dès l'Antiquité (Lactance l'attribue à Épicure), puis repris par Hume ; Leibniz a inventé le mot « théodicée » pour y répondre :

Si Dieu est bon, il veut supprimer le mal. Si Dieu est tout-puissant, il peut supprimer le mal. Or le mal existe. Donc Dieu n'est pas bon, ou pas tout-puissant, ou n'existe pas.

C'est un syllogisme percutant. Et il a fait plus de dégâts dans la foi que tous les arguments athées réunis.

Les fausses réponses

Avant d'avancer, il faut évacuer les réponses qui font du mal :

  • « Dieu t'envoie cette épreuve pour te faire grandir » — Non, pas comme une explication plaquée sur la souffrance d'autrui. Un père qui casse la jambe de son enfant pour l'endurcir n'est pas un bon père. L'Écriture dit pourtant que l'épreuve traversée dans la foi peut éduquer et purifier (Hébreux 12,5-11 ; Jacques 1,2-4 ; 1 Pierre 1,6-7) : c'est une lumière qu'on découvre soi-même, pas une sentence qu'on prononce sur l'autre.
  • « Tu souffres parce que tu as péché » — C'est exactement ce que disent les amis de Job. Et Dieu les reprend.
  • « C'est la volonté de Dieu » — Raccourci dangereux. Dieu ne veut pas la leucémie d'un enfant. L'Église distingue ce que Dieu veut et ce qu'il permet : il n'est la cause d'aucun mal moral, il permet le mal et peut en tirer un bien (CEC § 311-312, 324). Beaucoup de saints ont dit dans l'épreuve « que ta volonté soit faite » — c'est un abandon confiant, pas l'affirmation que Dieu a voulu le mal.
  • « Offre ta souffrance » — Cela peut avoir un sens profond dans un cadre spirituel mûr. Mais dit trop vite, à quelqu'un qui souffre, c'est une violence.

La nécessité structurelle : créer, c'est accepter la souffrance possible

Plusieurs penseurs — croyants — ont argumenté que la souffrance n'est pas un accident, mais une conséquence logique du fait même de créer.

La finitude comme condition de l'existence

Dieu est infini, illimité, auto-suffisant. Créer, c'est faire exister autre chose que Dieu — donc quelque chose de fini, de limité, de vulnérable. Un être fini a des besoins. Un être qui a des besoins peut en être privé. La privation douloureuse est constitutive de la finitude.

La conscience a un prix

Pour qu'il y ait conscience, il faut un système nerveux complexe. Pour qu'il y ait un système nerveux, il faut des neurones capables de signaler la lésion. La douleur est le prix de la sensibilité. Le physicien et prêtre anglican John Polkinghorne argue qu'un univers capable de produire des êtres conscients et libres doit passer par l'évolution — et l'évolution requiert la mort, la compétition, la souffrance comme moteur.

La liberté exige un monde qui résiste

Pour que la liberté soit réelle, il faut que le monde résiste. Si tout cède, si aucune action n'a de conséquence, la liberté est un théâtre. Un monde qui résiste, c'est un monde où l'on peut se blesser.

La kénose : Dieu se retire pour que vous existiez

Le mot kénosis vient du grec κένωσις — « vidage, dépouillement ». Paul l'utilise en Philippiens 2,7, que la traduction liturgique rend par : le Christ « s'est anéanti » ; le verbe grec ekenôsen signifie littéralement « il s'est vidé ».

Mais des penseurs ont étendu le concept à la Création elle-même. Simone Weil écrit :

« La création est de la part de Dieu un acte non pas d'expansion de soi, mais de retrait, de renoncement. » (La Pesanteur et la grâce)

Attention : ce qui suit est une piste de certains penseurs (Simone Weil, Hans Jonas, Jürgen Moltmann, et en amont le tsimtsoum de la kabbale d'Isaac Louria), pas un enseignement de l'Église.

L'idée est vertigineuse : pour que la création soit réelle — pas un rêve de Dieu, pas une extension de lui-même — Dieu doit se retirer, faire de la place. Dans cet espace kénotique, le monde obéit à ses propres lois. La gravité ne s'adapte pas. Les virus mutent sans intention. Les cellules se dérèglent.

La souffrance n'est pas voulue. Elle est la texture d'un monde livré à sa propre cohérence — précisément parce que Dieu a refusé de tout contrôler.

Ce monde de nécessité, c'est le prix de notre réalité.

L'Église, elle, tient ensemble deux affirmations : Dieu laisse réellement agir ses créatures selon leurs propres lois, et il n'abandonne pas sa création — il reste présent au plus intime de chacune et la conduit par sa providence vers sa perfection (CEC § 300-308).

Gödel et Job : la limite de la créature

Kurt Gödel, le logicien autrichien, a démontré en 1931 que tout système formel suffisamment puissant contient des vérités qu'il ne peut pas prouver depuis l'intérieur. Un système ne peut pas se fonder lui-même.

Ce qui suit est une image, pas une démonstration : le théorème de Gödel porte sur des systèmes logiques précis (cohérents, contenant l'arithmétique), et on l'étend souvent abusivement. Transposé théologiquement : la créature est dans le système. Elle ne peut pas, par construction, accéder aux raisons ultimes de l'architecture qui la fait exister. Ce n'est pas un défaut de son intelligence — c'est la structure même de toute existence finie.

C'est exactement ce que Dieu dit à Job : « Où étais-tu quand j'ai fondé la terre ? » (Job 38,4). Ce n'est pas une humiliation — c'est une vérité épistémologique.


Le livre de Job — la réponse qui n'en est pas une

Le récit

Job est un homme juste, prospère, fidèle. En quelques jours, il perd tout : ses troupeaux, ses serviteurs, ses enfants, sa santé. Il n'a rien fait. La souffrance qui s'abat sur lui est injuste — et le texte le dit explicitement.

Trois amis viennent le consoler. Pendant des chapitres, ils lui expliquent sa souffrance :

  • Éliphaz : tu as forcément péché, même sans le savoir
  • Bildad : Dieu est juste, donc tu mérites ce qui t'arrive
  • Tsophar : ta souffrance cache un sens que tu ne vois pas

C'est la théologie de la rétribution : le bien est récompensé, le mal est puni. Simple, rassurante, fausse.

Un quatrième personnage intervient ensuite, le jeune Élihu (Élihou dans la traduction liturgique, Job 32-37). Il s'en prend à Job, qui se donne raison contre Dieu, et aux trois amis, qui n'ont pas su lui répondre (Job 32,2-3). Il déplace la question : la souffrance peut être un avertissement et une pédagogie, par lesquels Dieu détourne l'homme du mal et de l'orgueil — « Sur son lit, l'homme est corrigé par la douleur » (Job 33,19) ; « Dieu sauve le malheureux par son malheur ; par la détresse il lui ouvre l'oreille » (Job 36,15). Dans l'épilogue, Dieu blâme les trois amis sans nommer Élihu (Job 42,7-9) : son discours n'a pas le dernier mot, mais il ouvre une piste que l'Écriture reprendra (Hébreux 12,5-11).

Ce que Job répond

Job refuse. Il crie. Il accuse Dieu. Il exige une réponse. Il ne blasphème pas — il fait quelque chose de plus courageux : il maintient sa relation avec Dieu tout en lui criant son injustice.

« Mais je sais, moi, que mon rédempteur est vivant. » (Job 19,25)

C'est la foi la plus nue qui soit — celle qui crie et qui espère en même temps.

Ce que Dieu répond

Dieu répond enfin — mais pas ce que Job attendait. Pas d'explication. Pas de justification. Une question :

« Où étais-tu quand j'ai fondé la terre ? Indique-le, si tu possèdes la science ! » (Job 38,4)

Et pendant quatre chapitres, Dieu déploie la splendeur et la terreur de la création — les étoiles, la mer, le Léviathan, l'autruche, le cheval de guerre. Pas un mot sur la souffrance de Job.

Ce que Job obtient, ce n'est pas une explication. C'est une rencontre :

« C'est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t'ont vu. » (Job 42,5)

Le livre de Job ne résout pas le problème de la souffrance. Il le transforme — d'une question intellectuelle en une expérience de relation.

Le Fr. Paul-Adrien d'Hardemare a commenté le livre de Job en détail dans le podcast La Bible en 1 an. Ses commentaires sur Job sont disponibles dans les transcriptions du site.


La réponse chrétienne : la Croix

Dieu entre dans la souffrance

La réponse chrétienne au problème de la souffrance n'est pas un argument. C'est un événement : l'Incarnation.

En Jésus-Christ, Dieu ne surplombe pas la souffrance — il y entre. Gethsémani : « Mon âme est triste à en mourir » (Mt 26,38). La Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mc 15,34) — le premier verset du Psaume 22, une plainte qui s'achève en louange.

Ce cri est celui de Job. Dieu crie la question de Job — depuis l'intérieur de la souffrance humaine.

Ce que ça change

Cela ne supprime pas la souffrance. Cela ne l'explique pas. Mais cela change radicalement sa signification :

  • Solidarité ontologique — Dieu n'est pas un spectateur. Il a souffert. La tradition ne dit pas « Dieu comprend ta souffrance » — elle dit quelque chose de plus fort : Dieu l'a vécue.
  • Jürgen Moltmann, théologien protestant (Le Dieu crucifié, 1972), va jusqu'au bout : Dieu souffre avec la création. La souffrance n'est pas extérieure à Dieu — elle est assumée de l'intérieur. C'est une voie théologique, pas la doctrine catholique : l'Église maintient que la nature divine n'est pas soumise à la souffrance, et que c'est le Fils, le Verbe fait chair, qui souffre réellement dans son humanité (la Commission théologique internationale a traité la question en 1981).
  • Hans Urs von Balthasar, théologien catholique, propose une autre voie, ancrée dans la Trinité : la kénose — le don total de soi — est la structure interne de la vie divine. Le Père se donne au Fils, le Fils se donne au Père, l'Esprit est cette circulation de don. La Croix n'est pas un accident — c'est l'expression historique de ce que Dieu est de toute éternité.

La Résurrection ne supprime pas la Croix. Elle la traverse. Les plaies du Ressuscité sont toujours visibles (Jean 20,27). La souffrance n'est pas effacée — elle est transfigurée.


Et nous — que faire avec la souffrance ?

Ce que l'Église ne dit pas

L'Église ne dit pas que souffrir est bien. Le dolorisme — la recherche ou la glorification de la souffrance — est une déviation spirituelle. Le Christ guérit les malades, il ne les félicite pas d'être malades.

L'Église ne dit pas non plus que la souffrance est toujours « voulue par Dieu pour notre bien ». Cette phrase, dite à quelqu'un qui souffre, peut détruire une foi.

Ce que l'Église dit

La souffrance peut être habitée, traversée, offerte — mais jamais recherchée pour elle-même. Le texte de référence est la lettre apostolique de Jean-Paul II Salvifici doloris (1984), sur le sens chrétien de la souffrance ; voir aussi CEC § 309-314.

  • Habitée — La prière dans la nuit est possible. Pas facile, pas évidente — mais possible. Les mystiques le témoignent : Thérèse de Lisieux, Jean de la Croix, Mère Teresa (qui a vécu cinquante ans de sécheresse intérieure).
  • Traversée — La Résurrection dit que la souffrance n'a pas le dernier mot. Non comme une promesse naïve de happy end, mais comme une espérance fondée sur un événement : quelqu'un est passé de l'autre côté et en est revenu.
  • Offerte — Dans la tradition catholique, « offrir sa souffrance » signifie l'unir à celle du Christ. Ce n'est pas du masochisme — c'est un acte de foi qui dit : même cela, tu peux le transformer.

La prière dans la désolation — Ignace de Loyola

Ignace connaît la désolation — cet état où Dieu semble absent, où la prière est sèche, où le sens s'efface. Il ne dit pas : « C'est une illusion. » Il dit : reste. Il en donne trois causes possibles (Exercices spirituels 322) : notre propre tiédeur ou négligence dans la vie spirituelle ; une mise à l'épreuve, pour voir ce que nous valons sans la consolation ; une leçon d'humilité, pour que nous sachions que la consolation est un don et non notre œuvre.

La désolation n'est pas un signe d'échec. C'est un espace de croissance que vous ne comprenez pas encore. La règle ignatienne est claire : dans la désolation, ne rien changer à ses décisions (Exercices spirituels 318) — tenir, prier, attendre. Et même réagir contre elle : insister davantage sur la prière, la méditation et l'examen (Exercices spirituels 319). Le Christ à Gethsémani est le modèle de cette attente.

L'accompagnement spirituel est particulièrement nécessaire dans ces moments. Rester présent sans expliquer trop vite. Ne pas remplir le silence. Le Logos se tait parfois — l'accompagnateur qui parle trop fait le contraire de Dieu.


En résumé : doctrine et pistes théologiques

Cette page mêle deux registres qu'il faut distinguer.

Ce que l'Église enseigne

  • Dieu maintient sa création dans l'être, lui reste présent et la conduit par sa providence vers sa perfection (CEC 300-314).
  • Aucune réponse rapide ne suffit à la question du mal : c'est l'ensemble de la foi chrétienne qui y répond (CEC 309).
  • Le monde est créé en marche vers sa perfection, ce qui comporte, avec le bien physique, des pertes et des destructions (CEC 310).
  • Dieu n'est en aucune façon la cause du mal moral : il le permet, par respect de la liberté de ses créatures, et sait en tirer un bien (CEC 311-312).
  • La permission du mal reste un mystère, éclairé par la mort et la résurrection du Christ, vainqueur du mal ; nous ne connaîtrons pleinement les voies de la providence qu'à la fin des temps (CEC 312, 314, 324).
  • Le diable est une créature, dont la puissance est réelle mais limitée (CEC 391-395) ; le péché originel est un état reçu, non un acte commis (CEC 404).

Ce que proposent des théologiens et des philosophes — des opinions, non l'enseignement de l'Église

  • La kénose créatrice (Simone Weil, Hans Jonas, Jürgen Moltmann) : Dieu se retirerait pour laisser exister le monde. L'Église affirme plutôt que Dieu ne cesse d'être présent à sa création et de la gouverner (CEC 300-308).
  • Le Dieu souffrant de Jürgen Moltmann (Le Dieu crucifié, 1972) : Dieu souffrirait avec sa création. L'Église maintient que la nature divine n'est pas soumise à la souffrance ; c'est le Fils, dans son humanité, qui souffre réellement (concile de Chalcédoine). Jean-Paul II nuance toutefois : la perfection de Dieu exclut en lui « toute souffrance provenant de carences ou de blessures », mais l'Écriture semble entrevoir, face au péché, une douleur « inconcevable et inexprimable » dans les « profondeurs de Dieu » (Dominum et vivificantem 39).
  • La théodicée du libre processus de John Polkinghorne (notamment Science and Providence, 1989) : comme il donne à l'homme la liberté, Dieu laisse l'univers se faire lui-même, et la souffrance naturelle serait le revers de cette liberté accordée à la création.
  • La kénose trinitaire de Hans Urs von Balthasar : une proposition d'un théologien catholique, non une définition de l'Église.
  • Le rapprochement avec Gödel : une image, pas une démonstration.

Conclusion

Le mal a une origine : la liberté. La souffrance a une structure : la finitude. Ni l'un ni l'autre n'est « voulu » par Dieu : il les permet, et il peut en tirer un bien (CEC 312). Ils sont le prix d'une création réelle, distincte de Dieu, habitée par des êtres libres et conscients.

La seule réponse qui tient n'est pas une explication — c'est une présence. Celle du Christ en croix, qui crie avec Job. Celle de l'Esprit qui habite la désolation. Celle du frère ou de la sœur qui reste à côté, sans mot, quand les mots ne suffisent plus.

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »

Ce cri est celui de Job. Ce cri est celui du Christ. Ce cri est peut-être le vôtre. Et Dieu ne l'a pas fait taire — il l'a habité.


Voir aussi : Théologie — penser Dieu · Foi et raison · Du processeur au Dieu trinitaire · Les sept sacrements