« Pourquoi m’as-tu fait sortir du ventre de ma mère ? J’aurais expiré, et nul œil ne m’aurait vu. » — Job 10, 18
Deux mots qu’on confond — et qu’il faut distinguer
On dit « le problème du mal et de la souffrance » comme s’il s’agissait d’une seule chose. Ce n’est pas le cas.
Le mal est un acte, un choix, une orientation de la volonté. Mentir, trahir, torturer — le mal engage la liberté. Il a un auteur.
La souffrance est un vécu. Elle n’implique pas toujours un mal moral : un enfant naît avec une leucémie, un tremblement de terre détruit une ville, un deuil ravage une famille. Personne n’a « choisi » cette souffrance. Elle est là.
On peut souffrir sans qu’il y ait de mal. On peut faire le mal sans souffrir soi-même. Les deux se croisent souvent — mais ils ne se confondent pas.
La tradition philosophique et théologique distingue trois formes :
- Le mal moral — le péché, la violence, la cruauté : un acte libre qui blesse
- Le mal physique — la douleur, la maladie, la mort : la vulnérabilité de la chair
- Le mal métaphysique — la finitude elle-même : le fait d’être limité, de ne pas être Dieu
C’est la troisième forme qui est la plus troublante — parce qu’elle précède tout choix et toute faute.
L’origine du mal — le récit biblique
La Genèse : un récit théologique, pas un reportage
Le récit d’Adam et Ève (Genèse 2-3) n’est pas un article de journal sur un événement historique daté. C’est un récit théologique — une méditation inspirée sur la condition humaine, écrite pour répondre à la question : comment en est-on arrivé là ?
Ce que le récit dit :
- L’homme est créé bon, à l’image de Dieu, dans une relation d’intimité avec lui
- Dieu pose un interdit — l’arbre de la connaissance du bien et du mal — non pas comme un piège, mais comme l’espace de la liberté. Sans possibilité de refus, il n’y a pas de choix ; sans choix, il n’y a pas d’amour
- Le serpent propose de devenir comme Dieu — la tentation de l’autonomie radicale, du refus de la limite
- L’homme et la femme choisissent — et la rupture s’installe : avec Dieu, entre eux, avec la création
Le récit ne dit pas que la souffrance est une punition. Il dit que la rupture de la relation avec Dieu a des conséquences — comme une plante arrachée de la terre souffre non parce qu’on la punit, mais parce qu’elle n’est plus à sa place.
Le diable — ce qu’en dit la Tradition
Le serpent de la Genèse a été identifié, dans la Tradition, à Satan — l’Adversaire (hébreu śāṭān). Ce n’est pas une force abstraite. Le Catéchisme de l’Église catholique (§ 391-395) enseigne que le diable est un être personnel — un ange déchu qui a refusé Dieu librement.
Ce qu’il faut retenir :
- Satan n’est pas un « anti-Dieu » symétrique. Il est une créature — puissante, mais créée. Le dualisme (bien contre mal à égalité) n’est pas chrétien.
- Son pouvoir est réel mais limité par Dieu — « Il ne peut rien faire sans la permission divine » (CEC § 395)
- Jésus le nomme, l’affronte (les tentations au désert, Mt 4), et le vainc (la Croix et la Résurrection)
- Le mal n’est pas une substance. C’est une privation — l’absence d’un bien qui devrait être là (saint Augustin, Thomas d’Aquin). Le mal est parasitaire : il ne crée rien, il défigure.
Le péché originel — une condition, pas une tache
Le péché originel n’est pas une faute personnelle qu’on « hérite » comme une dette. C’est une condition : l’humanité naît dans un monde où la relation avec Dieu est blessée, où la liberté est fragilisée, où la mort est passée par là.
Paul le dit en Romains 5,12 : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort. » Ce n’est pas une condamnation collective arbitraire — c’est le constat que la rupture originelle a des effets qui se propagent, comme une fissure dans un mur porteur affecte tout l’édifice.
Le baptême ne « répare » pas une tache invisible — il greffe la personne sur le Christ, la nouvelle humanité, celle qui a traversé la mort et en est sortie.
La souffrance — pourquoi ?
La question de la théodicée
C’est le problème philosophique le plus redoutable posé à la foi. Leibniz l’a formulé, mais il est bien plus ancien :
Si Dieu est bon, il veut supprimer le mal. Si Dieu est tout-puissant, il peut supprimer le mal. Or le mal existe. Donc Dieu n’est pas bon, ou pas tout-puissant, ou n’existe pas.
C’est un syllogisme percutant. Et il a fait plus de dégâts dans la foi que tous les arguments athées réunis.
Les fausses réponses
Avant d’avancer, il faut évacuer les réponses qui font du mal :
- « Dieu t’envoie cette épreuve pour te faire grandir » — Non. Un père qui casse la jambe de son enfant pour l’endurcir n’est pas un bon père.
- « Tu souffres parce que tu as péché » — C’est exactement ce que disent les amis de Job. Et Dieu les reprend.
- « C’est la volonté de Dieu » — Raccourci toxique. Dieu ne veut pas la leucémie d’un enfant. Dire le contraire, c’est blasphémer.
- « Offre ta souffrance » — Cela peut avoir un sens profond dans un cadre spirituel mûr. Mais dit trop vite, à quelqu’un qui souffre, c’est une violence.
La nécessité structurelle : créer, c’est accepter la souffrance possible
Plusieurs penseurs — croyants — ont argumenté que la souffrance n’est pas un accident, mais une conséquence logique du fait même de créer.
La finitude comme condition de l’existence
Dieu est infini, illimité, auto-suffisant. Créer, c’est faire exister autre chose que Dieu — donc quelque chose de fini, de limité, de vulnérable. Un être fini a des besoins. Un être qui a des besoins peut en être privé. La privation douloureuse est constitutive de la finitude.
La conscience a un prix
Pour qu’il y ait conscience, il faut un système nerveux complexe. Pour qu’il y ait un système nerveux, il faut des neurones capables de signaler la lésion. La douleur est le prix de la sensibilité. Le biologiste et théologien John Polkinghorne argue qu’un univers capable de produire des êtres conscients et libres doit passer par l’évolution — et l’évolution requiert la mort, la compétition, la souffrance comme moteur.
La liberté exige un monde qui résiste
Pour que la liberté soit réelle, il faut que le monde résiste. Si tout cède, si aucune action n’a de conséquence, la liberté est un théâtre. Un monde qui résiste, c’est un monde où l’on peut se blesser.
La kénose : Dieu se retire pour que tu existes
Le mot kénosis vient du grec κένωσις — « vidage, dépouillement ». Paul l’utilise en Philippiens 2,7 : le Christ « s’est vidé lui-même ».
Mais des penseurs ont étendu le concept à la Création elle-même. Simone Weil écrit :
« Dieu ne pouvait créer qu’en se cachant. Sinon, il n’y aurait que lui. »
L’idée est vertigineuse : pour que la création soit réelle — pas un rêve de Dieu, pas une extension de lui-même — Dieu doit se retirer, faire de la place. Dans cet espace kénotique, le monde obéit à ses propres lois. La gravité ne s’adapte pas. Les virus mutent sans intention. Les cellules se dérèglent.
La souffrance n’est pas voulue. Elle est la texture d’un monde livré à sa propre cohérence — précisément parce que Dieu a refusé de tout contrôler.
Ce monde de nécessité, c’est le prix de notre réalité.
Gödel et Job : la limite de la créature
Kurt Gödel, le logicien autrichien, a démontré en 1931 que tout système formel suffisamment puissant contient des vérités qu’il ne peut pas prouver depuis l’intérieur. Un système ne peut pas se fonder lui-même.
Transposé théologiquement : la créature est dans le système. Elle ne peut pas, par construction, accéder aux raisons ultimes de l’architecture qui la fait exister. Ce n’est pas un défaut de son intelligence — c’est la structure même de toute existence finie.
C’est exactement ce que Dieu dit à Job : « Où étais-tu quand je posais les fondements de la terre ? » (Job 38,4). Ce n’est pas une humiliation — c’est une vérité épistémologique.
Le livre de Job — la réponse qui n’en est pas une
Le récit
Job est un homme juste, prospère, fidèle. En quelques jours, il perd tout : ses troupeaux, ses serviteurs, ses enfants, sa santé. Il n’a rien fait. La souffrance qui s’abat sur lui est injuste — et le texte le dit explicitement.
Trois amis viennent le consoler. Pendant des chapitres, ils lui expliquent sa souffrance :
- Éliphaz : tu as forcément péché, même sans le savoir
- Bildad : Dieu est juste, donc tu mérites ce qui t’arrive
- Tsophar : ta souffrance cache un sens que tu ne vois pas
C’est la théologie de la rétribution : le bien est récompensé, le mal est puni. Simple, rassurante, fausse.
Ce que Job répond
Job refuse. Il crie. Il accuse Dieu. Il exige une réponse. Il ne blasphème pas — il fait quelque chose de plus courageux : il maintient sa relation avec Dieu tout en lui criant son injustice.
« Je sais que mon rédempteur est vivant. » (Job 19,25)
C’est la foi la plus nue qui soit — celle qui crie et qui espère en même temps.
Ce que Dieu répond
Dieu répond enfin — mais pas ce que Job attendait. Pas d’explication. Pas de justification. Une question :
« Où étais-tu quand je posais les fondements de la terre ? Dis-le, si tu possèdes l’intelligence. » (Job 38,4)
Et pendant quatre chapitres, Dieu déploie la splendeur et la terreur de la création — les étoiles, la mer, le Léviathan, l’autruche, le cheval de guerre. Pas un mot sur la souffrance de Job.
Ce que Job obtient, ce n’est pas une explication. C’est une rencontre :
« Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu. » (Job 42,5)
Le livre de Job ne résout pas le problème de la souffrance. Il le transforme — d’une question intellectuelle en une expérience de relation.
Le Fr. Paul-Adrien d’Hardemare a commenté le livre de Job en détail dans le podcast La Bible en 1 an. Ses commentaires sur Job sont disponibles dans les transcriptions du site.
La réponse chrétienne : la Croix
Dieu entre dans la souffrance
La réponse chrétienne au problème de la souffrance n’est pas un argument. C’est un événement : l’Incarnation.
En Jésus-Christ, Dieu ne surplombe pas la souffrance — il y entre. Gethsémani : « Mon âme est triste à en mourir » (Mt 26,38). La Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34).
Ce cri est celui de Job. Dieu crie la question de Job — depuis l’intérieur de la souffrance humaine.
Ce que ça change
Cela ne supprime pas la souffrance. Cela ne l’explique pas. Mais cela change radicalement sa signification :
- Solidarité ontologique — Dieu n’est pas un spectateur. Il a souffert. La tradition ne dit pas « Dieu comprend ta souffrance » — elle dit quelque chose de plus fort : Dieu l’a vécue.
- Jürgen Moltmann (Le Dieu crucifié, 1972) va jusqu’au bout : Dieu souffre avec la création. La souffrance n’est pas extérieure à Dieu — elle est assumée de l’intérieur.
- Hans Urs von Balthasar ancre cela dans la Trinité : la kénose — le don total de soi — est la structure interne de la vie divine. Le Père se donne au Fils, le Fils se donne au Père, l’Esprit est cette circulation de don. La Croix n’est pas un accident — c’est l’expression historique de ce que Dieu est de toute éternité.
La Résurrection ne supprime pas la Croix. Elle la traverse. Les plaies du Ressuscité sont toujours visibles (Jean 20,27). La souffrance n’est pas effacée — elle est transfigurée.
Et nous — que faire avec la souffrance ?
Ce que l’Église ne dit pas
L’Église ne dit pas que souffrir est bien. Le dolorisme — la recherche ou la glorification de la souffrance — est une déviation spirituelle. Le Christ guérit les malades, il ne les félicite pas d’être malades.
L’Église ne dit pas non plus que la souffrance est toujours « voulue par Dieu pour notre bien ». Cette phrase, dite à quelqu’un qui souffre, peut détruire une foi.
Ce que l’Église dit
La souffrance peut être habitée, traversée, offerte — mais jamais recherchée pour elle-même.
- Habitée — La prière dans la nuit est possible. Pas facile, pas évidente — mais possible. Les mystiques le témoignent : Thérèse de Lisieux, Jean de la Croix, Mère Teresa (qui a vécu cinquante ans de sécheresse intérieure).
- Traversée — La Résurrection dit que la souffrance n’a pas le dernier mot. Non comme une promesse naïve de happy end, mais comme une espérance fondée sur un événement : quelqu’un est passé de l’autre côté et en est revenu.
- Offerte — Dans la tradition catholique, « offrir sa souffrance » signifie l’unir à celle du Christ. Ce n’est pas du masochisme — c’est un acte de foi qui dit : même cela, tu peux le transformer.
La prière dans la désolation — Ignace de Loyola
Ignace connaît la désolation — cet état où Dieu semble absent, où la prière est sèche, où le sens s’efface. Il ne dit pas : « Dieu te punit. » Il ne dit pas : « C’est une illusion. » Il dit : reste.
La désolation n’est pas un signe d’échec. C’est un espace de croissance que tu ne comprends pas encore. La règle ignatienne est claire : dans la désolation, ne rien changer — tenir, prier, attendre. Le Christ à Gethsémani est le modèle de cette attente.
L’accompagnement spirituel est particulièrement nécessaire dans ces moments. Rester présent sans expliquer trop vite. Ne pas remplir le silence. Le Logos se tait parfois — l’accompagnateur qui parle trop fait le contraire de Dieu.
Conclusion
Le mal a une origine : la liberté. La souffrance a une structure : la finitude. Ni l’un ni l’autre n’est « voulu » par Dieu — ils sont le prix d’une création réelle, distincte de Dieu, habitée par des êtres libres et conscients.
La seule réponse qui tient n’est pas une explication — c’est une présence. Celle du Christ en croix, qui crie avec Job. Celle de l’Esprit qui habite la désolation. Celle du frère ou de la sœur qui reste à côté, sans mot, quand les mots ne suffisent plus.
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Ce cri est celui de Job. Ce cri est celui du Christ. Ce cri est peut-être le tien. Et Dieu ne l’a pas fait taire — il l’a habité.
Voir aussi : Théologie — penser Dieu · Foi et raison · Du processeur au Dieu trinitaire · Les sept sacrements