La création — de la Genèse au Big Bang
Sommaire
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » — Genèse 1,1
Deux récits, pas un seul
La Bible ne commence pas par un, mais par deux récits de création — et ils ne racontent pas la même chose de la même façon.
Genèse 1 — le poème cosmique (tradition sacerdotale)
Le premier récit (Genèse 1,1 — 2,4a) est un hymne liturgique, structuré en sept jours. C'est un texte d'une beauté formelle remarquable : chaque jour suit le même schéma — « Dieu dit... et cela fut... Dieu vit que c'était bon... il y eut un soir, il y eut un matin. »
L'ordre de la création :
| Jour | Séparation / Création |
|---|---|
| 1 | Lumière / Ténèbres |
| 2 | Eaux d'en haut / Eaux d'en bas (le firmament) |
| 3 | Terre sèche / Mer — végétation |
| 4 | Soleil, lune, étoiles |
| 5 | Poissons et oiseaux |
| 6 | Animaux terrestres — et l'homme, « à l'image de Dieu » |
| 7 | Le repos — le shabbat |
Ce récit ne dit pas comment Dieu a créé. Il dit pourquoi et pour qui : un univers ordonné, bon, orienté vers l'homme, et couronné par le repos — la relation avec Dieu.
Genèse 2 — le récit du jardin (tradition yahviste)
Le second récit (Genèse 2,4b-25) a longtemps été tenu pour le plus ancien des deux ; il est en tout cas plus narratif, plus charnel. Ici, Dieu modèle l'homme à partir de la glaise (adamah — d'où Adam), lui souffle la vie, plante un jardin, lui amène les animaux pour qu'il les nomme, puis crée la femme à partir de son côté.
C'est un récit de relation : Dieu et l'homme, l'homme et la femme, l'homme et la création. L'interdit (l'arbre de la connaissance) n'apparaît que dans ce récit — il introduit la liberté, et donc la possibilité du refus.
Pourquoi deux récits ?
Parce que la Bible n'est pas un manuel de sciences naturelles. Ce sont deux méditations théologiques sur l'origine, écrites à des époques différentes (le récit sacerdotal vers le VIe siècle av. J.-C., pendant ou après l'Exil à Babylone ; le récit yahviste a longtemps été daté du Xe siècle av. J.-C., mais beaucoup d'exégètes le tiennent aujourd'hui pour plus tardif).
Les rédacteurs finaux ont gardé les deux. Pas par négligence — parce que chacun dit quelque chose que l'autre ne dit pas. Le premier dit la souveraineté cosmique de Dieu. Le second dit l'intimité de Dieu avec sa créature.
Création ex nihilo — à partir de rien
Ce que ça veut dire
La doctrine de la création ex nihilo — « à partir de rien » — est un pilier de la théologie chrétienne. Dieu ne crée pas à partir d'une matière préexistante (comme un potier qui aurait trouvé de l'argile). Il crée tout — la matière elle-même, l'espace, le temps, les lois physiques.
Le texte biblique de référence est 2 Maccabées 7,28 : « Je t'en conjure, mon enfant, regarde le ciel et la terre avec tout ce qu'ils contiennent : sache que Dieu a fait tout cela de rien, et que la race des hommes est née de la même manière. »
Pourquoi c'est important
Si Dieu crée à partir de rien, alors :
- La matière n'est pas éternelle — elle a un commencement. Le monde n'est pas un accident ni une émanation nécessaire de Dieu.
- La matière n'est pas mauvaise — elle est créée par Dieu, donc bonne. « Dieu vit que cela était bon » (Genèse 1,10.12.18.21.25.31). C'est un rejet radical du dualisme gnostique qui oppose matière (mauvaise) et esprit (bon).
- Le monde est contingent — il aurait pu ne pas exister. Son existence est un don, pas une nécessité. Cela change tout : la gratitude devient la posture fondamentale de la créature.
Création continue
La théologie ne limite pas la création à un événement passé. Thomas d'Aquin parle de creatio continua — Dieu maintient le monde dans l'existence à chaque instant. Si Dieu cessait de « penser » le monde, il retournerait au néant. L'existence n'est pas un acquis — c'est un acte permanent de Dieu.
Foi et science — le grand malentendu
La Bible ne fait pas de science
Lire Genèse 1 comme un cours de cosmologie, c'est se tromper de genre littéraire. C'est comme lire un poème d'amour avec un thermomètre : l'instrument n'est pas adapté à l'objet.
La Bible répond à la question pourquoi (quel sens ? pour qui ? par qui ?). La science répond à la question comment (quel mécanisme ? quelle chronologie ? quelles lois ?). Les deux questions sont légitimes — et elles ne se contredisent pas, parce qu'elles ne portent pas sur le même plan.
Pie XII, dans Humani Generis (1950), admet — prudemment — que la recherche scientifique porte sur l'origine du corps humain, tout en mettant en garde contre le polygénisme et en refusant de réduire Genèse 1-11 à des « mythes ». Jean-Paul II est allé plus loin en 1996. François l'a confirmé. Et Jean-Paul II a donné l'image qui résume la position catholique : « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité » (Fides et Ratio, 1998). Foi et science ne sont pas deux ennemies.
Le Big Bang — découvert par un prêtre
L'un des faits les plus ironiques de l'histoire des sciences : la théorie du Big Bang vient de Georges Lemaître — un prêtre catholique belge, physicien et mathématicien. En 1927, il montre que l'univers est en expansion ; en 1931, il propose l'idée d'un commencement, qu'il appelle « l'hypothèse de l'atome primitif ». Depuis 2018, l'Union astronomique internationale recommande de parler de « loi de Hubble-Lemaître ».
Einstein lui-même résista d'abord (il préférait un univers statique et éternel), avant de reconnaître que Lemaître avait raison. En 1929, Hubble confirma observationnellement l'expansion de l'univers.
Lemaître fut prudent : il refusa explicitement d'utiliser le Big Bang comme « preuve » de la création. En 1933, il expliquait qu'il voyait deux chemins vers la vérité, celui du salut et celui de la certitude scientifique, et qu'il avait choisi de suivre l'un et l'autre (entretien avec Duncan Aikman, The New York Times Magazine, 19 février 1933) — mais il savait que confondre physique et théologie est une erreur dans les deux directions. Quand Pie XII, en 1951, présenta le Big Bang comme une confirmation de la création, Lemaître désapprouva ce rapprochement.
La convergence reste frappante, mais il faut la dire avec précision : la cosmologie décrit une phase primordiale très chaude et très dense, d'où l'univers observable est sorti ; savoir s'il y a eu un commencement absolu dépasse ce que la physique peut établir aujourd'hui. La foi, elle, affirme que tout ce qui existe reçoit l'être de Dieu. Les deux parlent dans des registres différents.
L'évolution — pas un problème pour la foi
L'Église catholique n'a jamais condamné la théorie de l'évolution. Le rejet de Darwin est principalement une affaire protestante fondamentaliste (le créationnisme américain).
La position catholique :
- L'évolution biologique est compatible avec la foi, à condition de reconnaître que l'âme humaine est créée directement par Dieu (pas un produit de la sélection naturelle). Le corps peut avoir évolué — l'âme, non.
- Jean-Paul II, en 1996, devant l'Académie pontificale des sciences : « de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l'évolution plus qu'une hypothèse ».
- Le concordisme (essayer de faire coller les jours de la Genèse avec les ères géologiques) est une impasse. Ce n'est pas ce que le texte demande.
Ce qu'il faut éviter : deux erreurs symétriques
| Erreur | Ce qu'elle dit | Pourquoi c'est faux |
|---|---|---|
| Le créationnisme littéral | La terre a 6000 ans, l'évolution est fausse | Confond genre littéraire et reportage. La Bible n'est pas un manuel de géologie. |
| Le scientisme | La science explique tout, Dieu est inutile | Confond « comment » et « pourquoi ». La science ne dit rien sur le sens, la valeur, la finalité. |
La position catholique refuse les deux : elle prend la Bible au sérieux (pas au pied de la lettre) et elle prend la science au sérieux (pas comme un substitut de la foi).
Pourquoi Dieu crée — la question théologique
Pas par besoin
Dieu n'avait pas besoin de créer. Il est Trinité — amour en circulation éternelle entre le Père, le Fils et l'Esprit. Il est pleinement heureux en lui-même. La création n'est pas une nécessité — c'est un débordement de l'amour trinitaire.
Thomas d'Aquin l'explique : Dieu n'agit pas pour acquérir quelque chose, mais seulement pour communiquer sa bonté (Somme théologique I, q. 44, a. 4). Le Catéchisme cite de lui cette image : « C'est la clef de l'amour qui a ouvert sa main pour produire les créatures » (CEC § 293). Et il rappelle que Dieu crée librement, « de rien », et qu'il maintient à chaque instant ce qu'il a créé (CEC § 296-301).
La kénose créatrice — une piste de certains penseurs
Créer, ce serait aussi se retirer — faire de la place pour que l'autre existe. Simone Weil l'a dit avec force : « La création est de la part de Dieu un acte non pas d'expansion de soi, mais de retrait, de renoncement » (La Pesanteur et la grâce).
Cette idée — la kénose créatrice — est une opinion théologique, proposée par certains penseurs (Simone Weil, Hans Jonas, Jürgen Moltmann), pas un enseignement de l'Église. Celle-ci affirme au contraire la providence : Dieu reste présent au plus intime de ses créatures et conduit sa création (CEC § 300-308). L'idée est développée plus longuement dans la page sur le mal et la souffrance. Elle éclaire pourquoi un monde créé par amour peut contenir de la souffrance : le prix de la réalité, c'est l'autonomie — et l'autonomie implique des lois physiques qui ne s'adaptent pas à nos désirs.
L'homme dans la création
À l'image de Dieu
« Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » (Genèse 1,27)
L'imago Dei — l'image de Dieu dans l'homme — est un concept théologique central. Qu'est-ce qui, en l'homme, est « image de Dieu » ? La tradition a proposé plusieurs réponses :
- La raison — la capacité de penser, de connaître, de chercher la vérité (Thomas d'Aquin)
- La liberté — la capacité de choisir, d'aimer ou de refuser
- La relation — « il les créa homme et femme » : l'image de Dieu est dans la communion, pas dans l'individu isolé
- La créativité — la capacité de créer à son tour, de nommer, de transformer le monde
Responsable, pas propriétaire
« Remplissez la terre et soumettez-la » (Genèse 1,28). Ce verset a été accusé d'avoir justifié l'exploitation de la nature. Mais les verbes hébreux kabash (soumettre) et radah (dominer, dans la suite du verset) doivent être lus avec Genèse 2,15 : « Le Seigneur Dieu prit l'homme et le conduisit dans le jardin d'Éden pour qu'il le travaille et le garde. »
L'homme est intendant, pas propriétaire. La terre appartient à Dieu — l'homme en a la charge.
Teilhard de Chardin et la noosphère
Le personnage
Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) est un cas unique : jésuite, prêtre, paléontologue (il a participé à la découverte du sinanthrope, l'Homme de Pékin), et penseur visionnaire. Son projet : penser ensemble l'évolution biologique et la foi chrétienne dans une synthèse cosmique.
De son vivant, Rome lui a interdit de publier ses œuvres philosophiques et théologiques. Elles ont été publiées après sa mort et ont eu un impact considérable.
L'idée centrale
Pour Teilhard, l'évolution n'est pas un processus aveugle. Elle a une direction : de la matière inerte à la vie, de la vie à la conscience, de la conscience à la conscience réfléchie (l'homme). Et elle continue.
Il distingue trois sphères :
- La géosphère — la matière, la terre
- La biosphère — la vie
- La noosphère — la sphère de la pensée humaine, une « couche » de conscience qui enveloppe la terre
La noosphère est l'humanité pensante, interconnectée, en train de converger. Teilhard en parlait dès les années 1920 — bien avant Internet. Quand il décrit une « membrane pensante » qui enveloppe la planète et dans laquelle les consciences se connectent, on ne peut s'empêcher de penser au web.
Le point Oméga
Le sommet de la vision teilhardienne : toute l'évolution converge vers un point Oméga — un pôle d'attraction qui tire la création vers l'avant. Pour Teilhard, ce point Oméga, c'est le Christ cosmique — le Christ récapitulant toutes choses en lui (Éphésiens 1,10 ; Colossiens 1,17 : « Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui »).
La création n'est pas un événement du passé — elle est un processus en cours, qui s'achèvera dans la plénitude du Christ.
Ce qui est stimulant
- L'intégration audacieuse de la science et de la foi
- L'idée que l'évolution a un sens, une direction — contre le nihilisme
- La vision d'une humanité en marche vers plus de conscience, de complexité, de communion
- L'intuition prophétique de l'interconnexion planétaire (la noosphère = Internet avant l'heure ?)
Ce qui est problématique
- Un optimisme parfois excessif — Teilhard minimise le mal, le péché, la Croix. Sa vision est tellement ascendante qu'elle a du mal à intégrer les reculs, les catastrophes, les horreurs de l'histoire.
- Le concept de « point Oméga » est difficile à vérifier — est-ce de la théologie, de la philosophie, ou de la poésie scientifique ?
- Le péché originel est presque dissout dans le mouvement évolutif — ce qui pose un problème théologique réel.
- Rome a été prudente : un Monitum (avertissement) du Saint-Office en 1962 mettait en garde contre les ambiguïtés de sa pensée. En 1981, le Saint-Siège a rappelé que cet avertissement restait valable. Il n'a jamais été condamné — mais jamais pleinement adopté non plus. Benoît XVI a pourtant salué sa « grande vision » (Aoste, 2009), et Laudato Si' cite son apport (§ 83, note 53).
Teilhard reste un stimulant, pas un magistère. Sa vision ouvre des portes — mais elle ne les referme pas toutes derrière elle.
Laudato Si' — l'écologie intégrale
En 2015, le pape François publie l'encyclique Laudato Si' — « Loué sois-tu », les premiers mots du Cantique des créatures de saint François d'Assise. C'est le prolongement direct de la théologie de la création.
L'idée centrale
L'écologie n'est pas seulement une question sociale et politique — c'est aussi une question théologique. La terre est un don de Dieu, confiée à l'homme. L'abîmer, c'est manquer à sa vocation d'intendant. Et les premiers à souffrir de la dégradation environnementale, ce sont les pauvres — d'où « écologie intégrale » : on ne peut pas séparer la question écologique de la question sociale.
Les points clés
- « Tout est lié » — le leitmotiv de l'encyclique. L'environnement, l'économie, la justice sociale, la spiritualité ne sont pas des dossiers séparés.
- La critique du « paradigme technocratique » — la croyance que la technique résoudra tout, que la croissance peut être infinie, que la nature est un stock de ressources à exploiter.
- Le rapport aux générations futures — « Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? » (§ 160)
- La dimension spirituelle — « La crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure. » (§ 217)
Laudato Si' n'est pas un programme politique. C'est l'application de la doctrine sociale de l'Église au défi écologique — dans la droite ligne de la théologie de la création.
François l'a prolongée en 2023 par l'exhortation Laudate Deum, consacrée à la crise climatique. Et en 2025, Léon XIV a introduit dans le Missel romain une messe « pour la sauvegarde de la création » (Missa pro custodia creationis), qu'il a célébrée pour la première fois le 9 juillet 2025.
Conclusion
La création n'est pas un événement lointain qui ne nous concerne plus. C'est un acte permanent de Dieu — qui maintient le monde dans l'existence à chaque instant.
La Bible ne dit pas comment l'univers a commencé (c'est le travail de la science). Elle dit pourquoi : par amour, gratuitement, pour que des êtres libres et conscients puissent exister et aimer en retour.
Et cette création n'est pas finie. Elle est en marche — vers quoi ? La foi chrétienne répond : vers le Christ, en qui tout sera récapitulé. Le dernier mot de la création n'est pas le Big Bang — c'est la Résurrection.
« Voici que je fais toutes choses nouvelles. » — Apocalypse 21,5
Voir aussi : Théologie — penser Dieu · Le mal et la souffrance · L'âme, le corps et le salut · Foi et raison · L'atome est-il de l'information ? · Doctrine sociale de l'Église