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Jour 242 ☾ — Immortalité et justice

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Résumé : Après Qohélet, le frère Paul-Adrien ouvre le livre de la Sagesse, l'écrit le plus tardif de l'Ancien Testament, rédigé en grec dans la diaspora hellénistique une génération avant Jésus-Christ. La lecture des chapitres 1 et 2 fait entendre l'appel à la justice, l'affirmation que Dieu n'a pas fait la mort, puis le long discours des impies qui complotent contre le juste. Le commentaire souligne la révolution intellectuelle que constitue l'entrée de l'immortalité dans la pensée biblique : une immortalité non pas naturelle à l'âme comme chez Platon, mais conditionnée par la justice et donnée par Dieu. Il décrit enfin les étapes par lesquelles l'impiété fait alliance avec la mort, jusqu'à la persécution du juste, figure qui sera incarnée par Jésus.

Introduction

Nous avons terminé Qohélet. Sniff ! Mais rassurez-vous, on va poursuivre notre série sur les livres sapientiaux. Chic ! Et alors là, pa pa pa pa pa, coup sur coup, il n'y a que des chefs-d'œuvre. Si vous voulez, en les lisant et en les commentant, je me suis redit ce que souvent je me dis en lisant la Bible : c'est la parole de Dieu. Et en disant ça, ça veut dire quelque chose de très précis dans ma tête. C'est-à-dire, ce n'est pas parce que c'est la parole de Dieu que c'est génial, c'est parce que c'est tellement génial que ça ne peut pas s'expliquer autrement. Ça ne vient pas des hommes, cette affaire. C'est la parole de Dieu.

Alors, parlons maintenant du livre que je vous ai ménagé et qui va faire pour vous l'effet d'un électrochoc. Parce que c'est le livre de la Sagesse, et le mettre juste après Qohélet, je l'ai un peu fait exprès. L'écrit le plus tardif de l'Ancien Testament, probablement écrit une génération avant Jésus-Christ, moins 30, dans la diaspora hellénistique. Mais alors, c'est le jour et la nuit. Au niveau du style, Qohélet était plutôt sobre, écrit en hébreu. Là, vous êtes dans la rhétorique grecque, avec des longues périodes. Et sur le fond, Qohélet, c'était une pensée qui se cherchait — pas dit qu'elle se soit trouvée. Tandis que le livre de la Sagesse, là, c'est de la philosophie, mais quasiment métaphysique, systématique.

Donc, ces deux pôles totalement opposés, je me suis dit que ce serait drôle de vous les mettre coup sur coup, l'un après l'autre, pour faire un petit électrochoc dans votre tête. Ça aussi, c'est une manière saine de lire la Bible. Et vous allez voir… on a changé de monde. Sagesse, chapitres 1 et 2.

Lecture : Sagesse 1-2

Aimez la justice, vous qui gouvernez la terre. Ayez sur le Seigneur des pensées droites. Cherchez-le avec un cœur simple, car il se laisse trouver par ceux qui ne le mettent pas à l'épreuve. Il se manifeste à ceux qui ne refusent pas de croire en lui.

Les pensées tortueuses éloignent de Dieu, et sa puissance confond les insensés qui la provoquent. Car la Sagesse ne peut entrer dans une âme qui veut le mal, ni habiter dans un corps asservi au péché. L'Esprit Saint, éducateur des hommes, fuit l'hypocrisie. Il se détourne des projets sans intelligence. Quand survient l'injustice, il la confond.

La sagesse est un esprit ami des hommes, mais elle ne laissera pas le blasphémateur impuni pour ses paroles. Car Dieu scrute les reins. Avec clairvoyance, il observe son cœur. Il écoute les propos de sa bouche. L'Esprit du Seigneur remplit l'univers. Lui qui tient tout ensemble tous les êtres, il entend toutes les voix. C'est pourquoi nul n'est à l'abri lorsqu'il tient des propos injustes. La justice qui confond les coupables ne l'épargnera pas.

Sur les intentions de l'impie, il y aura une enquête. Le bruit de ses paroles parviendra jusqu'au Seigneur qui le confondra pour ses forfaits. Une oreille attentive écoute tout. Même le murmure des récriminations ne reste pas caché.

Gardez-vous donc d'une récrimination inutile. Et plutôt que de dire du mal, retenez votre langue. Car un propos tenu en cachette ne restera pas sans effet. La bouche qui calomnie détruit l'âme.

Ne courez pas après la mort en dévoyant votre vie. N'attirez pas la catastrophe par les œuvres de vos mains. Dieu n'a pas fait la mort. Il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. Il les a tous créés pour qu'ils subsistent. Ce qui naît dans le monde est porteur de vie. On n'y trouve pas de poison qui fasse mourir. La puissance de la mort ne règne pas sur la terre, car c'est la justice qui est immortelle.

Pourtant, ce sont les impies qui ont invité la mort, du geste et de la voix, la tenant pour amie. Pour elle, ils se consument. Ils ont fait un pacte avec elle. Ils méritent bien de lui appartenir.

Ils ne sont pas dans la vérité lorsqu'ils raisonnent ainsi en eux-mêmes : « Notre existence est brève et triste. Rien ne peut guérir l'homme au terme de sa vie. On n'a jamais vu personne revenir du séjour des morts. Nous sommes nés du hasard, et après, nous serons comme si nous n'avions pas existé. Le souffle de nos narines, c'est de la fumée, et la pensée, une étincelle qui jaillit au battement de notre cœur. Si elle s'éteint, le corps s'en ira en cendres, et l'esprit se dissipera comme l'air léger.

Avec le temps, notre nom tombera dans l'oubli, et nul ne saura plus ce que nous avons fait. Notre vie passera comme un nuage, sans laisser de traces. Elle se dissipera comme la brume, chassée par les rayons du soleil, écrasée par sa chaleur. Nos jours passent comme une ombre. L'heure de notre fin ne peut être reculée. Elle est scellée et nul ne revient.

Alors, allons-y ! Jouissons des biens qui sont là. Vite, profitons des créatures tant que nous sommes jeunes. Enivrons-nous de bons vins et de parfums. Ne laissons pas échapper la fleur du printemps. Couronnons-nous de roses en boutons avant qu'elles ne soient fanées. Qu'aucun de nous ne manque à nos orgies. Laissons partout des signes de réjouissance, car c'est là notre part et c'est là notre lot.

Écrasons le pauvre et sa justice. Soyons sans ménagement pour la veuve et sans égard pour le vieillard aux cheveux blancs. Que notre force soit la norme de la justice, car ce qui est faible s'avère inutile.

Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie. Il s'oppose à nos entreprises. Il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu et nous accuse d'infidélité à notre éducation. Il prétend posséder la connaissance de Dieu et se nomme lui-même enfant du Seigneur. Il est un démenti pour nos idées, et sa seule présence nous pèse. Car il mène une vie en dehors du commun. Sa conduite est étrange. Il nous tient pour des gens douteux, se détourne de nos chemins comme de la boue. Il proclame heureux le sort final des justes et se vante d'avoir Dieu pour père.

Voyons si ses paroles sont vraies. Regardons comment il s'en sortira. Si le juste est fils de Dieu, Dieu l'assistera et l'arrachera aux mains de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments. Nous saurons ce que vaut sa douceur. Nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu'un interviendra pour lui. »

Commentaire

Regardez la première phrase :

Aimez la justice, vous qui gouvernez la terre.

Ça n'a l'air de rien, mais c'est déjà un énorme changement. « Vous qui gouvernez la terre » : jusqu'à preuve du contraire, vous n'êtes pas roi, vous. Ce livre a la prétention de vous rendre roi, de faire de vous un Salomon. Démocratisation de la sagesse.

Et deuxième déplacement : « Aimez la justice. » Normalement, le commencement de la sagesse, dans tous les livres de la Bible, c'est la crainte du Seigneur. Et ici, c'est une vertu : la justice. On a changé de monde.

La justice, ici, pour comprendre comment est-ce qu'elle introduit à la sagesse, c'est de dire qu'il y a un ordre dans le monde et que, quand on craint Dieu, quand on croit en lui — parce qu'il y a quand même un moment donné où il faut parler de Dieu — on a remis toute chose d'équerre, à sa juste place, à l'intérieur de soi-même. C'est ce qu'on appelle la droiture de l'âme. Ce qui donnera aussi le vocabulaire, dans le Nouveau Testament, de la justification : la justice intérieure que procure la foi. On pourrait presque parler d'un ajustement.

C'est comme ça que l'auteur introduit le thème de la sagesse, qui va devenir ici plus qu'une vertu. Ça va devenir quelque chose. Verset 6 :

La sagesse est un esprit ami des hommes.

Et on va mettre ça en relation avec Dieu, avec ses attributs divins, l'omniscience. Un esprit divin qui, immanent à l'univers, crée toute chose et qui maintient la cohésion du cosmos. Ça, c'est un petit coup de chapeau vers la philosophie stoïcienne, qui parlait d'un logos lui aussi immanent à l'univers. Sauf que là, on la met en rapport avec Dieu. Vous voyez comment est-ce qu'on articule de manière très belle et très propre théologie biblique et philosophie grecque.

Jusqu'à ce qu'après cette introduction qu'on a vue, qui sert comme de captatio benevolentiae, l'auteur donne sa thèse, qui va structurer toute sa pensée dans le livre. S'interrogeant sur l'origine de la mort, le livre de la Sagesse déclare :

La puissance de la mort ne règne pas sur la terre, car c'est la justice qui est immortelle.

Boum ! Révolution intellectuelle. C'est pour ça que j'ai fait exprès de vous mettre le livre de la Sagesse après Qohélet. L'immortalité et la vie après la mort, dans Qohélet, ça n'existait pas. La révélation n'était pas venue jusque-là. Et là maintenant, boum ! Une génération avant Jésus, la vie après la mort fait enfin son entrée dans le domaine de la réflexion biblique.

Et avec, en prime, quelque chose d'un peu génial. Pour bien le comprendre, on peut comparer ça à l'immortalité chez Platon. Pour Platon, l'immortalité est un attribut naturel de l'âme : les âmes humaines sont immortelles, point à la ligne, c'est comme ça qu'on est. Ici, l'immortalité n'est pas naturelle à l'âme, elle est conditionnée par la justice et elle est accordée en don par Dieu. C'est parce que Dieu voit dans l'âme humaine un interlocuteur qu'il fonde la dignité de l'âme humaine et que, par là, il lui donne les promesses de la vie éternelle. Ça renverse entièrement les choses.

Maintenant qu'on a introduit l'immortalité, regardez ce que devient la mort. Dans Qohélet, la mort était une impasse : la pensée hébraïque venait buter dessus, elle n'arrivait pas à dépasser cet obstacle. Réponse du livre de la Sagesse : ce n'est pas la faute de Dieu si on doit mourir, c'est la faute des impies et des païens. Verset 16 :

Ce sont les impies qui ont invité la mort, du geste et de la voix, la tenant pour amie. Pour elle, ils se consument. Ils ont fait un pacte avec elle.

Pour l'auteur, l'impiété, c'est ce qui fait que vous faites alliance avec la mort — mais une mort ici quasiment conçue comme une sorte de divinité à laquelle vous allez donner votre âme, à la manière dont les justes, à travers Abraham et le peuple hébraïque, a voulu faire alliance, lui, avec la vie et avec Dieu. C'est une manière très étonnante de présenter les choses.

Et après, nouvelle partie. Maintenant qu'on vous a dit que les impies avaient fait une alliance avec la mort — ce qui est une thèse quand même assez audacieuse — l'auteur vous explique concrètement comment ils ont fait alliance avec la mort. C'était la deuxième partie, sous forme de ce qu'on appelle une prosopopée, c'est-à-dire que vous faites parler votre adversaire. Et ici, l'adversaire s'exprime en grec parfait, très poétique. On vous parle des couronnes de roses avant qu'elles ne se fanent. C'est remarquablement fait.

On s'aperçoit que l'alliance qu'ils ont faite avec la mort s'est déroulée en plusieurs étapes. Au début, ça commence par une prise de position intellectuelle. On a l'impression d'entendre de l'athéisme moderne. Verset 2 :

Nous sommes nés du hasard.

Deuxième étape : de cette manière d'envisager la vie découle, selon l'auteur, une manière de vivre, une philosophie pratique. Et au centre de cette philosophie, c'est la recherche de la jouissance. Ah, si la vie humaine, c'est ça, autant en profiter au maximum avant de mourir. Petite différence avec Qohélet, qui vous disait de profiter de la vie. Oui, mais Qohélet, ça s'inscrivait dans un cadre : le travail humain, la sagesse, la crainte de Dieu. Ici, il n'y a plus de cadre, et on voit comment est-ce que tout d'un coup la pensée impie commence à dérailler.

Troisième étape : on passe de la recherche de jouissance — et comme il n'y a plus de cadre — à l'exploitation et à l'abus. Et c'est là qu'une autre figure se dresse devant eux, c'est la dernière étape : celle du juste, dont la vie est insupportable parce que sa présence à elle seule constitue un reproche et un démenti sur la vie impie. Ce qui fait que là, on passe de l'exploitation à la haine, et de la haine à la persécution. Et c'est comme ça que la mort fait son entrée dans le monde : c'est parce que les impies invitent la mort dans le monde pour supprimer le témoignage des justes. Et de fait, dans la Bible, la première personne à mourir, c'est Abel, tué par Caïn. C'est extraordinaire comme manière de lire la Bible.

Alors vous allez peut-être me dire : « Ça, c'est une vision caricaturale de l'épicurisme et de la philosophie athée. » Je suis d'accord. Mais si vous allez jusqu'au bout de la logique des choses, c'est par là que ça vous emmène. On ne vous a pas cité des exemples d'impies : ce qu'on a dénoncé, c'était une pensée. Une pensée morbide, qui commence par l'obsession de la mort — à laquelle on n'arrive pas à donner de sens et qui vous enferme dans l'absurde. Ce qui fait qu'au fur et à mesure de votre vie, cette mort finit par hanter votre âme, pour la corrompre de l'intérieur et vous rendre complice d'elle à la fin.

Au passage, vous avez entendu cette phrase : « Si Dieu est son ami, qu'il le délivre. » Ça, cette phrase, c'est ce que vous entendrez avec Jésus, quand les pharisiens se moqueront de lui sur la croix. Cette figure du juste persécuté récupère les prophéties d'Isaïe, des chants du Serviteur, et sera incarnée par Jésus.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, nous te confions toutes les personnes justes qui souffrent au milieu d'un monde impie. Toutes ces personnes — Dieu sait s'il y en a — qui pleurent, et dont la simple existence est un reproche adressé au monde vivant. Seigneur, réconforte-les, et qu'elles brillent de l'éclat de la justice, de la sagesse, de l'immortalité.


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