Jour 340 ☼ — Aimer plus que juger
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Résumé : Le frère Paul-Adrien revient d'abord sur un verset laissé de côté la veille, Romains 12, 1, où saint Paul fait du don de soi-même « en hostie vivante » le véritable culte chrétien. Il lit ensuite les chapitres 13 et 14 de l'épître aux Romains : la soumission aux autorités, l'impôt, l'amour comme plein accomplissement de la loi, puis l'accueil du frère faible dans la foi. Le commentaire s'arrête sur deux points : ce que signifie exactement dire que Dieu a voulu les institutions politiques — avec la question du droit de résistance au tyran — et l'actualité brûlante du chapitre 14 sur les différentes sensibilités à l'intérieur de l'Église. L'épisode se termine par quelques versets du livre des Proverbes.
Introduction
Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.
Nous sommes dans la dernière partie de la lettre, la vie dans l'Esprit. Et comme la vie est mal faite, il y avait un verset qui introduit cette partie sur la vie nouvelle, la vie chrétienne, que je n'ai pas eu le temps de commenter hier et que je vous mets aujourd'hui. C'était chapitre 12, verset 1 :
Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint.
Ici, en latin, ça donne « en hostie ». C'est là, pour vous, l'adoration véritable — littéralement, le culte rationnel. Et c'était le pivot de cette partie consacrée à la vie nouvelle. Le but de la vie en Christ, c'est de s'offrir soi-même en hostie vivante. Un culte existentiel où on s'offre soi-même à Dieu et aux autres.
Bon, j'insiste dessus parce que ça vous rappelle que le véritable culte chrétien, ce n'est pas d'abord des rites, ce n'est pas d'abord d'aller à la messe ou d'avoir des sacrements — et Dieu sait si c'est important. Mais le vrai culte est intérieur, moral, existentiel : s'offrir soi-même. D'où toutes ces maximes qu'on avait entendues hier et qui sont magnifiques : « Que votre amour soit sans hypocrisie », « soyez vainqueur du mal par le bien ».
On continue sur ce thème nouveau que, petit à petit, saint Paul ouvre. On était dans la vie morale. Maintenant, on va parler de la vie chrétienne dans la cité. Et ensuite, il va parler des relations entre chrétiens, quand on n'a pas tous la même sensibilité.
Autant, parfois, dans la lettre aux Romains, c'est un peu compliqué — je vous l'accorde — pour tout comprendre ; autant là, pour le coup, laissez-vous porter. Il n'y a rien à ajouter. C'est magistral. Bonne écoute.
Lecture : Romains 13
Que chacun soit soumis aux autorités supérieures. Car il n'y a d'autorité qu'en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu. Si bien qu'en se dressant contre l'autorité, on est contre l'ordre des choses établies par Dieu. Et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement.
En effet, ceux qui dirigent ne sont pas à craindre quand on agit bien, mais quand on agit mal. Si tu ne veux pas avoir à craindre l'autorité, fais ce qui est bien et tu recevras d'elle des éloges. Car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien. Mais si tu fais le mal, alors vis dans la crainte. En effet, ce n'est pas pour rien que l'autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu. En faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal.
C'est donc une nécessité d'être soumis, non seulement pour éviter la colère, mais encore pour obéir à la conscience. C'est pour cette raison aussi que vous payez des impôts. Ceux qui les perçoivent sont des ministres de Dieu quand ils s'appliquent à cette tâche. Rendez à chacun ce qui lui est dû : à celui-ci l'impôt, à un autre la taxe, à celui-ci le respect, à un autre l'honneur.
N'ayez de dette envers personne, sauf celle de l'amour mutuel. Car celui qui aime les autres a pleinement accompli la loi. La loi dit : tu ne commettras pas d'adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même. L'amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la loi, c'est l'amour.
Vous le savez, c'est le moment. L'heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu'à l'époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement comme on le fait en plein jour, sans orgie ni beuverie, sans luxure ni débauche, sans rivalité ni jalousie. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ. Ne vous abandonnez pas aux préoccupations de la chair pour en satisfaire les convoitises.
Lecture : Romains 14
Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses raisonnements. L'un, à cause de sa foi, s'autorise à manger de tout ; l'autre, étant faible, ne mange que des légumes. L'autre juge qu'ils se valent tous. Que chacun reste pleinement convaincu de son point de vue.
Celui qui se préoccupe des jours le fait pour le Seigneur. De même, celui qui mange de tout le fait pour le Seigneur, car il rend grâce à Dieu. Mais celui qui ne mange pas de tout le fait aussi pour le Seigneur, et il rend grâce à Dieu.
En effet, aucun d'entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même. Si nous vivons, c'est pour le Seigneur. Si nous mourons, c'est pour le Seigneur que nous mourons. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car si le Christ a connu la mort, puis la vie, c'est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.
Alors, toi, pourquoi juger ton frère ? Toi, pourquoi mépriser ton frère ? Tous, en effet, nous comparaîtrons devant le tribunal. Car il est écrit : « Aussi vrai que je suis vivant, dit le Seigneur, tout genou fléchira devant moi, et toute langue proclamera la louange de Dieu. » Ainsi, chacun de nous rendra compte à Dieu pour soi-même.
Dès lors, cessons de nous juger les uns les autres. Mais jugez plutôt qu'il ne faut rien mettre devant un frère qui le fasse achopper ou trébucher. Je le sais, et j'en suis persuadé dans le Seigneur : aucune chose n'est impure en elle-même. Mais si quelqu'un la considère comme impure, pour celui-là, elle est impure. Car si ton frère a de la peine à cause de ce que tu manges, ta conduite n'est plus conforme à l'amour. Ne va pas faire périr à cause de ce que tu manges celui pour qui le Christ est mort.
Cela dit, ce qui est bien pour vous ne doit pas être une occasion de dénigrement. En effet, le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson. Il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint. Celui qui sert le Christ de cette manière-là, celui-là plaît à Dieu, et il est approuvé par les hommes.
Recherchons donc ce qui contribue à la paix et ce qui construit la relation mutuelle. Ne va pas détruire l'œuvre de Dieu pour une question de nourriture. Les choses sont pures, mais c'est un mal de manger quelque chose si cela peut faire tomber un autre. Ce qui est bien, c'est de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, bref, de ne rien prendre qui fasse tomber ton frère.
La conviction que te donne la foi, garde-la en toi devant Dieu. Heureux celui qui ne se condamne pas lui-même par le choix qu'il a fait. Mais si quelqu'un mange malgré ses doutes, celui-là est condamné, car il n'agit pas par conviction de foi. Or, tout ce qui ne vient pas de la foi est péché.
Commentaire
Deux points d'attention. Le premier, c'était celui par lequel on ouvrait le chapitre 13 : l'attitude envers les autorités humaines. Je vous redonne le verset, verset 1 :
Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n'y a d'autorité qu'en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu.
Bref, pour le dire de manière très simple : obéissez au pouvoir en place. Ce que saint Paul vous dit, c'est que vous vivez dans un pays dont vous n'aimez peut-être pas le régime politique. Je ne sais pas, peut-être que vous n'aimez pas particulièrement la République française. En attendant, la République française n'est pas pire que l'Empire romain, il ne faut pas exagérer non plus. Et saint Paul a écrit que chacun se soumette aux autorités.
Saint Paul vous dit que les institutions ont été voulues par Dieu, que l'autorité publique est servante de Dieu. En tout cas, à minima, saint Paul justifie ce qu'on appelle les fonctions régaliennes de l'État : elle est là pour punir le mal, elle est là pour promouvoir le bien commun, elle est là pour maintenir l'ordre. Et Paul conclut en disant qu'il faut payer l'impôt. Pas de chance.
C'est intéressant de remettre ça dans un contexte plus large. Paul écrit à des personnes qui sont à Rome, qui sont une petite minorité, souvent perçue comme suspecte et subversive. Pour lui — et il insiste, ce n'est pas négociable — sur la loyauté civique : la priorité d'un chrétien, c'est de vivre en paix avec les autres. C'est beau, ça. La priorité pour une communauté chrétienne, dans quelque pays où elle soit, c'est de vivre en paix avec tous. Alors ça, c'est clair.
Maintenant, il y a aussi des zones d'ombre dans ce que dit Paul. Quand on vous dit que Dieu a voulu les institutions, ça veut dire quoi exactement ? Ça veut dire que cette souveraineté, elle vient directement de Dieu ? Dans ce cas-là, ce serait une certaine forme de sacralité du pouvoir. Au temps de Louis XIV, on a utilisé ce passage-là pour justifier la monarchie de droit divin. Je ne suis pas sûr que, quand on lit bien l'Ancien Testament — souvenez-vous du prophète Samuel — il faille aller jusque-là. Je vous avais introduit une distinction entre les monarchies de droit ecclésial et les monarchies de droit divin. Je vous y renvoie, c'est assez intéressant comme distinction.
En tout cas, ça, c'est une première lecture. Mais vous en avez une autre qui dit quasiment le contraire et qui est tout à fait possible aussi. Si Dieu a voulu des institutions et si, au temps de saint Paul, ces institutions sont païennes — l'Empire romain — ça veut dire qu'en fait, là, on est dans l'ordre naturel des choses. Il n'y a pas de sacralité du pouvoir en tant que telle. C'est une belle chose qu'il y ait des institutions politiques, ça a été voulu par Dieu. Maintenant, lesquelles ? Eh bien, il faut discerner au cas par cas celles qui correspondent le mieux à un ordre naturel.
Mais maintenant, il faut aller jusqu'au bout : qui dit ordre naturel dit qu'on n'est pas dans le domaine de la révélation et que c'est une discussion, j'allais dire, entre guillemets, profane. Il n'y a jamais de discussion qui soit totalement profane, mais si jamais je devais le dire, on serait plutôt dans l'ordre de la philosophie politique que dans l'ordre de la théologie politique.
Autre question que ça pose. Paul nous dit d'être soumis aux autorités. Très bien, mais est-ce que c'est une obéissance inconditionnelle ? Jusqu'où il faut obéir ? Même à un tyran, il faut lui obéir ? Bon, alors là, pour le coup, ça a été résolu par saint Thomas d'Aquin, repris par les théologiens de l'école de Salamanque au XVIᵉ siècle, qui affirmaient que le peuple a un droit de résistance. Si l'autorité devient pervertie — le tyran — on a le droit de résister, voire de faire un attentat contre le tyran. Historiquement, la personne qui avait fait un attentat contre Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale se réclamait de cette discussion qu'on vient d'avoir.
Autre point extrêmement beau, extrêmement actuel : c'était ce qu'il y avait dans le chapitre 14. Comment gérer les différentes sensibilités ? Alors, dans le contexte de l'époque, c'était Paul qui nous disait : il y en a qui vont faire telle pratique tel ou tel jour — c'était le jeûne, qui était le jour du mercredi et le jour du vendredi. Il y en a d'autres qui vont manger des légumes, pas de légumes ; il y en a qui vont manger de la viande, pas de viande. C'est la question des différentes sensibilités chrétiennes.
Alors là, pour le coup, ça nous ramène tout de suite aux différentes factions qu'il peut y avoir à l'intérieur de nos Églises. C'est hyper actuel. Si j'applique ça à l'intérieur de l'Église catholique — les questions de liturgie, les questions de morale, les questions d'identité communautaire — vous pouvez reprendre ce chapitre quasiment tel quel.
Alors, pour le coup, pour une fois, je vais botter en touche. Je ne vais pas reprendre les exemples parce que, écoutez, j'en ai marre de prendre tous les risques et tous les coups pour vous. Donc, vous reprenez ce texte et, avec les Romains, vous relisez les situations actuelles de nos Églises. Spoiler alert : les faibles, ce n'est pas forcément ce qu'on croit, et les forts non plus. Je ne vais pas donner d'exemple.
Ce que vous dit Paul, c'est que les forts doivent accueillir les faibles. Pour le bien de l'amour, pour le bien de l'Église, en son temps, en son heure. C'est, d'une certaine manière, ce que disait Jésus : si jamais ton frère te demande de faire mille pas avec lui, fais-en deux mille. La seule chose qui devient pénible — je ne peux pas m'empêcher, je suis désolé — c'est quand les faibles se prennent pour les forts. Là, je dis non, là, il ne faut pas exagérer non plus.
Proverbes 29,4-6
Un roi qui fait justice affermit le pays. Rapace, il le ruinera.
Flatter son prochain, c'est tendre un filet sous ses pas.
Piège pour le méchant, sa révolte ; bonheur et joie pour le juste.