Frères,
7 aucun d'entre nous ne vit pour soi-même,
et aucun ne meurt pour soi-même :
8 si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ;
si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur.
Dans notre vie comme dans notre mort,
nous appartenons au Seigneur.
9 Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie,
c'est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.
Depuis Notre Baptême, Nous Appartenons Au Seigneur
La phrase centrale de ce passage, c’est « Nous appartenons au Seigneur. Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même » : autrement dit, nous ne sommes pas des individus isolés, des espèces d’électrons libres lancés sur la planète-terre pour quelques années, avec des trajectoires indépendantes ! La grande conviction de Paul, et il ne l’a pas inventée, (car elle traverse toute la Bible), c’est la solidarité très étroite qui nous unit les uns aux autres, à travers le temps et l’espace. Il l’appelle le « dessein bienveillant de Dieu » : ce projet c’est une humanité tellement unie qu’elle ne fera plus qu’un en Jésus-Christ. Une humanité tellement unie qu’on pourra dire un jour qu’elle est « comme un seul homme » et cet homme, nous connaissons déjà son nom, il s’appelle Jésus-Christ.
La première étape du projet est accomplie dans la mort et la résurrection du Christ : c’est le sens de cette dernière phrase « Si le Christ a connu la mort puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants ». Mais la poursuite du projet dépend de nous : cette solidarité ne supporte pas les divisions, les déchirures ; or c’est toujours avec les plus proches qu’il y a le plus de risque de brouilles et sur les sujets auxquels on tient le plus, évidemment !
Il faut croire que ce risque n’était pas seulement hypothétique car Paul y consacre tout ce chapitre 14 : son thème principal, c’est « vous risquez de vous disputer entre vous pour des choses secondaires : des manières différentes de pratiquer votre religion, mais finalement, chacun de vous croit bien faire et c’est cela qui compte ».
Un peu plus haut, Paul a employé une phrase-choc : « Toi, qui es-tu pour juger le serviteur d’un autre ? » (Rm 14,4). Il veut dire par là : par votre Baptême, qui que vous soyez, quelle que soit votre origine, anciens juifs, anciens païens, quelle que soit votre sensibilité, vous êtes désormais unis au Christ... tout le reste est secondaire ; tous, vous appartenez au Christ, vous êtes serviteurs du Christ. Alors ne vous surveillez pas mutuellement : c’est au maître de surveiller ses serviteurs. « Toi, qui es-tu pour juger le serviteur d’un autre ? »
Du temps de Paul ces divergences se manifestaient surtout autour des pratiques alimentaires ; les chrétiens d’origine juive, habitués à une grande rigueur sur le plan de l’alimentation, ne comprenaient pas bien les libertés alimentaires des chrétiens qui venaient du paganisme et ils parlaient de laxisme. À l’inverse, ceux qui avaient des habitudes plus souples étaient tentés de ridiculiser la rigueur des autres et d’y voir un scrupule de gens faibles. Paul leur dit : « Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli, lui aussi. »... « L’un, à cause de sa foi, s’autorise à manger de tout ; l’autre, étant faible, ne mange que des légumes... »... » Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses raisonnements ». (Rm 14,1-3).
Toi, Qui Es-Tu Pour Juger Le Serviteur D’Un Autre ?
Aujourd’hui, les divergences ont changé de nature : mais elles ne manquent pas ! Que ce soit au sujet de la Messe en latin, des prières eucharistiques, de la messe anticipée du dimanche, célébrée le samedi soir... de la participation de la chorale ou de l’orgue... ou de la guitare... c’est au sujet de la pratique de notre foi que nous risquons d’être les plus féroces entre nous, au mépris de la seule réalité qui compte, notre unique Baptême ! Et il n’y a pas que le domaine de la liturgie ; nos engagements peuvent être diamétralement opposés, au nom d’une même foi ! Enseignement public, ou enseignement libre, adhésion à tel ou tel parti politique, à tel ou tel syndicat... bon nombre de nos choix sont directement dictés par notre désir de nous comporter en chrétiens. Or au sein d’une même famille, d’une même paroisse, de l’entreprise ou du quartier, nous pouvons, au nom du même Baptême, prendre des décisions complètement opposées. D’après Paul la règle d’or dans ces cas-là est celle-ci : « Toi, qui es-tu pour juger le serviteur d’un autre ? »
Nous savons très bien dire que « c’est l’intention qui compte », mais curieusement, c’est dans le domaine religieux que nous avons le plus de mal à l’admettre ! Paul nous invite à élever le débat : « Celui qui mange de tout le fait pour le Seigneur, car il rend grâce à Dieu ; mais celui qui ne mange pas de tout le fait aussi pour le Seigneur et (lui aussi) il rend grâce à Dieu » (verset 6). Il n’y a donc pas qu’une seule manière de rendre grâce à Dieu.
On a là finalement une superbe illustration de ce que Paul appelle le « sacrifice spirituel » : un peu plus haut, il avait dit : « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. » (Rm 12,1). Or chacun de nous, quand il veut de tout son cœur, s’offrir à Dieu, le fait avec ce qu’il est et il fait ce qu’il croit devoir faire ; cela peut prendre des formes différentes, peut-être même opposées : mais c’est la sincérité du désir de servir Dieu qui fait la qualité du sacrifice spirituel qu’il attend de chacun de nous.
Je reviens au texte de ce jour, dans le chapitre 14 ; Paul continue : « Le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit-Saint... Recherchons donc ce qui contribue à la paix et ce qui construit les relations mutuelles. » (Rm 14,17...19). L’objectif, c’est de bâtir la communauté, et le meilleur ciment d’une communauté, quelle qu’elle soit, c’est le respect mutuel, la tolérance... Paul dit encore : « N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel ; car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi ». (Rm 13,8) (c’était notre lecture de dimanche dernier) et aussi : « Rivalisez de respect les uns pour les autres. » (Rm 12,10).
Il semble que vingt siècles plus tard, le conseil de Paul reste tout-à-fait d’actualité !