Frères,
1 j'affirme ceci dans le Christ,
car c'est la vérité, je ne mens pas,
et ma conscience m'en rend témoignage dans l'Esprit Saint :
2 J'ai dans le coeur une grande tristesse,
une douleur incessante.
3 Pour les Juifs, mes frères de race,
je souhaiterais même être maudit, séparé du Christ :
4 ils sont en effet les fils d'Israël,
ayant pour eux l'adoption, la gloire, les alliances,
la Loi, le culte, les promesses de Dieu ;
5 ils ont les patriarches,
et c'est de leur race que le Christ est né,
lui qui est au-dessus de tout,
Dieu béni éternellement. Amen.
Dieu Aurait-Il Abandonné Le Peuple Juif ?
Les huit premiers chapitres de la lettre aux Romains ont décrit, pas à pas, la démarche de la grâce, le déroulement du dessein d’amour de Dieu, depuis Adam et Abraham, jusqu’au Christ ressuscité des morts qui donne l’Esprit. Devant tout cela, Paul a dit son émerveillement, mais une grave question le préoccupe douloureusement : qu’en est-il désormais de la destinée du peuple Juif ?
Nous savons ce qui est lui arrivé à lui, Saül, ce juif fidèle à l’extrême, lorsque, sur la route de Damas, il a vu s’écrouler toutes ses certitudes... Il a compris, ce jour-là, que croire au Christ n’est pas un reniement de sa foi juive, bien au contraire, puisque Jésus accomplit en sa personne, par sa vie, sa mort et sa résurrection, le projet de Dieu annoncé dans les Écritures. Désormais ce sera l’essentiel de sa prédication : « Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Évangile, vous l’avez reçu ; c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés. Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze…Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis. » (1 Co, 15,1... 9).
Et lorsqu’il aura à répondre au tribunal de son activité d’apôtre, après son arrestation par les autorités juives à Jérusalem, Paul déclarera : « Fort du secours que j’ai reçu de Dieu, j’ai tenu bon jusqu’à ce jour pour rendre témoignage devant petits et grands. Je n’ai rien dit en dehors de ce que les prophètes et Moïse avaient prédit. » (Ac 26,22).
Mais ses frères juifs, dans leur grande majorité, non seulement ne l’ont pas suivi, mais, pour beaucoup d’entre eux sont devenus ses pires persécuteurs. À la date à laquelle Paul rédige sa lettre aux Romains, on n’en est pas encore à la séparation officielle entre juifs et chrétiens, quand ceux-ci seront chassés des synagogues et qualifiés d’apostats dans la prière juive ; mais Paul souffre profondément de l’hostilité qu’il rencontre dans toutes les communautés juives où il tente d’annoncer la Bonne Nouvelle. Alors, il se pose la question : que devient la partie du peuple élu qui ne reconnaît pas Jésus comme le Messie ? Est-elle exclue de l’Alliance ? Si c’était le cas, cela voudrait dire que l’Alliance pouvait être rompue… Dieu aurait-il repris sa liberté ? Dieu n’était donc pas tenu par ses promesses ?
Mais si Dieu n’est pas tenu par ses promesses, les chrétiens non plus ne peuvent pas compter sur la fidélité de Dieu ?
La réponse à cette question, Paul va la chercher logiquement dans l’Écriture et dans l’histoire d’Israël ; il énumère tous les privilèges du peuple choisi par Dieu, et qui sont les piliers de la foi d’Israël : « Ils ont l’adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses de Dieu ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né. »
Pour Paul, juif imprégné des Écritures, cette liste à elle seule évoque toute l’histoire du peuple choisi : on peut essayer d’imaginer à quels passages de l’Écriture Paul faisait référence.
Non, Dieu Reste Fidèle Car Il Ne Peut Se Rejeter Lui-Même
Je reprends un à un chacun de ces éléments. En ce qui concerne l’adoption, Dieu lui-même avait recommandé à Moïse : « Tu diras au Pharaon : ainsi parle le SEIGNEUR : Mon fils premier-né, c’est Israël. » (Ex 4,22). Et Osée, méditant la longue aventure de l’Exode, disait en écho : « Oui, j’ai aimé Israël dès son enfance, et, pour le faire sortir d’Égypte, j’ai appelé mon fils. » (Os 11,1). Paul pensait peut-être également au Deutéronome : « Vous êtes des fils pour le SEIGNEUR votre Dieu » (Dt 14,1).
La gloire de Dieu, c’est le rayonnement de sa Présence : or Israël a bénéficié de plusieurs manifestations de Dieu. Ce fut le cas dans la grande manifestation (dans l’orage et le feu ; Ex 19) au mont Sinaï que j’ai rappelée à propos de la première lecture. Ce fut le cas également lorsque la Présence de Dieu se manifesta au-dessus de la Tente de la Rencontre qui venait d’être dressée pour abriter l’Arche d’Alliance : « La nuée couvrit la tente de la Rencontre et la gloire du SEIGNEUR remplit la demeure. » (Ex 40,34). Dieu gratifia encore Salomon d’une manifestation semblable au moment de la dédicace du Temple qui venait d’être construit (1 R 8,10-11). Et, dans le psaume de ce dimanche, nous avons chanté : « Son salut est proche de ceux qui le craignent, et la gloire habitera notre terre. » (Ps 84/85,10).
Autre privilège dont Israël pouvait être fier, cette Alliance reconduite d’âge en âge : tout avait commencé avec Abraham, puis Isaac, puis Jacob. Et au Sinaï, Dieu avait promis à son peuple : « Vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples. » (Ex 19,5). Et c’est bien envers le peuple et non pas seulement envers Moïse qu’il s’était engagé.
La loi donnée à ce moment-là par Dieu était comprise comme une preuve de sa sollicitude pour son peuple, de sa volonté de le faire grandir dans la paix et la liberté. Au pied du Sinaï, le peuple avait promis « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique. » (Ex 19,8). Et si l’on pratiquait si volontiers le culte, c’est parce que toute célébration était vécue comme une rencontre entre Dieu et son peuple pour le renouvellement de cette Alliance. En attendant le jour béni où toutes les promesses de bonheur faites par Dieu seraient enfin accomplies avec la venue du Messie.
Et voilà que le Messie était venu… et que son peuple, dans sa grande majorité, l’avait méconnu, pire, éliminé. On comprend à quel point la question pouvait être douloureuse pour Paul, lui qui avait eu aussi sa période de refus. Mais c’est dans sa foi, et dans l’Écriture qu’il a trouvé la réponse. La longue énumération que nous venons de faire avec lui dicte la solution.
Non, il est impossible que Dieu oublie son peuple, lui-même l’a promis : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. » (Is 49,15) ; « Même si les montagnes s’écartaient, si les collines s’ébranlaient, ma fidélité ne s’écarterait pas de toi, mon alliance de paix ne serait pas ébranlée,– dit le SEIGNEUR, qui te montre sa tendresse. » (Is 54,10).
Oui, c’est sûr, d’une manière mystérieuse pour nous, mais de manière certaine, Israël reste aujourd’hui encore, le peuple élu : l’argument décisif, Paul l’a écrit à Timothée, « Dieu reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même. » (2 Tm 2,13).