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Rm 6,3-11
AELF · Bible liturgique

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Rm 6,3-11
Commentaire

Cette péricope appartient au grand développement de Rm 6–8, où Paul, après avoir établi la justification par la foi (Rm 3–5), répond à l'objection logique soulevée en 6,1 : « Demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde ? » L'épître, dictée vers 57-58 depuis Corinthe à une communauté que Paul n'a pas fondée et qu'il prépare à le recevoir, mêle ici le genre diatribique (questions-réponses fictives, « ne le savez-vous pas ? ») à une catéchèse baptismale qui suppose un savoir déjà partagé. La liturgie a resserré le texte en omettant les versets 5-7 et 9b-10a, ce qui concentre l'attention sur deux affirmations : le baptême nous unit à la mort du Christ, et cette union ouvre une vie nouvelle. Les premiers destinataires, juifs et païens convertis, entendaient là une relecture radicale de leur rite d'initiation, non plus simple purification mais incorporation à un événement.

Le vocabulaire grec est décisif. Paul emploie le verbe ebaptisthēmen « nous avons été baptisés », mais surtout la préposition eis (« vers, en »), répétée : baptisés eis Christon Iēsoun, eis ton thanaton autou, « unis au Christ », « unis à sa mort ». Le baptême n'est pas adhésion morale mais insertion réelle dans une personne et son destin. Le verbe rare synetaphēmen, « nous avons été ensevelis avec » (v. 4), inaugure une série de composés en syn- (« avec ») qui scande tout le chapitre : co-ensevelis, co-crucifiés, co-vivants. L'immersion baptismale est lue comme une descente au tombeau, et la remontée comme participation à la résurrection. L'expression dia tēs doxēs tou Patros, « par la gloire (la toute-puissance) du Père », rattache notre vie nouvelle non à un effort humain mais à la même énergie divine qui a relevé Jésus, faisant de la résurrection le modèle (kainotēs zōēs, « nouveauté de vie ») de l'existence chrétienne.

La structure du passage progresse selon une logique conditionnelle serrée. Deux protases (« si… ») commandent la pensée : « si nous avons été mis au tombeau avec lui » (v. 4) et « si nous sommes morts avec le Christ » (v. 8), chacune débouchant sur une espérance — la vie nouvelle, la vie avec lui. Aux versets 9-10, Paul fonde cette espérance sur un fait christologique objectif : le Christ ressuscité « ne meurt plus », ephapax « une fois pour toutes » il est mort au péché. Cet adverbe, cher à l'épître aux Hébreux (Hé 7,27 ; 9,12), souligne le caractère définitif et non répétable de l'événement pascal. Le verset 11 opère alors le basculement parénétique : logizesthe, « considérez, comptez, tenez pour acquis » — terme comptable, le même que celui de la justification « imputée » à Abraham (Rm 4,3). L'indicatif du salut accompli devient impératif d'une existence à vivre.

Les Pères ont vu dans ce texte la matrice d'une théologie sacramentelle de la mort-résurrection. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l'Épître aux Romains (homélie X-XI), insiste sur le caractère réel de la participation : pour lui le baptisé n'imite pas seulement la mort du Christ, il y est véritablement associé, et il commente le synetaphēmen en disant que la sépulture dans l'eau est « le symbole et la réalité » du tombeau, de sorte que la résurrection morale devient gage de la résurrection corporelle future. Augustin, de son côté, lit ce passage dans le cadre de sa controverse sur le péché et la grâce (Enchiridion ; De peccatorum meritis) : « mourir au péché » signifie que la domination (le « pouvoir » du v. 9) du péché est brisée, sans que la concupiscence soit encore abolie ; demeure le combat. Cette nuance augustinienne ouvre le débat, encore vif, entre une lecture « réaliste » qui voit le péché déjà vaincu et une lecture qui maintient la tension du « déjà-là » et du « pas-encore ».

L'arrière-plan vétéro-testamentaire et l'intertextualité enrichissent la portée du texte. La « nouveauté de vie » fait écho aux promesses prophétiques d'un cœur nouveau et d'un esprit nouveau (Ez 36,26 ; Jr 31,33), tandis que le passage par la mort des eaux évoque typologiquement la traversée de la mer Rouge, que Paul lui-même relit comme un « baptême » en 1 Co 10,1-2, et que les Pères, après Origène (Homélies sur l'Exode), interprètent comme figure de l'engloutissement de l'ennemi — ici le péché. Le motif du « vivre pour Dieu » prolonge Ga 2,19-20 (« je suis crucifié avec le Christ »), et l'affirmation que « la mort n'a plus de pouvoir sur lui » anticipe le triomphe de 1 Co 15,54-57 sur la mort engloutie dans la victoire. Le binôme mourir/vivre structure aussi 2 Co 5,15 : le Christ est mort « pour que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes ».

Théologiquement, ce passage articule deux convictions centrales de la foi chrétienne. D'abord, le salut n'est pas un transfert juridique extérieur mais une union ontologique au Christ : être chrétien, c'est être « en Christ », inséré dans le mouvement même de sa Pâque. Ensuite, l'éthique chrétienne ne précède pas la grâce, elle en découle : le « considérez-vous morts au péché » du verset 11 n'est pas un volontarisme mais une invitation à conformer la conscience et la conduite à une réalité déjà donnée dans le baptême. La grande question exégétique demeure le rapport entre cet indicatif et cet impératif : Rudolf Bultmann y voyait un paradoxe existentiel (devenir ce que l'on est), tandis que d'autres, comme Ernst Käsemann, insistent sur la seigneurie objective du Christ qui change de camp le baptisé, le faisant passer du règne du péché à celui de la grâce. Le texte tient les deux : un don accompli « une fois pour toutes », et une vie à déployer chaque jour « pour Dieu en Jésus Christ ».

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