Frères,
6 nous avons pleine confiance,
tout en sachant que nous sommes en exil loin du Seigneur
tant que nous habitons dans ce corps ;
7 en effet, nous cheminons dans la foi,
nous cheminons sans voir.
8 Oui, nous avons confiance,
et nous aimerions mieux être en exil loin de ce corps
pour habiter chez le Seigneur.
9 Que nous soyons chez nous ou en exil,
notre ambition, c'est de plaire au Seigneur.
10 Car il nous faudra tous apparaître à découvert
devant le tribunal du Christ,
pour que chacun reçoive ce qu'il a mérité,
soit en bien soit en mal,
pendant qu'il était dans son corps.
La Mort Comme Une Naissance
Qui sait ce que pense le bébé qui va naître ; est-il conscient, seulement ? Et s'il l'est, appréhende-t-il ce passage ? Il paraît qu'une fois né, la lumière du jour l'aveugle, lui qui était dans l'obscurité ; jusqu'ici, il entendait quelques voix, désormais, il verra face à face ceux qui l'ont aimé, ceux qui lui ont parlé, ceux qui lui ont donné son nom avant même qu'il le sache.
Eh bien, pour Paul, la mort est une naissance. Jusque-là, nous sommes comme l’enfant qui va naître ; nous aussi, nous sommes dans l’obscurité. Mais quand nous naîtrons à la vraie vie, nous serons en pleine lumière : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. » (1 Co 13,12)
Tout comme le temps de la gestation n’a de sens qu’en fonction de la naissance qui se prépare, notre vie terrestre n’a de sens qu’en fonction de la vie définitive auprès du Seigneur. En attendant, heureusement, dans cette obscurité, il y a un rayon de lumière, c’est la foi. C’est elle qui nous aide à cheminer, qui nous aide à préparer la naissance qui approche : « Nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision ». C’est la foi qui nous révèle le sens de notre vie actuelle, le sens de notre mort. C’est dans la foi que nous savons que notre mort est une naissance. Paul la compare ici à un passage de frontière entre l’exil et la mère-patrie. Pour l’instant, nous dit-il, nous sommes « en exil loin du Seigneur ». Car notre vraie patrie, c’est Lui.
C’est dans la foi, aussi, que nous savons que notre vie a un sens, c’est-à-dire à la fois une direction et une signification. La direction, on la connaît : pour le bébé, c’est le jour de l’accouchement, de la naissance... pour nous, le jour de notre mort biologique ; la signification, on risque peut-être plus de l’oublier ; alors Paul y insiste ; car sur ce point, notre situation est très différente de celle du bébé qui va naître : lui ne peut rien faire pour activer les choses ; tout se déroule en-dehors de lui ; tandis que nous, nous avons un rôle capital à jouer : notre vie terrestre est vraiment le temps d’une gestation ; tout ce que nous faisons aujourd’hui prépare demain.
Paul s’en explique dans la lettre aux Philippiens : « Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage. Mais si, en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire. » (Ph 1,21-23).
On voit bien ici que Paul a dépassé la crainte de la mort, au contraire il la désire.
Le But Du Voyage
Pour autant, notre vie terrestre n’est pas ignorée, méprisée ; elle est orientée ; elle n’est pas dépréciée, car c’est son but, au contraire, qui lui donne tout son prix. Un peu comme quand on est en voyage, il est essentiel de ne jamais perdre de vue le but du voyage ; et c’est le but qu’on s’est fixé qui justifie tout le reste, la route choisie, les étapes, et même les difficultés du chemin... Or, quel est le but du voyage du chrétien ? Demeurer auprès du Seigneur, de façon totale et définitive et faire entrer dans cette demeure, dans cette mère-patrie tous les exilés que nous avons rencontrés sur notre route.
Or l’efficacité de nos efforts n’est pas toujours évidente ! Sur ce point aussi nous sommes dans l’obscurité... Peut-être ici, pour comprendre ce texte, faut-il essayer d’imaginer ce que peuvent être les sentiments d’un apôtre qui consacre toutes ses forces à sa mission et qui n’en voit guère les fruits. Combien ont eu l’impression de travailler en pure perte, de prêcher dans le désert, comme on dit ? C’est à eux que Paul s’adresse. Et c’est pour cela qu’il insiste tellement sur la confiance : « Nous gardons toujours confiance... Oui, nous avons confiance... ». S’il doit le répéter, c’est que cela ne va peut-être pas de soi tous les jours pour tout le monde !
Nous ne verrons que plus tard la récolte, pour l’instant, il ne faut pas se lasser de semer. Quel genre de graines ? On s’en doute, évidemment. Paul emploie l’expression : « Notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » ; il suffit d’avoir un peu lu l’Ancien Testament pour savoir ce qui plaît au Seigneur. À commencer par le prophète Michée : « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6,8).
Jérémie dit exactement la même chose, il dit, ce qui plaît au Seigneur, c’est le droit, la solidarité, la justice ; « Ainsi parle le SEIGNEUR : que le sage ne se vante pas de sa sagesse ! Que le fort ne se vante pas de sa force, que le riche ne se vante pas de sa richesse. Mais celui qui se vante, qu’il se vante plutôt de ceci : avoir assez d’intelligence pour me connaître, moi, le SEIGNEUR, qui exerce sur la terre la fidélité, le droit et la justice. Oui, en cela je me plais - oracle du SEIGNEUR ». (Jr 9,22-23).
Isaïe a même poussé l’audace jusqu’à dire qu’un païen comme le roi Cyrus pouvait plaire au Seigneur parce qu’il travaillait dans le bon sens si j’ose dire, quand il avait contribué à la reconstruction de la ville de Jérusalem et du Temple après l’Exil à Babylone.
Peut-être aurons-nous des surprises en passant la frontière ? Comme les hommes de la parabole rapportée par saint Matthieu ; à certains, le Seigneur dira : « Venez, les bénis de mon Père... Car j’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire... » Alors ils demanderont : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?... Eux aussi, comme dirait Paul, cheminaient sans voir. Et dans la lettre aux Éphésiens, il nous le promet : « Vous savez bien que chacun sera rétribué par le Seigneur selon le bien qu’il a fait. » (Ep 6,8).