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Livre de · 34 chapitres

Deutéronome

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Deutéronome 26, 4 - 10
AELF · Bible liturgique

Moïse disait au peuple d'Israël :

« Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes,

4 le prêtre recevra de tes mains la corbeille

et la déposera devant l'autel du SEIGNEUR ton Dieu.

5 Tu prononceras ces paroles devant le SEIGNEUR ton Dieu :

Mon Père était un Araméen vagabond,

qui descendit en Egypte :

il y vécut en immigré avec son petit clan.

C'est là qu'il est devenu une grande nation,

puissante et nombreuse.

6 Les Egyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ;

ils nous ont imposé un dur esclavage.

7 Nous avons crié vers le SEIGNEUR, le Dieu de nos pères.

Il a entendu notre voix,

il a vu que nous étions pauvres, malheureux, opprimés.

8 Le SEIGNEUR nous a fait sortir d'Egypte

par la force de sa main et la vigueur de son bras,

par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges.

9 Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays,

un pays ruisselant de lait et de miel.

10 Et voici maintenant que j'apporte les prémices

des produits du sol que tu m'as donné, SEIGNEUR. »

Deutéronome 26, 4 - 10
Commentaire

En Réponse Aux Dons De Dieu

Dans toutes les religions du monde, on pratique des gestes d’offrande ; on ne s’étonne donc pas d’en trouver également dans la Bible. Mais ce qui est très particulier en Israël, c’est le sens que l’on donne à ce geste. Et la forme de ce texte le montre bien ! Moïse ordonne un geste d'offrande, comme on le fait ailleurs ; mais, pour Israël, il s’agit d’une véritable profession de foi ! « Tu présenteras les prémices de tes récoltes... et tu prononceras ces paroles... » Suit tout un discours sur l’œuvre de Dieu en faveur de son peuple ; lequel pourrait se résumer en une simple phrase : tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, c’est le don de Dieu. Elle est là, la grande insistance et la nouveauté de l’ensemble de la Bible, et du livre du Deutéronome en particulier : dans les autres religions, il s’agit le plus souvent d’une démarche de demande pour obtenir les bienfaits dont les divinités ont le secret. Israël inverse complètement le sens du rite : le geste d’offrande y est vécu comme un geste de reconnaissance ; apporter les offrandes, ce n’est pas concéder à Dieu quelque chose qui nous appartiendrait, c’est reconnaître que tout nous vient de lui ; ce n’est pas arriver les mains pleines de nos richesses, c’est reconnaître que sans lui nos mains seraient vides. Dans cet esprit, apporter ses offrandes est un geste de mémoire.

Si le Deutéronome y insiste, c’est probablement que la leçon n’était pas inutile ! Effectivement, le peuple semblait devenu amnésique, la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu s’était estompée. Dans l’aridité du désert, le peuple avait pourtant bien compris que sa survie dépendait de Dieu et de lui seul ; mais une fois arrivé en terre promise, il risquait d’oublier cette dépendance fondamentale. Car, dès l’entrée en Canaan (ce que nous appelons aujourd’hui Israël), le peuple qui avait fait Alliance avec Dieu au désert a été confronté aux cultes des gens du pays. Ceux-ci adoraient Baal, le dieu de la pluie et donc de la fécondité des terres et des troupeaux. Et la difficulté consistait justement à ne pas se laisser contaminer par l’idolâtrie ambiante.

Tout le problème des prophètes a été de maintenir le peuple d’Israël dans la fidélité à l’Alliance du Sinaï ; car le premier commandement était formel : « Je suis le SEIGNEUR ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux que moi » (Dt 5,6-7). Le refrain des prophètes est toujours le même : Baal n’existe pas, il n’y a qu’un seul Dieu, le Dieu de Moïse qui a délivré son peuple de la main des Égyptiens, et qui l’accompagne tout au long de son histoire, et qui, enfin, lui donne ce pays.

Le Devoir De Mémoire

Voilà bien la préoccupation majeure de l’auteur de notre texte d’aujourd’hui : retrouvez la mémoire, rappelez-vous l’œuvre de Dieu en votre faveur depuis si longtemps. À vrai dire, le livre du Deutéronome tout entier pourrait s’appeler le livre de la mémoire. Et le rite d’offrande des prémices dont il est question ici est précisément vécu d’abord comme un geste de mémoire. C’est pourquoi il est accompagné de l’énumération des œuvres de Dieu en faveur de son peuple.

Commençons par le geste : dans le mot « prémices », il y a « premier » ; les prémices, ce sont les premiers fruits de la nouvelle récolte, les premières gerbes de blé, les premières grappes de raisin, le premier-né de la nouvelle portée... Ils sont le début et aussi la promesse : en soupesant la première gerbe, la première grappe, on sait si la récolte sera bonne. Ce rite d’offrande existait chez les agriculteurs du Proche-Orient, bien avant Moïse. De mémoire d’homme, on l’avait toujours connu, puisque le texte biblique en parle même pour Caïn et Abel. Comme nous l’avons vu, ce geste visait primitivement à obtenir les bénédictions de la divinité. Moïse ne l’avait donc pas inventé, il ne l’avait pas supprimé non plus. Mais il en avait transformé le sens : désormais tout était vécu en fonction de l’Alliance.

C’est ce que va préciser le discours qui accompagne le geste d’offrande. Il ne s’agit pas de demander à Dieu ses bienfaits pour demain ; on sait qu’on peut compter dessus ; il s’agit d’abord de reconnaître les bienfaits de Dieu envers son peuple depuis l’appel d’Abraham. On a là, sous la forme d’une profession de foi, un véritable résumé de l’histoire d’Israël : « Mon Père était un Araméen nomade » ; tout a commencé avec Abraham, l’Araméen choisi par Dieu pour devenir le père du peuple de l’Alliance. En hébreu, l’auteur utilise ici un mot qui signifie « vagabond, errant, égaré » au sens où, avant son appel par Dieu, Abraham n’avait pas découvert le Dieu unique, il était un idolâtre, donc notre auteur le considère comme un errant au sens spirituel.

La deuxième partie de la phrase « Mon Père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte » fait référence non plus à Abraham, l’ancêtre, mais à son descendant Jacob : lui et ses fils se sont installés en Égypte. Suit toute l’histoire que l’on connaît bien jusqu’à l’entrée en terre promise : « Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. » Alors le geste d’offrande prend tout son sens : en offrant la première gerbe, la première grappe, c’est toute la récolte que l’on présente à Dieu : « Et maintenant voici que j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donné, SEIGNEUR. »

Notre geste d’offrande au cours de la Messe a le même sens : reconnaissance que tout ce que nous possédons dans tous les domaines est cadeau de Dieu : « Tu es béni, Seigneur, Dieu de l’univers, nous avons reçu de ta bonté le pain (le vin) que tu nous donnes... » C’est ce que notre Missel appelle la « Préparation des dons » ; dommage qu’il ait oublié de préciser « Préparation des dons... de Dieu ».