CapBibliqueCapBiblique
← Retour aux livres
Livre de · 36 chapitres

Nombres

123456 (2)7891011 (2)12131415161718192021 (2)222324252627282930313233343536
Nb 21,4-9
AELF · Bible liturgique

Texte biblique non disponible pour ce passage — sera ajouté quand un passage de ce chapitre sera commenté dans la liturgie.

Nb 21,4-9
Commentaire

Le passage de Nombres 21, 4-9 s'inscrit dans la grande narration du séjour d'Israël au désert, à un moment où le peuple, après la mort d'Aaron à Hor-la-Montagne (Nb 20, 22-29), doit contourner le territoire d'Édom qui lui a refusé le passage. Ce détour rallonge considérablement la route vers la Terre promise et provoque ce que le texte hébreu appelle qotser nefesh (קֹצֶר נֶפֶשׁ, littéralement « le raccourcissement de l'âme »), c'est-à-dire un épuisement moral, une perte de souffle intérieur. Le genre littéraire est celui du récit de « murmure » (teluwnah), un schéma narratif récurrent dans le Pentateuque (Ex 15-17 ; Nb 11 ; 14 ; 16-17) qui suit toujours la même structure : épreuve, récrimination, châtiment, intercession, salut. Mais ce récit-ci possède une singularité remarquable : le remède prend la forme paradoxale de l'instrument même du châtiment — un serpent. Les destinataires originaux, familiers des cultes cananéens où le serpent avait une valeur apotropaïque (protectrice contre le mal), percevaient ici une subversion théologique : ce n'est pas le serpent en soi qui guérit, mais le regard de foi tourné vers le signe que Dieu commande d'élever.

La récrimination du peuple vise simultanément Dieu et Moïse (ba'Elohim uv-Mosheh), ce qui en fait un péché d'une gravité particulière : il ne s'agit pas seulement d'une plainte humaine contre un chef, mais d'une contestation de l'agir divin lui-même. Le peuple qualifie la manne de leḥem haqqeloqel (« pain de misère » ou « nourriture misérable »), un hapax biblique dont l'étymologie exacte reste discutée — certains y voient une racine liée à la légèreté, d'autres à la nausée. Ce qui est théologiquement frappant, c'est que le peuple rejette précisément le don par lequel Dieu le maintient en vie. La manne, signe quotidien de la providence, devient objet de dégoût. Le péché fondamental n'est pas la faim, mais l'ingratitude qui refuse de reconnaître la main de Dieu dans ce qui soutient l'existence.

Les serpents envoyés sont appelés neḥashim ha-serafim (« serpents brûlants »), le terme saraf désignant une brûlure — probablement la sensation causée par le venin. On notera que le même terme saraf désigne aussi les créatures célestes d'Isaïe 6, 2 (les séraphins), ce qui a nourri toute une réflexion sur l'ambivalence du serpent dans la symbolique biblique : figure du mal (Gn 3), mais aussi figure paradoxale du salut quand Dieu le commande. Le serpent de bronze que Moïse dresse sur un nes (un mât, un étendard, parfois traduit par « signal ») ne possède aucun pouvoir magique intrinsèque. Le texte est clair : la guérison vient du regard (hibbith, « regarder vers ») tourné vers le signe, c'est-à-dire d'un acte de confiance dans la parole de Dieu qui a prescrit ce geste. Le Livre de la Sagesse le formulera explicitement : « Celui qui se tournait vers lui était sauvé, non par l'objet contemplé, mais par toi, le Sauveur de tous » (Sg 16, 7).

Grégoire de Nysse, dans sa Vie de Moïse (II, 273-276), développe une lecture typologique saisissante : le serpent de bronze est le Christ qui, sans être lui-même pécheur, prend « la forme du péché » (cf. 2 Co 5, 21 ; Rm 8, 3) pour le détruire de l'intérieur. De même que le serpent d'airain ressemble aux serpents venimeux sans en être un, le Fils de Dieu revêt la chair mortelle sans porter le venin du péché. Augustin, dans ses Tractatus in Iohannem (XII, 11), prolonge cette ligne : le serpent élevé figure la mort du Christ en croix, et « de même que ceux qui regardaient le serpent ne périssaient pas par les morsures des serpents, de même ceux qui contemplent dans la foi la mort du Christ sont guéris des morsures des péchés ». Augustin insiste sur le fait que le bronze — métal durable — signifie la victoire définitive du Christ sur la mort.

L'intertextualité vétérotestamentaire de ce passage est riche. On peut le lire en miroir de Genèse 3 : le serpent qui, dans le jardin, provoque la chute et la mort devient, élevé sur un mât, instrument de guérison et de vie. Cette inversion typologique est fondamentale pour la théologie chrétienne de la rédemption. On notera aussi que le serpent de bronze réapparaît en 2 Rois 18, 4 : le roi Ézéchias le détruit parce que le peuple en avait fait un objet de culte idolâtre (Neḥushtan). Ce détail historique montre que le risque de dérive magique était bien réel et que la tradition biblique elle-même a veillé à purifier le signe de toute interprétation superstitieuse. Le signe n'a de valeur que dans la relation vivante avec le Dieu qui le donne.

Un débat exégétique persistant concerne l'arrière-plan culturel de ce récit. Les archéologues ont retrouvé dans le Néguev et le Sinaï des figurines de serpents en cuivre datant de l'âge du Bronze, et le serpent était un symbole de guérison répandu au Proche-Orient ancien (on pense au caducée). Certains exégètes historico-critiques y voient un récit étiologique tardif destiné à légitimer la présence du Neḥushtan dans le Temple avant sa destruction par Ézéchias. D'autres maintiennent l'ancienneté de la tradition. Quoi qu'il en soit de la genèse littéraire, le texte canonique opère un déplacement théologique décisif : le serpent n'est pas un talisman, il est un nes, un signal, un étendard — le même mot utilisé en Isaïe 11, 10 pour désigner le rejeton de Jessé « dressé comme un signal pour les peuples ». L'objet matériel n'est qu'un support pour l'acte de foi.

La portée théologique de ce texte, spécialement en temps de Carême, touche à la dynamique du péché, de la conversion et du salut. Le peuple doit d'abord reconnaître sa faute (« nous avons péché »), puis se tourner vers Moïse comme intercesseur, enfin poser un acte de confiance en regardant le signe prescrit par Dieu. Ce triple mouvement — aveu, intercession, regard de foi — préfigure la structure même du sacrement de réconciliation dans la tradition catholique. Mais surtout, le texte révèle un Dieu qui, même dans le châtiment, ouvre un chemin de guérison. Le remède ne vient pas d'ailleurs que du lieu même de la blessure : c'est un serpent qui guérit de la morsure des serpents. Cette logique de guérison par le semblable, que les Pères ont lue comme une anticipation de l'Incarnation et de la Croix, traverse tout le mystère chrétien.

Nombres 21 | La Bible commentée | CapBiblique