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Livre de · 36 chapitres

Nombres

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Nombres 21, 4-9
AELF · Bible liturgique

4 Ils partirent de Hor-la-Montagne par la route de la mer de Suph, pour contourner le pays d'Édom. En chemin, le peuple perdit patience.
5 Il parla contre Dieu et contre Moïse : " Pourquoi nous avez-vous fait monter d'Égypte pour mourir en ce désert ? Car il n'y a ni pain ni eau ; nous sommes excédés de cette nourriture de famine. "
6 Dieu envoya alors contre le peuple les serpents brûlants, dont la morsure fit périr beaucoup de monde en Israël.
7 Le peuple vint dire à Moïse : " Nous avons péché en parlant contre Yahvé et contre toi. Intercède auprès de Yahvé pour qu'il éloigne de nous ces serpents. " Moïse intercéda pour le peuple
8 et Yahvé lui répondit : " Façonne-toi un Brûlant que tu placeras sur un étendard. Quiconque aura été mordu et le regardera restera en vie. "
9 Moïse façonna donc un serpent d'airain qu'il plaça sur l'étendard, et si un homme était mordu par quelque serpent, il regardait le serpent d'airain et restait en vie.

Nombres 21, 4-9
Commentaire

Le Livre de l'Exode et celui des Nombres racontent plusieurs épisodes assez semblables : le peuple arraché à l'Égypte et à l'esclavage par Moïse est en marche vers la Terre Promise ; mais une fois passée l'exaltation de la libération et du miracle de la Mer Rouge, il faut bien affronter le quotidien dans le désert ; (nos voyages modernes en autocars touristiques dans le Sinaï n'ont qu'un très lointain rapport avec cette laborieuse traversée, il faut bien le dire !) Le désert, par définition, est un lieu totalement inhospitalier et il faudrait une foi bien accrochée dans son guide pour le suivre sans états d'âme ! Tout le problème est là ; ils étaient esclaves en Égypte, ce qui veut dire qu'ils étaient sédentaires, donc probablement pas du tout entraînés à la longue marche à pied pour la plupart ; et puis, un maître d'esclaves, les nourrit au moins un minimum, pour qu'ils aient assez de forces pour travailler ; les Hébreux ne mouraient donc pas de faim là-bas ; de loin, les oignons d'Égypte apparaissent comme un luxe ! Dans le désert, c'est fini ! Il va falloir se débrouiller avec les moyens du bord ; et ceux-ci ont dû se montrer plus d'une fois terriblement décevants !

Les mauvais jours, inévitablement, on s'est demandé pourquoi on était là ; on imagine sans peine les crises de découragement chaque fois qu'on a eu faim, soif, ou simplement peur : peur de ne jamais arriver, peur des affrontements avec d'autres tribus nomades, peur aussi d'affronter des animaux du désert pas tous inoffensifs. Ce Moïse, pensait-on, n'avait pas bien calculé les risques… Il y avait la manne, pourtant, mais à la longue, on finissait par s'en lasser.

L'épisode du serpent de bronze se situe l'un de ces mauvais jours : on pourrait raconter le drame en quatre actes ; acte 1, le texte nous dit « Le peuple était à bout de courage et se mit à récriminer contre Dieu et Moïse : pourquoi nous as-tu fait monter d'Égypte ? Etait-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n'y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! » Acte 2, « Alors le SEIGNEUR envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante (autrement dit venimeux) et beaucoup moururent » ; acte 3, le peuple se repent : « Nous avons péché contre le SEIGNEUR et contre toi. S'il te plaît, intercède pour nous, que le Seigneur éloigne ces serpents ». Acte 4, Dieu donne à Moïse cette consigne qui nous étonne un peu : fabrique un serpent (la tradition dit qu'il était de bronze), fixe-le au sommet d'une perche ; tous ceux qui auront été mordus n'auront qu'à le regarder, ils seront guéris. »

Évidemment, aujourd'hui, nous ne dirions pas que les serpents sont une punition ; cette séquence : le peuple se conduit mal, donc Dieu punit, alors le peuple se repent, et Dieu passe l'éponge, nous paraît un peu surprenante ; nous avons eu plus de trois mille ans pour découvrir que les choses sont moins simples ; mais, à l'époque, c'est tout spontanément qu'on a dit « Dieu nous punit » ; justement, il est très intéressant de voir comment Moïse s'y prend ; il n'entre pas dans la discussion « est-ce que, oui ou non, les serpents sont une punition de Dieu ? » Et d'ailleurs, quand on rencontre quelqu'un qui est dans la maladie ou le deuil, s'il est convaincu que tout cela vient de Dieu, la première urgence n'est peut-être pas de le dissuader.

L'objectif de Moïse, c'est de convertir ce peuple toujours soupçonneux, toujours méfiant à une attitude de foi, c'est-à-dire de confiance, quelles que soient les difficultés rencontrées. Plus que tous les serpents du monde, c'est le manque de foi qui ralentit ce peuple dans sa marche vers la liberté ; car Moïse a bien entendu : il ne s'agit pas d'une simple crise de découragement ; la phrase « pourquoi nous as-tu fait monter d'Égypte ? Etait-ce pour nous faire mourir dans le désert ? » est une véritable mise en cause de Dieu et de Moïse, le même soupçon qui revient toujours (comme à Massa et Meriba) : quelque chose comme « au fond, Dieu et toi, Moïse, vous dites que vous voulez nous sauver, mais en réalité, vous voulez notre mort ».

Or Moïse sait déjà que la vraie vie, c'est de connaître Dieu, c'est-à-dire de lui faire confiance à tout moment. Alors il va prouver à ce peuple encore et toujours soupçonneux que Dieu ne demande qu'à le sauver. Pour éduquer son peuple à cette attitude de foi, Moïse s'appuie sur une pratique qui existait déjà ; la coutume d'adorer un dieu guérisseur existait bien avant lui : ce dieu était représenté par un serpent de bronze enroulé autour d'une perche ; nos caducées en sont peut-être la trace. C'était ni plus ni moins une pratique magique : il suffit de regarder un objet magique, un fétiche et tout s'arrange ; ce que va faire Moïse consiste à transformer ce qui était jusqu'ici un acte magique en acte de foi ; une fois de plus, comme il l'a fait pour des quantités de rites, il ne brusque pas le peuple, il ne part pas en guerre contre leurs coutumes ; il leur dit « faites bien tout comme vous avez l'habitude de faire, mais moi je vais vous dire ce que cela signifie. Faites-vous un serpent, et regardez-le : (en langage biblique, « regarder » veut dire « adorer ») ; mais sachez que celui qui vous guérit, c'est le Seigneur, ce n'est pas le serpent ; ne vous trompez pas de dieu, il n'existe qu'un seul Dieu, celui qui vous a libérés d'Égypte. Quand vous regardez le serpent, que votre adoration s'adresse au Dieu de l'Alliance et à personne d'autre, surtout pas à un objet sorti de vos mains ».

Quand le Livre de la Sagesse, des siècles plus tard, médite cet événement, c'est comme cela qu'il l'interprète : « Quiconque se retournait était sauvé, non par l'objet regardé, mais par toi, le Sauveur de tous ». (Sg 16, 7).

Compléments

Soit dit en passant, la lutte contre l'idolâtrie, la magie et toutes les pratiques de divination remplit toute l'histoire biblique ; et d'ailleurs, on peut parfois se demander si nous en sommes complètement sortis ? Car chassez le naturel, il revient au galop ! Ce serpent de bronze qui devait conduire le peuple à la vraie foi est redevenu un objet magique ; c'est pour cette raison que, plus tard, le roi Ezéchias le supprimera définitivement : « Ezéchias fit disparaître les hauts lieux, brisa les stèles, coupa le poteau sacré, et mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait fait, car les fils d'Israël avaient brûlé de l'encens devant lui jusqu'à cette époque ». (2 R 18, 4).