22 Le Seigneur parla à Moïse.
Il dit :
23 « Parle à Aaron et à ses fils.
Tu leur diras : Voici en quels termes vous bénirez les fils d'Israël :
24 "Que le Seigneur te bénisse et te garde !
25 Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu'il te prenne en grâce !
26 Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu'il t'apporte la paix !"
27 Ils invoqueront ainsi mon nom sur les fils d'Israël, et moi, je les bénirai. »
Voici donc comment les prêtres d'Israël, depuis Aaron et ses fils, bénissaient le peuple au cours des cérémonies liturgiques au Temple de Jérusalem… Formule qui fait partie du patrimoine chrétien désormais : puisque cette phrase du livre des Nombres figure parmi les bénédictions solennelles proposées pour la fin de la Messe. Vous avez remarqué la phrase : « Mon nom sera prononcé sur les enfants d'Israël » ; c'est une façon de parler, puisque, précisément, là-bas, on ne dit jamais le nom de Dieu, pour marquer le respect qu'on lui porte.
On sait à quel point, dans ce monde-là, le nom représente la personne elle-même. Prononcer le nom est un acte juridique marquant une prise de possession, mais aussi un engagement de protection. Quand un guerrier conquiert une ville, par exemple, on dit qu'il prononce son nom sur elle ; et le jour du mariage, le nom du mari est prononcé sur sa femme ; là encore, cela implique appartenance et promesse de vigilance. (À noter que la femme ne porte pas le nom de son mari pour autant).
Quand Dieu révèle son nom à son peuple, il se rend accessible à sa prière. Réciproquement, l'invocation du nom de Dieu constitue normalement un gage de bénédiction. Par voie de conséquence, les atteintes portées au peuple ou au temple de Dieu constituent un blasphème contre son nom, une insulte personnelle. Du coup, nous comprenons mieux la phrase de Jésus : « Ce que vous avez fait au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ». Sur toutes les personnes que nous rencontrerons cette année, nous pourrons nous dire que Dieu a posé son nom ! Voilà qui nous incitera à les regarder d'un œil neuf !
Revenons sur la bénédiction du Livre des Nombres. Je vous propose quatre remarques :
Première remarque
La formule des prêtres est au singulier : « Que le SEIGNEUR te bénisse » et non pas : « Que le SEIGNEUR vous bénisse » ; mais, en réalité, il s'agit bien d'Israël tout entier : c'est un singulier collectif. Et, plus tard, le peuple d'Israël a bien compris que cette protection de Dieu ne lui est pas réservée, qu'elle est offerte à l'humanité tout entière.
Deuxième remarque
« Que le SEIGNEUR te bénisse » (v. 24) est au subjonctif ; curieuse expression quand on y réfléchit : est-ce que le Seigneur pourrait ne pas nous bénir ? « Que le SEIGNEUR fasse briller sur toi son visage… Que le SEIGNEUR se penche vers toi… » De la même manière : « Ils invoqueront ainsi mon Nom sur les fils d'Israël, et moi, je les bénirai. » (v. 27). On a envie de demander : sinon il ne les bénirait pas ? Lui qui « fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants », c'est-à-dire sur tous les hommes, Lui qui nous dit d'aimer même nos ennemis… ? Bien sûr, nous connaissons la réponse : nous savons bien que Dieu nous bénit sans cesse, que Dieu nous accompagne, qu'il est avec nous en toutes circonstances.
Et pourtant ce subjonctif, comme tous les subjonctifs, exprime un souhait : mais c'est de nous qu'il s'agit : Dieu nous bénit sans cesse, mais nous sommes libres de ne pas accueillir sa bénédiction… comme le soleil brille en permanence même quand nous recherchons l'ombre… nous sommes libres de rechercher l'ombre… de la même manière, nous sommes libres d'échapper à cette action bienfaisante de Dieu… Celui ou celle qui se met à l'abri du soleil, perd toute chance de bronzer… ce ne sera pas la faute du soleil !
Alors, la formule « que Dieu vous bénisse » est le souhait que nous nous mettions sous la bénédiction de Dieu… On pourrait dire : Dieu nous propose sa bénédiction (sous-entendu : libre à nous de nous laisser faire ou pas). Ce subjonctif, justement, est là pour manifester notre liberté.
Troisième remarque
En quoi consiste la « bénédiction » de Dieu ? Que se passe-t-il pour nous ? Bénir est un mot latin : « bene dicere », « dire du bien »… Dieu dit du bien de nous. Ne nous étonnons pas que Dieu « dise du bien » de nous ! Puisqu'il nous aime… Il pense du bien de nous, il dit du bien de nous… Il ne voit en nous que ce qui est bien. Or la Parole de Dieu est acte : « Il dit et cela fut » (Gn 1). Donc quand Dieu dit du bien de nous, sa Parole agit en nous, elle nous transforme, elle nous fait du bien. Quand nous demandons la bénédiction de Dieu, nous nous offrons à son action transformante.
Quatrième remarque
Ce n'est pas pour autant un coup de baguette magique ! Être « béni », c'est être dans la grâce de Dieu, vivre en harmonie avec Dieu, vivre dans l'Alliance. Cela ne nous épargnera pas pour autant les difficultés, les épreuves comme tout le monde ! Mais celui qui vit dans la bénédiction de Dieu, traversera les épreuves en « tenant la main de Dieu ». « Béni tu le seras, plus qu'aucun autre peuple » promettait Moïse au peuple d'Israël (Dt 7, 14). Le peuple d'Israël est béni, cela ne l'a pas empêché de traverser des périodes terribles, mais au sein de ses épreuves le croyant sait que Dieu l'accompagne.
En cette fête de Marie, mère de Dieu, tout ceci prend un sens particulier. Lorsque l'ange Gabriel envoyé à Marie pour lui annoncer la naissance de Jésus l'a saluée, il lui a dit « Je te salue, pleine de grâce », c'est-à-dire comblée de la grâce de Dieu ; elle est par excellence celle sur qui le nom de Dieu a été prononcé, celle qui reste sous cette très douce protection : « Tu es bénie entre toutes les femmes… »
Cinquième remarque
Malheureusement, le texte français ne nous délivre pas toute la richesse de la formule originelle en hébreu ; cela pour deux raisons. Tout d'abord, le nom de Dieu, YHVH transcrit ici par « le SEIGNEUR », est celui que Dieu a révélé lui-même à Moïse. À lui tout seul, il est une promesse de présence protectrice, celle-là même qui a accompagné les fils d'Israël depuis leur sortie d'Égypte.
Ensuite, la traduction des verbes hébreux par un subjonctif en français est un indéniable appauvrissement. Car le système verbal en hébreu est très différent du français : pour être complet, il faudrait traduire « Le SEIGNEUR te bénit et te garde depuis toujours, il te bénit et te garde en ce moment, et il te bénira et te gardera à jamais. » Telle est bien notre foi !