L'archéologie biblique
Sommaire
« Que le Seigneur te bénisse et te garde ! » — Nombres 6, 24, gravé sur une amulette d'argent de Jérusalem vers le VIIᵉ-VIᵉ siècle avant J.-C.
La Bible ne raconte pas des mythes hors du temps : elle parle de rois, de villes, de guerres, d'un homme crucifié sous Ponce Pilate. Ces lieux et ces événements ont laissé des traces dans le sol. L'archéologie biblique les cherche, les date et les confronte aux textes. Cette page explique à quoi elle sert, ce qu'elle a trouvé, ce qu'elle discute encore, et ce qu'elle ne peut pas faire.
À quoi sert l'archéologie biblique ?
Restituer le monde de la Bible
L'archéologie fouille les villes, les maisons, les tombes, les inscriptions du Proche-Orient ancien. Elle ne cherche pas d'abord à « prouver » la Bible : elle reconstitue le monde dans lequel les textes ont été écrits, avec sa langue, ses objets, sa politique, sa religion. Elle aide ainsi à comprendre ce que le texte voulait dire à ses premiers lecteurs.
Quelques exemples de ce qu'elle apporte :
- la vie quotidienne : maisons à quatre pièces des villages israélites, pressoirs, citernes, lampes, poids et mesures, qui donnent chair aux paraboles et aux lois ;
- le contexte politique : les annales assyriennes, babyloniennes et perses, qui mentionnent des rois d'Israël et de Juda et situent la Bible dans l'histoire des empires ;
- les textes eux-mêmes : des manuscrits bibliques très anciens, qui permettent de vérifier comment le texte a été transmis ;
- la religion populaire : des figurines et des inscriptions qui montrent que le culte du seul Dieu d'Israël s'est imposé au prix d'une longue lutte, celle-là même dont parlent les prophètes.
Ce qu'elle ne peut pas faire
L'archéologie peut montrer qu'un roi a régné, qu'une ville a été détruite, qu'un homme a été crucifié. Elle ne peut pas montrer que Dieu a parlé, ni que Jésus est ressuscité. La foi ne repose pas sur une fouille, et une fouille ne la renverse pas.
L'Église invite à lire chaque texte selon son genre littéraire : un récit des origines, un poème, une chronique royale ou une parabole ne disent pas la vérité de la même manière (Dei Verbum 12). Quand l'archéologie ne confirme pas un récit dans le détail, la question n'est pas « la Bible s'est-elle trompée ? » mais « qu'a voulu dire l'auteur sacré ? ».
Une science où les catholiques ont leur place
L'École biblique et archéologique française de Jérusalem, fondée en 1890 par le dominicain Marie-Joseph Lagrange, est l'une des plus anciennes institutions de recherche de la ville. C'est de là qu'est née la Bible de Jérusalem. Un de ses membres, le P. Roland de Vaux, a dirigé les fouilles de Qumrân de 1951 à 1956. Les franciscains de la Custodie de Terre sainte ont, eux, fouillé de nombreux sanctuaires, dont Capharnaüm et Nazareth.
Ce qu'elle a découvert : l'Ancien Testament
Les plus anciennes mentions d'Israël et de David
- La stèle de Merneptah (découverte en 1896, vers 1208 av. J.-C., conservée au Caire) : un pharaon célèbre ses victoires en Canaan et mentionne « Israël » comme un peuple. C'est la plus ancienne mention connue de ce nom hors de la Bible.
- La stèle de Mesha (1868, IXᵉ siècle av. J.-C., musée du Louvre) : le roi de Moab raconte sa révolte contre Israël, que rapporte aussi le deuxième livre des Rois (2 R 3). Elle nomme Omri, roi d'Israël, et le Dieu d'Israël, YHWH.
- La stèle de Tel Dan (1993-1994, IXᵉ siècle av. J.-C., Israel Museum) : un roi araméen se vante d'avoir vaincu un roi « de la maison de David ». C'est la plus ancienne mention de David hors de la Bible généralement admise (une lecture semblable est proposée sur la stèle de Mesha), environ un siècle et demi après l'époque où la Bible le situe.
Les rois d'Israël et de Juda dans les annales des empires
- L'obélisque noir de Salmanazar III (1846, vers 825 av. J.-C., British Museum) : le roi d'Assyrie y reçoit le tribut de Jéhu, roi d'Israël ; le personnage prosterné est Jéhu ou son envoyé. C'est la seule représentation connue qui puisse être celle d'un roi d'Israël.
- Le siège de Lakish et de Jérusalem (701 av. J.-C.) : les annales de Sennachérib racontent qu'il a enfermé Ézéchias dans Jérusalem « comme un oiseau en cage » (annales de Sennachérib, prisme dit de Taylor, British Museum), sans dire qu'il a pris la ville ; les bas-reliefs de son palais montrent la prise de Lakish. La Bible raconte la même campagne (2 R 18-19).
- Le tunnel d'Ézéchias et l'inscription de Siloé (1880, fin du VIIIᵉ siècle av. J.-C.) : un canal de plus de 500 mètres creusé dans le roc pour amener l'eau dans la ville, comme le dit 2 R 20, 20 ; l'inscription raconte le moment où les deux équipes de tailleurs se sont rejointes.
- Le cylindre de Cyrus (1879, VIᵉ siècle av. J.-C., British Museum) : le roi perse y décrit sa politique de retour des peuples déportés et de restauration des sanctuaires ; il ne nomme pas les Juifs, mais éclaire l'édit rapporté par le livre d'Esdras (Esd 1).
Les plus anciens textes bibliques
- Les amulettes de Ketef Hinnom (1979, Jérusalem, vers le VIIᵉ-VIᵉ siècle av. J.-C.) : deux minuscules rouleaux d'argent qui portent la bénédiction sacerdotale des Nombres (Nb 6, 24-26). C'est le plus ancien fragment connu d'un texte biblique.
- Les manuscrits de la mer Morte (découverts à partir de 1947 à Qumrân) : environ 900 manuscrits, copiés entre le IIIᵉ siècle av. J.-C. et le Iᵉʳ siècle apr. J.-C., dont plus de 200 manuscrits bibliques. Avant eux, les plus anciens manuscrits hébreux complets de l'Ancien Testament dataient des Xᵉ-XIᵉ siècles. Le grand rouleau d'Isaïe, copié vers 125 av. J.-C., montre que le texte a été transmis avec une grande fidélité pendant mille ans, tout en attestant des variantes que les traductions modernes prennent en compte.
Ce qu'elle a découvert : le Nouveau Testament
- L'inscription de Pilate (1961, Césarée maritime) : une pierre dédicatoire qui porte le nom de Ponce Pilate, préfet de Judée. C'est la seule inscription monumentale connue qui le nomme avec son titre ; une petite bague trouvée à l'Hérodion, publiée en 2018, porte aussi le nom « Pilate », sans qu'on sache si elle est liée à lui.
- L'ossuaire de Caïphe (1990, Jérusalem) : un coffre à ossements richement décoré, portant le nom de Joseph fils de Caïphe, très probablement le grand prêtre qui a fait arrêter Jésus (Mt 26, 3-4 ; Jn 11, 49-53 ; 18, 13-14).
- Le talon crucifié de Givat ha-Mivtar (1968, Jérusalem) : l'os du talon d'un homme nommé Yehohanan, encore traversé par un clou. C'est le premier témoignage matériel découvert (et longtemps le seul) d'une crucifixion au temps de Jésus, et il montre qu'un crucifié pouvait recevoir une sépulture familiale.
- La piscine de Bethzatha : Jean la décrit près de la porte des Brebis, avec cinq colonnades (Jn 5, 2). Longtemps jugé symbolique, ce détail a été éclairé par les fouilles, près de l'église Sainte-Anne, de deux bassins entourés de portiques, selon une restitution couramment admise.
- La piscine de Siloé (2004) : les marches de la piscine du Iᵉʳ siècle où Jésus envoie l'aveugle-né se laver (Jn 9, 7) ont été mises au jour lors de travaux à Jérusalem.
- Capharnaüm : sous une église octogonale du Vᵉ siècle, les franciscains ont fouillé à partir de 1968 une maison du Iᵉʳ siècle transformée très tôt en lieu de culte, avec des graffitis chrétiens. La tradition y voit la maison de Pierre (Mc 1, 29).
- La synagogue de Magdala (2009) : l'une des rares synagogues du temps de Jésus retrouvées en Galilée, dans la ville de Marie de Magdala.
- L'inscription de Gallion (Delphes) : une lettre de l'empereur Claude mentionnant Gallion, proconsul d'Achaïe, devant qui Paul a comparu à Corinthe (Ac 18, 12). Elle permet de dater le séjour de Paul à Corinthe vers 50-52, l'un des points fixes de la chronologie du Nouveau Testament.
- Le papyrus P52 (bibliothèque John Rylands, Manchester) : un fragment de l'évangile de Jean (Jn 18), daté le plus souvent de la première moitié du IIᵉ siècle. C'est l'un des plus anciens manuscrits connus du Nouveau Testament.
Les lieux saints. Le Saint-Sépulcre repose sur une tradition très ancienne : l'église construite par Constantin au IVᵉ siècle se trouvait dans une ancienne carrière hors des murs du temps de Jésus, là où l'on taillait des tombes. Sous la basilique Saint-Pierre de Rome, les fouilles menées de 1939 à 1949 ont retrouvé une nécropole et un monument du IIᵉ siècle vénéré comme la tombe de Pierre ; en 1968, Paul VI a déclaré que des ossements retrouvés à proximité avaient été identifiés d'une manière qu'on pouvait tenir pour convaincante comme ceux de l'apôtre.
Ce qu'elle discute encore
L'archéologie ne confirme pas tout. Sur plusieurs points, elle pose des questions sérieuses, et les chercheurs, croyants compris, ne sont pas d'accord entre eux.
- Les patriarches (Abraham, Isaac, Jacob) : aucune trace directe, ce qui n'étonne pas pour des familles de pasteurs nomades. Les récits reflètent aussi des réalités plus tardives, comme la mention de chameaux domestiqués ou de Philistins.
- L'Exode : l'Égypte n'a laissé aucune trace d'une sortie massive d'Hébreux, ni le Sinaï d'un séjour de quarante ans. Beaucoup de chercheurs pensent qu'un groupe plus restreint a pu vivre une libération fondatrice, devenue ensuite la mémoire de tout Israël.
- La conquête de Canaan : les fouilles de Jéricho, notamment celles de Kathleen Kenyon (1952-1958), n'ont pas trouvé de ville fortifiée détruite à l'époque supposée de Josué. Le livre de Josué se lit aujourd'hui comme une relecture théologique plus que comme une chronique militaire.
- Le royaume de David et Salomon : vaste empire ou petite chefferie autour de Jérusalem ? Le débat oppose, depuis les années 1990, des archéologues comme Israël Finkelstein, qui en font un royaume modeste, à d'autres comme Eilat Mazar, qui s'appuyait sur ses fouilles de la Cité de David, ou Yosef Garfinkel, qui s'appuie sur celles de Khirbet Qeiyafa, pour défendre un État plus structuré dès le Xᵉ siècle av. J.-C.
Pour le croyant, ces débats ne sont pas une menace. La Bible est un livre de foi qui relit l'histoire à la lumière de Dieu ; elle enseigne sans erreur la vérité que Dieu a voulu y consigner pour notre salut (Dei Verbum 11), ce qui n'en fait pas un manuel d'histoire au sens moderne. La Commission biblique pontificale a rappelé que l'étude historique et critique des textes est indispensable à leur juste interprétation (L'interprétation de la Bible dans l'Église, 1993).
Prudence : les faux et la pseudo-archéologie
Le sujet attire les faussaires et les sensationnalistes :
- l'« ossuaire de Jacques, frère de Jésus », présenté en 2002 : son inscription a été déclarée fausse en 2003 par l'Autorité des antiquités d'Israël ; le procès pour faux qui a suivi s'est terminé en 2012 sans condamnation sur ce point, mais sans établir l'authenticité, qui reste très contestée ;
- des fragments « de la mer Morte » apparus sur le marché après 2002 : en 2020, le Museum of the Bible de Washington a reconnu que les seize fragments qu'il avait achetés étaient des faux modernes ;
- l'arche de Noé, les roues de chars de Pharaon dans la mer Rouge et autres « découvertes » annoncées par des amateurs : aucune n'a été publiée ni validée par des archéologues.
Une règle simple : une découverte sérieuse est fouillée en place, publiée dans une revue scientifique et discutée par les spécialistes. Un objet acheté sur le marché des antiquités, sans provenance connue, appelle la plus grande prudence.
Et pour vous ?
L'archéologie donne un sol à la foi : les récits bibliques se passent dans des lieux réels, où l'on peut encore marcher. Un pèlerinage en Terre sainte en fait l'expérience concrète. Sans voyager, les grands musées exposent plusieurs de ces pièces : la stèle de Mesha au Louvre, l'obélisque noir, les reliefs de Lakish et le cylindre de Cyrus au British Museum, la stèle de Tel Dan à l'Israel Museum de Jérusalem, dont le Sanctuaire du Livre présente le grand rouleau d'Isaïe (d'ordinaire en fac-similé, l'original n'étant exposé que ponctuellement).
Et quand vous lisez un passage à la messe, souvenez-vous que ce texte a traversé les siècles : le rouleau d'Isaïe de Qumrân a été copié plus d'un siècle avant la naissance de Jésus.
Pour approfondir
- École biblique et archéologique française de Jérusalem — l'institution dominicaine fondée par le P. Lagrange
- Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (1993) — texte italien en ligne ; édition française au Cerf (1994)
- Dei Verbum, n° 11 et 12 — vérité de l'Écriture et genres littéraires
- Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, Bayard, 2002 — la thèse « basse », très discutée, mais incontournable
- Le Monde de la Bible (Bayard) — revue française d'archéologie et d'histoire biblique
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