Lectio divina
Sommaire
« Cherchez en lisant, et vous trouverez en méditant ; frappez en priant, et l'on vous ouvrira par la contemplation. » — Guigues II le Chartreux, L'Échelle des moines
Qu'est-ce que c'est ?
La lectio divina — la « lecture divine » — est la manière la plus ancienne de prier avec la Bible. L'expression remonte à Origène (IIIᵉ siècle) ; la pratique traverse les Pères de l'Église et devient le cœur de la vie monastique : la Règle de saint Benoît (ch. 48) réserve chaque jour des heures à la lecture de l'Écriture.
Vers la fin du XIIᵉ siècle, Guigues II, prieur de la Grande Chartreuse, lui donne sa forme classique dans une courte lettre, L'Échelle des moines : quatre degrés, comme les barreaux d'une échelle qui relie la terre au ciel. Son image est restée célèbre : la lecture porte la nourriture à la bouche, la méditation la mâche, la prière en tire la saveur, la contemplation est la douceur même qui réjouit et restaure.
Longtemps réservée aux cloîtres, la lectio a été rendue à tous les fidèles par Vatican II, qui demande que la lecture de l'Écriture aille de pair avec la prière, « car nous lui parlons quand nous prions, mais nous l'écoutons quand nous lisons les oracles divins » (saint Ambroise, cité par Dei Verbum 25). En 2010, Benoît XVI en a décrit les étapes dans Verbum Domini (n° 86-87), et en 2019 le pape François l'a de nouveau recommandée dans Aperuit illis, qui institue le dimanche de la Parole de Dieu.
Une conviction la porte : l'Écriture n'est pas seulement un texte à étudier, c'est quelqu'un qui parle. On ne la lit pas pour en savoir davantage, mais pour se laisser rejoindre.
Les quatre degrés… et un cinquième
On peut compter une vingtaine de minutes. Choisir un texte court : quelques versets suffisent — l'évangile du jour, un psaume, un passage d'épître.
1. Lectio — lire (3-5 min)
Lire le texte lentement, plusieurs fois, si possible à voix basse, comme les moines qui « mâchaient » les mots. Sans chercher encore à prier : simplement écouter ce qui est écrit.
Benoît XVI la formule ainsi : que dit en soi le texte biblique ? (Verbum Domini, 87). Sans cette étape, prévient-il, le texte risque de n'être qu'un prétexte pour ne jamais sortir de nos propres pensées.
2. Meditatio — méditer (5-10 min)
S'arrêter sur un mot, une phrase qui accroche, et la ruminer : la répéter, la laisser résonner, la relier à sa propre vie. Les anciens parlaient de ruminatio.
Benoît XVI la formule ainsi : que nous dit le texte biblique ? Chacun se laisse toucher personnellement : il ne s'agit pas de paroles prononcées dans le passé, mais adressées maintenant. Autrement dit, pour soi : que me dit ce texte, aujourd'hui ?
3. Oratio — prier (3-5 min)
Répondre. Remercier, demander, louer, se plaindre même — avec ses propres mots ou avec ceux du texte.
Benoît XVI la formule ainsi : que disons-nous au Seigneur en réponse à sa parole ?
4. Contemplatio — contempler (quelques minutes)
Se taire. Rester en présence, sans rien produire, comme on reste auprès de quelqu'un qu'on aime quand il n'y a plus besoin de parler. Pour Guigues, c'est le sommet de l'échelle, et c'est un don : on ne le fabrique pas, on le reçoit — ou pas, et ce n'est pas un échec.
Benoît XVI y ajoute une dimension : dans la contemplation, on reçoit « le même regard que Lui pour juger la réalité » et l'on se demande quelle conversion le Seigneur attend.
5. Actio — agir
Benoît XVI le rappelle : la lectio divina ne s'achève pas « tant qu'elle ne débouche pas dans l'action », dans le don de soi aux autres. Concrètement : emporter une parole pour la journée, et la laisser travailler.
Un exemple — Psaume 22 (23) : on lit le psaume deux ou trois fois (lectio). Un verset arrête : « Il me mène vers les eaux tranquilles. » On le répète, on se demande où sont, dans sa vie, ces eaux tranquilles — ou pourquoi on les fuit (meditatio). On le dit au Seigneur : « Mène-moi, j'en ai besoin » (oratio). Puis on se tait, simplement là (contemplatio). Et l'on part avec ce verset en tête pour la journée (actio).
Deux chemins vers la même Parole
La lectio divina et la prière ignatienne sont les deux grandes manières de prier l'Écriture dans la tradition occidentale. Elles ne sont pas rivales : l'Église recommande les deux.
| Lectio divina | Prière ignatienne | |
|---|---|---|
| Origine | Tradition monastique, formalisée par Guigues II (XIIᵉ s.) | Exercices spirituels de saint Ignace (XVIᵉ s.) |
| Déroulement | Lire → méditer → prier → contempler (→ agir) | Se disposer → préludes (pour une contemplation : l'histoire, la composition de lieu, la demande de grâce ; pour une méditation : les deux derniers) → contempler ou méditer → colloque → relecture |
| Rapport au texte | On savoure les mots, on les rumine | On entre dans la scène, avec l'imagination et les sens intérieurs |
| Ce qu'on guette | Le mot, le verset qui « parle » | Les mouvements intérieurs : consolation, désolation |
| Horizon | Le repos en Dieu, la transformation lente | La rencontre, et le discernement pour choisir et agir |
| Tempérament | Plus silencieux, plus simple | Plus actif, plus affectif, plus guidé |
Parentés et différences
Attention au faux ami : « contemplation »
C'est le piège le plus courant. Le même mot désigne deux choses très différentes.
- Dans la lectio divina, la contemplation est le sommet : un repos silencieux en Dieu, au-delà des mots et des images, reçu comme un don.
- Chez Ignace, la contemplation est une activité de l'imagination : « voir les personnes, entendre les paroles, regarder ce qu'elles font » (Exercices 114-116) — entrer dans une scène de l'Évangile comme si l'on y était.
Quand un livre parle de « contempler un texte », il faut donc toujours se demander de quelle tradition il vient.
Ignace connaît la lectio
Ignace n'invente pas contre les moines. Parmi ses « trois manières de prier », la deuxième (Exercices 249-257) consiste à prendre une prière comme le Notre Père et à s'arrêter sur chaque mot, « aussi longtemps » qu'on y trouve du sens, du goût et de la consolation. Et si l'on trouve de quoi nourrir toute l'heure dans un ou deux mots, pas besoin d'aller plus loin. C'est de la lectio à l'état pur.
De même, la méditation ignatienne, qu'Ignace propose pour les textes qui ne racontent pas une scène, est très proche de la meditatio des moines. Et les deux traditions se rejoignent sur l'essentiel : « ce n'est pas l'abondance de la science qui rassasie l'âme et la satisfait : c'est le sentiment et le goût intérieur des vérités qu'elle médite » (Exercices spirituels, n° 2, trad. P. Jennesseaux).
Ce qu'Ignace ajoute
L'apport propre d'Ignace, c'est l'attention aux motions : ce que la prière remue en nous — paix, joie, trouble, résistance — devient un langage à interpréter. D'où la relecture après la prière, et le discernement des esprits, qui fait de la prière un chemin pour choisir. La lectio transforme lentement le regard ; l'ignatien aide aussi à décider.
Laquelle choisir ?
Il n'y a pas de bonne réponse unique, et rien n'oblige à choisir une fois pour toutes. Quelques repères :
- Selon le texte. Un récit d'Évangile (une guérison, un repas, une rencontre) se prête bien à la contemplation ignatienne. Un psaume, une épître, un livre de sagesse, où il n'y a pas de scène à imaginer, se prêtent mieux à la lectio.
- Selon le moment. Face à une décision, une question de vie, l'ignatien et son discernement sont précieux. Pour une prière quotidienne et gratuite, la lectio est souvent plus simple à tenir.
- Selon le tempérament. Certains prient mieux avec des images, d'autres avec des mots, d'autres dans le silence. On peut aussi alterner selon les saisons de la vie.
Le critère reste celui d'Ignace comme celui des moines : garder ce qui aide à rencontrer Dieu, laisser le reste.
Et sur CapBiblique ?
Les pages de prière quotidiennes suivent quatre étapes — Entrer, Comprendre, Contempler, Prier — inspirées de la prière ignatienne (voir le guide). Mais on peut les lire à travers les deux traditions :
| Étape du site | Côté ignatien | Côté lectio divina |
|---|---|---|
| 🕯️ Entrer | Se disposer : la prière préparatoire | Se mettre en présence avant de lire |
| 📘 Comprendre | — | Lectio : le texte du jour, puis ce qui prépare la meditatio : que dit le texte ? |
| 🔥 Contempler | Demande de grâce, composition de lieu, méditation guidée, colloque | — (le mot n'a pas ici le sens de Guigues) |
| 🙏 Prier | Oraison finale, qui rassemble les fils du jour | Oratio |
Deux choses de la lectio n'ont pas d'étape propre sur le site, et l'on peut les ajouter soi-même :
- La contemplation au sens des moines : après le colloque, rester quelques minutes en silence, sans rien lire ni rien dire.
- L'actio : avant de fermer la page, choisir une parole à emporter pour la journée.
Et pour les jours où l'on a peu de temps, la lectio toute simple — lire l'évangile du jour, s'arrêter sur un mot, le dire au Seigneur — reste une belle manière d'utiliser le site.
Pour approfondir
Textes de référence
- Lettre sur la vie contemplative (L'Échelle des moines) — Guigues II le Chartreux, Sources chrétiennes n° 163 (Cerf) : le texte fondateur, court et lumineux. Une présentation accessible sur Narthex
- Verbum Domini — Benoît XVI (2010), n° 86-87 : les étapes de la lectio divina présentées pour tous les fidèles
- Dei Verbum — Concile Vatican II, n° 25 : la lecture de l'Écriture unie à la prière
Livre
- Prier la Parole. Une introduction à la lectio divina — Enzo Bianchi, fondateur de la communauté de Bose (Bellefontaine, coll. Vie monastique ; réédité chez Albin Michel) : le classique qui a fait redécouvrir la lectio à beaucoup de lecteurs
En ligne
- Monastère de Bose — Lectio divina — une série de textes courts pour se lancer : lire, méditer, prier, le lieu, le silence
Pour Guigues II le Chartreux, la lecture cherche, la méditation trouve, la prière demande et la contemplation goûte.
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