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Jean
L'évangile johannique se distingue par son style méditatif, ses grands « Je suis » et son rythme de signes. Lis-le verset à verset, avec les commentaires en regard.
Le chapitre 17 de Jean — la « prière sacerdotale » selon l'expression forgée par David Chyträus au XVIe siècle — constitue le sommet et la clôture du grand discours d'adieu (Jn 13-17). Sa structure est triple : Jésus prie pour lui-même (vv. 1-5), pour ses disciples présents (vv. 6-19), pour les croyants à venir (vv. 20-26). Le passage liturgique d'aujourd'hui couvre la première section et l'ouverture de la deuxième. Rudolf Bultmann y voyait un remaniement d'un hymne gnostique de révélation ; la critique contemporaine (Raymond Brown, Jean Zumstein) reconnaît plutôt une composition johannique originale, profondément enracinée dans la tradition juive de la prière du grand prêtre au jour des Expiations (Yom Kippour, Lv 16) — d'où l'appellation traditionnelle de « prière sacerdotale ».
Le geste inaugural — eparas tous ophthalmous autou eis ton ouranon (« ayant levé les yeux au ciel ») — est la position juive de la prière debout (cf. Ps 122, 1 ; 1 R 8, 22), à l'opposé du publicain de Lc 18, 13. Le premier mot, Pater (« Père »), donne la clé de toute la prière : douze fois invoqué dans le chapitre, le Père est le terme premier et dernier de la vie filiale de Jésus. L'annonce « l'heure est venue » (elēlythen hē hōra) clôt un long suspens narratif : depuis Cana (Jn 2, 4 : « mon heure n'est pas encore venue »), l'Évangile attendait cette heure qui est, paradoxalement chez Jean, à la fois la passion et la glorification — hypsōsis (élévation) en croix et auprès du Père dans un seul mouvement.
Le verbe doxazein (« glorifier ») revient cinq fois en cinq versets et structure la péricope. Le concept johannique de gloire (doxa) hérite du kabod hébraïque, manifestation visible de la sainteté divine. Mais Jean opère un déplacement audacieux : la gloire de Dieu se manifeste pleinement dans la croix. Cyrille d'Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean (livre XI), explique : « Quand il demande à être glorifié, il ne demande pas une gloire qu'il n'aurait pas eue ; il demande que soit manifesté aux hommes ce qu'il était de toute éternité. » La glorification est donc révélation et non acquisition — point capital pour défendre la consubstantialité du Fils contre l'arianisme.
La définition de la vie éternelle au v. 3 — hina ginōskōsin se ton monon alēthinon Theon kai hon apesteilas Iēsoun Christon — est l'une des formules les plus denses du Nouveau Testament. Le verbe ginōskein au présent du subjonctif désigne une connaissance dynamique, expérientielle, qui prolonge le yada' biblique (connaître Dieu, c'est entrer en alliance avec lui, Os 6, 6). La vie éternelle n'est pas d'abord une durée mais une qualité de relation. Certains exégètes (Bultmann, Käsemann) ont jugé ce verset « anti-johannique » par son ton catéchétique et y ont vu une glose ecclésiale ; la majorité (Brown, Schnackenburg) le tient pour authentique, formulant en condensé la théologie de tout l'Évangile.
Augustin, dans son Traité 105 sur Jean, médite l'extraordinaire « glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde existe » : « Voici la voix du Verbe éternel ; voici la prière qui ne peut être que de Celui qui était avant le monde. » Pour Augustin, ce verset est la pierre angulaire de la christologie pré-existante et ruine d'avance toute lecture adoptianiste. Grégoire de Nysse, dans son Contre Eunome (livre III), s'appuie sur le même verset pour affirmer que le Fils ne reçoit pas une gloire nouvelle mais récupère manifestement, dans l'humanité assumée, la gloire qui lui appartient en propre selon la divinité — fondement de la doctrine de la communicatio idiomatum.
Le don des disciples par le Père au Fils (hous edōkas moi, répété six fois dans le chapitre) introduit une thématique d'élection qui a suscité d'âpres débats. Augustin, dans le De praedestinatione sanctorum, y voyait la preuve d'une prédestination antécédente ; Jean Chrysostome (Homélies sur Jean, 80) modère en soulignant que ce « don » du Père n'exclut pas la liberté humaine, comme le montre la suite immédiate : « ils ont gardé ta parole ». Le débat traverse toute l'histoire de la théologie de la grâce, de Pélage à Jansénius. Le texte johannique tient ensemble, sans la résoudre spéculativement, l'initiative absolue du Père et la fidélité réelle des disciples.
Enfin, l'affirmation paradoxale « je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi » (v. 11a) condense l'ecclésiologie johannique. L'Église naît précisément de cet écart : présents au monde sans être du monde, les disciples vivent du Christ absent-présent. Cette tension rejoint puissamment la première lecture : Paul aussi se sait sur le point de quitter ses Anciens d'Éphèse, leur confiant l'Église qu'il a engendrée par sa parole, comme Jésus confie au Père les disciples qu'il a reçus de lui. Les deux textes liturgiques construisent une typologie pastorale : tout pasteur, à l'imitation du Christ, doit savoir partir en remettant son troupeau à plus grand que lui — au Père seul vrai gardien.