21 Alors Pierre, s'avançant, lui dit : " Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu'à sept fois ? "
22 Jésus lui dit : " Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix-sept fois.
23 " A ce propos, il en va du Royaume des Cieux comme d'un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
24 L'opération commencée, on lui en amena un qui devait dix mille talents.
25 Cet homme n'ayant pas de quoi rendre, le maître donna l'ordre de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, et d'éteindre ainsi la dette.
26 Le serviteur alors se jeta à ses pieds et il s'y tenait prosterné en disant : "Consens-moi un délai, et je te rendrai tout. "
27 Apitoyé, le maître de ce serviteur le relâcha et lui fit remise de sa dette.
28 En sortant, ce serviteur rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent deniers ; il le prit à la gorge et le serrait à l'étrangler, en lui disant : "Rends tout ce que tu dois. "
29 Son compagnon alors se jeta à ses pieds et il le suppliait en disant : "Consens-moi un délai, et je te rendrai. "
30 Mais l'autre n'y consentit pas ; au contraire, il s'en alla le faire jeter en prison, en attendant qu'il eût remboursé son dû.
31 Voyant ce qui s'était passé, ses compagnons en furent navrés, et ils allèrent raconter toute l'affaire à leur maître.
32 Alors celui-ci le fit venir et lui dit : "Serviteur méchant, toute cette somme que tu me devais, je t'en ai fait remise, parce que tu m'as supplié ;
33 ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j'ai eu pitié de toi ?"
34 Et dans son courroux son maître le livra aux tortionnaires, jusqu'à ce qu'il eût remboursé tout son dû.
35 C'est ainsi que vous traitera aussi mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. "
1 Et il advint, quand Jésus eut achevé ces discours, qu'il quitta la Galilée et vint dans le territoire de la Judée au-delà du Jourdain.
Matthieu
DE L'EVANGILE DE MATTHIEU
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l'Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu'il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s'il a été composé pour des chrétiens d'origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d'origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s'il a été d'abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : "allez, de toutes les nations, faites des disciples" (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l'avant-dernière, etc...), concentrées autour de la 6ème partie, le "Discours en paraboles", qui sert en quelque sorte de "pivot". Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l'autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par "cette génération" (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l'auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l'Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le "Nouveau Moïse".
Le 4ème discours de Jésus, le discours communautaire, que nous lisons actuellement, se déroule en 2 parties : - l'importance des "petits", des "démunis", qu'il faut savoir accueillir et imiter dans la communauté (18, 1 - 14), - comment se comporter en communauté de disciples de Jésus : correction fraternelle et exclusions, le pardon, avec en complément la parabole du serviteur pardonné qui ne pardonne pas (18, 15 - 35).
2. Message
Après avoir fait le point sur un certain nombre dc situations et défini un certain nombre d'attitudes (la vraie grandeur devant Dieu, le scandale causé aux "petits", la nécessité de rechercher celui qui s'égare, les procédures dc jugement), Jésus en vient maintenant à la pratique du pardon entre frères et soeurs de la communauté. Pierre l'interroge à ce sujet de façon on ne peut plus précise : pardonner, est-ce une attitude exceptionnelle ou une attitude qu'il faut avoir constamment ?
La réponse de Jésus est absolument sans ambiguïté: il faut pardonner 70 fois 7 fois, c'est- à-dire toujours. "7" et "70" sont des chiffres symbolisant la plénitude et l' accomplissement. Et .Jésus d'illustrer cette réponse d'une parabole sur le Royaume des cieux, mettant Dieu en scène sous le rôle du roi qui remet à l'un de ses serviteurs, qui l'en a supplié, une dette incommensurable de 60 millions de pièces d'argent, et cela sans condition aucune, simplement par pitié et par compassion. Le pardon que Dieu accorde est premier, et il dépasse tout ce qu'on peut imaginer.
Face à cela, le serviteur, bien que pardonné ainsi de façon magnifique, va se faire condamner parce qu'il n'a pas vraiment accueilli ce pardon comme un don gratuit, immérité totalement, et qu'il doit essayer de prolonger, en imitant l'attitude de Dieu qui lui a si bien pardonné. Pour quelque 100 pièces d'argent que lui doit un collègue, il exige remboursement immédiat, ne veut pas accorder le moindre délai de remboursement, et encore moins envisager de remettre la dette, et il fait jeter le débiteur en prison.
La leçon de ce récit nous est fournie au terme de la parabole, quand le roi reproche au serviteur, à qui il avait remis la totalité de son énorme dette, de n'avoir pas mesuré la dimension du don et du pardon qui lui avaient été accordés : ce serviteur aurait dû, à son tour, se comporter à l'égard de son collègue comme le roi s'était comporté envers lui.
Conclusion lumineuse : Dieu, qui nous pardonne en premier, avec une telle gratuité, attend de nous que nous pardonnions à nos frères et soeurs de tout notre coeur.
3. Decouvertes
L'importance de la somme que doit au roi le serviteur indique bien que, malgré ses paroles, il ne pourra jamais rembourser, même progressivement, avec le temps, comme il le demande. Il ne pourra s'en tirer que par une remise totale de sa dette, dans le don reçu de la miséricorde totalement gratuite. Devant Dieu, uous sommes ce serviteur, dans une situation absolument "bouchée", et dont nous ne pouvons nous "dépétrer" sans recevoir la grâce gratuite du salut, qui est pardon et remise totale de nos péchés et autres dettes vis- à-vis du Seigneur et de ses exigences.
Notre seule attitude correcte de disciples pardonnés est donc d'être disposés à pardonner , indéfiniment, autant de fois qu'il le faudra. à nos frères et soeurs. selon le sens de l'expression "70 (ou 77) fois 7 fois", même si nous ne pouvons y arriver sans la grâce de Dieu. La parabole répond donc entièrement à la question posée par Pierre à Jésus.
Le verset 34 laisse supposer un châtiment sans fin. dans la mesure où l'on pense que le remboursement d'une pareille somme est absolument impossible, encore que le jugement définitif n'appartient qu'à Dieu et que nous n'ayons aucun droit d'en présager l'issue pour qui que ce soit. La seule chose dont nous soyons sûrs, c'est que le don de Dieu dépassera toujours tout ce qu'on peut imaginer ou concevoir (Ephésiens, 3, 20 - 21).
A noter que la position de Jésus sur le pardon est complètement à l'inverse de celle de Lamech, concernant sa vengeance, en Genèse, 4, 15. 24. D'autre part, on s'est demandé si cette Parabole du serviteur impitoyable n'a pas d'abord été composée pour servir de commentaire imagé à l'instruction de Jésus en Matthieu, 6, 12, 14 et 15, sur la prière qu'il nous propose, le "Notre Père", et les remarques qui la suivent, concernant le pardon.
4. Prolongement
Le pardon de Dieu, sa grâce gratuite qui nous rend justes devant lui, sont vraiment le fondement de notre existence chrétienne, si nous les accueillons dans la foi. C'est par grâce que nous sommes sauvés, nous n'y sommes pour rien, c'est un don de Dieu, écrit Paul aux Ephésiens, 2,4 -10. Voir également Colossiens, 2, 13.
Quand Jésus ressuscité apparaît à ses disciples, le soir de Pâques, dans l'Evangile de Jean, au chapitre 20, il leur donne, dans l'Esprit Saint, la capacité de remettre les péchés, c'est-à-dire de transmettre le salut qu'il apporte. en effet, ce salut, qui nous est donné dans l'Esprit Saint, qui nous rends "fils", "héritiers" et "co-héritiers" avec le Christ, est vraiment pour nous une mort au péché, donc un pardon total : voir Romains, 8, 14 - 17 et 6, 4 - 11.
Lorsque nous nous adressons à Dieu comme Père, avec la prière que nous a laissée .Jésus, nous déclarons accepter la logique du pardon, en manifestant notre intention de pardonner à nos frères dans le prolongement du pardon reçu de Dieu. Sans cette logique, nous ne sommes pas disposés à recevoir le pardon de Dieu, d'où la formule de Jésus : "pardonne-nous nos péchés, eomme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". De nous-mêmes, nous ne sommes pas capables de vraiment pardonner, mais cela nous est possible avec la force reçue de Dieu qui nous sauve et nous pardonne, à la condition que nous soyons décidés à entrer dans cette logique du pardon, en essayant toujours de pardonner à nos frères et soeurs.
Prière
*Seigneur Jésus, nous avons du mal à nous rendre compte de l'extraordinaire grandeur de la gratuité de ton salut, et de la dimension de pardon qui lui est attachée, et nous sommes toujours tentés de nous justifier, de nous valoriser, à partir de nous-mêmes, en oubliant que tout est grâce et que nous avons tout reçu, ce qui nous engage à devenir d'autant plus humbles que nous avons à assumer nos responsabilités : fais que je n'oublie jamais que ma première dignité, face à ton Royaume, c'est d'être un pécheur pardonné, qui ne doit jamais douter de la miséricorde de Dieu, ni de la nécessité d'essayer de toujours mieux pardonner à tous mes frères et soeurs. AMEN.
14.08.2003.*