En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
1 « Ce que vous faites pour devenir des justes,
évitez de l’accomplir devant les hommes
pour vous faire remarquer.
Sinon, il n’y a pas de récompense pour vous
auprès de votre Père qui est aux cieux.
2 Ainsi, quand tu fais l’aumône,
ne fais pas sonner la trompette devant toi,
comme les hypocrites qui se donnent en spectacle
dans les synagogues et dans les rues,
pour obtenir la gloire qui vient des hommes.
Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense.
3 Mais toi, quand tu fais l’aumône,
que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite,
4 afin que ton aumône reste dans le secret ;
ton Père qui voit dans le secret
te le rendra.
5 Et quand vous priez,
ne soyez pas comme les hypocrites :
ils aiment à se tenir debout
dans les synagogues et aux carrefours
pour bien se montrer aux hommes
quand ils prient.
Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense.
6 Mais toi, quand tu pries,
retire-toi dans ta pièce la plus retirée,
ferme la porte,
et prie ton Père qui est présent dans le secret ;
ton Père qui voit dans le secret
te le rendra.
« Ne Soyez Pas Comme Ceux Qui Se Donnent En Spectacle... »
Nous avons là deux petits extraits du discours sur la montagne qui occupe l'ensemble des chapitres 5 à 7 de saint Matthieu ; tout le discours est articulé autour d'un noyau central qui est le Notre Père (6,9-13) ; c'est lui qui donne sens à tout le reste ; les recommandations que nous lisons aujourd'hui ne sont donc pas seulement des conseils d'ordre moral. Il y va du sens même de la foi : toutes nos démarches s'enracinent dans cette découverte que Dieu est Père ; ainsi prière, aumône et jeûne sont notre chemin pour nous rapprocher du Dieu-Père ; jeûner c'est apprendre à nous décentrer de nous-mêmes, prier c'est nous centrer sur Dieu, faire l'aumône, c'est nous centrer sur nos frères.
Par trois fois, Jésus reprend des formulations semblables qui semblent polémiques : « Ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle... » Il faut avoir en tête la très grande importance des attitudes religieuses dans la société juive de l’époque ; avec le risque inévitable d’attacher trop de prix aux manifestations extérieures ; et sans doute certains personnages en vue n’y échappaient-ils pas !
Ainsi parfois Matthieu a-t-il retenu les reproches de Jésus à ceux qui s’attachaient plus à la longueur de leurs franges qu’à la miséricorde et à la fidélité (Mt 23,5s). Ici, au contraire, Jésus invite ses disciples à une opération-vérité : « Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d’agir devant les hommes pour vous faire remarquer. » La justice était le grand souci des croyants : et si Jésus cite la recherche de la justice à deux reprises dans les Béatitudes (dans ce même discours), c’est parce que ce mot, cette soif étaient familiers à ses auditeurs. « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés » (5,6). « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux » (5,10).
La vraie « justice » au sens biblique consiste à être en harmonie avec le projet de Dieu et non à accumuler des pratiques, si nobles soient-elles. La fameuse phrase du livre de la Genèse « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et pour cela le SEIGNEUR le considéra comme juste. » (Gn 15,6) nous a appris que la justice est d’abord justesse, au sens d’un instrument de musique, accord profond avec la volonté de Dieu.
Prière, Jeûne, Aumône, Trois Chemins De Justice
Ainsi les trois pratiques, prière, jeûne, aumône sont-elles des chemins de justice. Par la prière, nous laissons Dieu nous ajuster à son projet ; nous disons « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Et nous attendons de lui qu’il nous enseigne les vrais besoins du Royaume ; Jésus fait précéder l’apprentissage du Notre Père de cette autre recommandation : « Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les païens ; car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. » (6,7-8).
Le jeûne est bien dans la même ligne : cessant de poursuivre ce que nous croyons nécessaire à notre bonheur, et qui risque peu à peu de nous accaparer, nous apprenons la liberté et recherchons les véritables priorités ; car « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu », disait Jésus en jeûnant lui-même (Mt 4,4).
Quant à l’aumône, elle est le fruit de notre ajustement à la volonté de Dieu, puisqu’elle fait de nous des miséricordieux ; le mot « aumône » est de la même famille que « eleison » ; faire l’aumône, c’est ouvrir nos cœurs à la pitié. Car Dieu veut le bonheur de tous ses enfants : la justice au sens de l’harmonie avec Lui comporte donc inévitablement une dimension de justice sociale. La parabole du jugement dernier, dans le même évangile de Matthieu (25,31-46) le confirme : « Venez, les bénis de mon Père… Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger... et les justes s’en iront à la vie éternelle. »
Les conduites que Jésus fustige (« ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle ») vont à l’inverse : elles sont une manière subtile de rester centrés sur nous. Le drame, c’est qu’elles ferment notre cœur à l’action transformante de l’Esprit. Nous resterons avec notre suffisance et notre pauvreté.
Marie-Noëlle Thabut explique les Cendres, pour La Croix.