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Mt 7,1-5
Liturgie · S. Paulin de Nole, évêque. Mémoire facultative · 22 juin 2026
AELF · Bible liturgique

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Mt 7,1-5
Commentaire

Référence : Mt 7, 1-5 — « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés »

Ce passage appartient au cœur du Sermon sur la montagne (Mt 5–7), grande charte du Royaume que Matthieu, écrivant vers 80-90 pour une communauté judéo-chrétienne, organise comme un nouveau Sinaï : Jésus gravit la montagne et enseigne avec une autorité qui rappelle et dépasse celle de Moïse. Les chapitres 5 à 7 forment le premier des cinq grands discours qui structurent l'évangile. Notre péricope ouvre le chapitre 7, section consacrée aux rapports du disciple avec autrui et avec Dieu. Le genre est celui de la sagesse exhortative, proche des sentences sapientiales juives : maximes brèves, images frappantes, paradoxe pédagogique. Le « Ne jugez pas » ne tombe donc pas dans le vide, il prolonge l'exigence de surabondance de justice (Mt 5, 20) en l'appliquant au regard que le disciple porte sur son frère.

Le verbe grec krinō (κρίνω, « juger, condamner ») recouvre un large spectre : discerner, évaluer, mais aussi traîner en justice et condamner. Le contexte montre qu'il ne s'agit pas d'interdire tout discernement moral — le passage même suppose qu'on sache distinguer paille et poutre — mais de proscrire le jugement de condamnation qui usurpe la place de Dieu, seul juge. La construction est rigoureusement réciproque : en hō krimati krinete (« du jugement dont vous jugez ») et surtout en hō metrō metreite (« de la mesure dont vous mesurez »), formule à résonance proprement rabbinique : « la mesure pour la mesure » (middah ke-neged middah) exprimait dans le judaïsme la justice rétributive de Dieu. Le passif « vous serez jugés », « on vous mesurera » est un passivum divinum, un passif théologique qui voile pudiquement le nom de Dieu : c'est lui l'agent caché du jugement à venir.

Vient ensuite l'image, à la fois comique et tranchante, de la karphos (κάρφος, « brindille, fétu de paille ») et de la dokos (δοκός, « poutre maîtresse » qui soutient un toit). L'hyperbole est volontairement grotesque — comment voir une brindille quand une poutre obstrue son propre œil ? — et trahit le tour de main d'un Jésus charpentier maniant le vocabulaire du métier. L'œil, dans la sensibilité sémitique, est l'organe de l'intention et de la perception morale (cf. Mt 6, 22-23, « la lampe du corps, c'est l'œil »). L'aveuglement n'est donc pas optique mais spirituel : le faux juge ne voit pas qu'il est lui-même malade du regard. Le terme hypokritēs (ὑποκριτής, littéralement « l'acteur qui répond sous un masque ») cingle alors : l'hypocrite joue le rôle du juste tout en étant le premier coupable, thème matthéen majeur qui culminera dans les malédictions du chapitre 23.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l'évangile de Matthieu (Hom. 23), insiste avec finesse : Jésus n'interdit pas de reprendre le pécheur, mais de le faire sans s'être d'abord corrigé soi-même. Le Christ, note-t-il, ne dit pas « n'enlève pas la paille », mais « enlève d'abord la poutre » — la correction fraternelle reste un devoir, à condition qu'elle jaillisse d'un cœur purifié et non d'un orgueil qui cherche à abaisser autrui. Augustin, dans le De Sermone Domini in monte (Livre II), développe quant à lui une lecture des intentions : ce qui est défendu, c'est de juger des cœurs, dont nous ignorons le secret, et de condamner sur le soupçon ce qui pourrait avoir une intention droite. Là où l'acte est manifestement mauvais, dit-il, nous devons reprendre avec miséricorde ; là où l'intention demeure cachée, il faut suspendre tout verdict et présumer le meilleur. Les deux Pères, l'un grec et pastoral, l'autre latin et scrutateur de l'intériorité, convergent : le texte ne prône pas l'indifférence morale mais l'humilité du regard.

L'intertextualité éclaire la portée du logion. La « mesure pour mesure » fait écho à toute une tradition biblique : « avec la mesure dont vous vous servez, on mesurera pour vous » revient en Mc 4, 24 et Lc 6, 38, ce dernier l'orientant positivement vers la générosité (« donnez, et l'on vous donnera, une mesure pleine, tassée, débordante »). En amont, le principe rejoint la sagesse de Si 28, 1-7 (« pardonne à ton prochain le tort qu'il t'a fait ») et la logique du Notre Père tout proche : « remets-nous nos dettes comme nous-mêmes remettons » (Mt 6, 12.14-15). Le jugement que nous portons devient ainsi le moule de celui que nous recevrons : la miséricorde appelle la miséricorde, la dureté appelle la rigueur. Paul prolongera exactement cet enseignement en Rm 2, 1 : « en jugeant autrui, tu te condamnes toi-même, puisque tu agis de même », et Jacques avertira que « le jugement est sans miséricorde pour qui n'a pas fait miséricorde » (Jc 2, 13).

Reste un débat exégétique sérieux. Faut-il lire le « ne jugez pas » comme une interdiction absolue de tout jugement, ou comme la condamnation du seul jugement hypocrite et présomptueux ? La lettre du v. 1, isolée, suggère l'absolu ; mais le contexte immédiat — la correction de la paille, encore possible une fois la poutre ôtée, et dès le v. 6 l'avertissement de ne pas « donner aux chiens ce qui est saint », qui suppose un discernement — interdit l'absolutisation. La majorité des commentateurs, anciens et modernes, retient donc une lecture nuancée : ce qui est proscrit, c'est le jugement de condamnation définitive, qui anticipe le tribunal eschatologique réservé à Dieu seul (cf. 1 Co 4, 5, « ne jugez pas avant le temps »). Une question annexe porte sur la coloration sapientiale ou eschatologique du passage : s'agit-il d'un conseil de prudence humaine ou de l'annonce du Jugement dernier ? Les deux dimensions se nouent, le proverbe ouvrant sur l'attente du Royaume.

Théologiquement, ce court passage dit quelque chose de décisif sur Dieu et sur l'homme. Sur Dieu : il est le seul Juge, dont la justice n'est pas arbitraire mais ajustée à la miséricorde que nous aurons nous-mêmes exercée — révélation d'un Dieu qui se laisse, en un sens, « mesurer » par notre propre cœur. Sur l'homme : le disciple est appelé à une lucidité retournée, à diriger d'abord vers soi le regard critique qu'il braque spontanément sur autrui. La conversion commence par l'aveu de sa propre poutre. Et le texte ne s'achève pas sur l'abstention mais sur une promesse : « alors tu verras clair (diablepseis) pour enlever la paille » — l'humilité guérit le regard et rend enfin capable d'une véritable charité fraternelle, voyante et non aveugle. En ce jour où l'Église fait mémoire de saint Paulin de Nole, évêque qui distribua ses biens immenses pour servir les pauvres, le texte trouve un écho discret : seul celui qui s'est dépouillé de la poutre de la possession et du paraître peut regarder son frère avec des yeux purifiés.

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