L'Apocalypse de Jean, composée vraisemblablement vers 95-96 sous Domitien (ou, pour une minorité d'exégètes, dès les années 68-70), s'adresse à sept Églises d'Asie Mineure confrontées non à une persécution d'État systématique, mais à une pression diffuse : culte impérial, corporations professionnelles exigeant des sacrifices, délations locales. Le genre apocalyptique — né dans le judaïsme post-exilique avec Daniel, 1 Hénoch, 4 Esdras — n'est pas une prédiction chiffrée de l'avenir mais un dévoilement (apokalypsis) du sens caché de l'histoire présente, vu depuis le ciel. La péricope liturgique découpe une série de visions introduites par la formule récurrente kai eidon (« et j'ai vu »), qui scande tout le chapitre 20 et rythme la fin du livre comme sept tableaux successifs. Le lectionnaire omet les versets 5-10 (la libération de Satan, Gog et Magog, la défaite finale) : il faut le savoir, car cette coupure gomme une difficulté majeure du texte et donne à la lecture une linéarité plus paisible qu'elle n'en a réellement.
L'ange qui descend tient « la clé de l'abîme » (hē kleis tēs abyssou) : abyssos traduit dans la Septante le tehôm de Genèse 1, 2, l'océan primordial du chaos. La clé, en Ap 1, 18, appartient au Christ ressuscité ; l'ange n'agit donc qu'en délégué. Le Dragon reçoit quatre noms empilés — ho drakōn (le monstre du chaos, Léviathan d'Is 27, 1), ho ophis ho archaios (« le serpent ancien », Gn 3), ho diabolos (« le calomniateur ») et ho satanas (« l'accusateur », Jb 1-2, Za 3, 1) — comme si Jean voulait rassembler en un seul dossier toutes les figures scripturaires du mal. L'enchaînement, la précipitation dans la fosse, les scellés apposés démarquent 1 Hénoch 10, où Azazel est lié et jeté dans les ténèbres, et Is 24, 21-22, où l'armée d'en haut est enfermée dans une geôle « et visitée après de nombreux jours ». L'arrière-plan évangélique est tout aussi net : « nul ne peut entrer dans la maison du fort pour piller ses biens s'il ne l'a d'abord ligoté » (Mc 3, 27) ; et Jn 12, 31 : « maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors ».
Les « mille ans » ont provoqué l'une des plus longues querelles de l'exégèse chrétienne. Le millénarisme (ou chiliasme) réaliste fut tenu par Papias, par Justin (Dialogue avec Tryphon, 80-81, qui reconnaît d'ailleurs que « beaucoup de chrétiens de doctrine pure » ne le partagent pas) et surtout par Irénée, qui y voit l'étape où la création elle-même, guérie, doit connaître la justice avant la consommation finale (Contre les hérésies, V, 32-36) : chez lui, ce n'est pas un fantasme matérialiste mais une défense antignostique de la chair et du temps. Origène, à l'inverse, raille dans le Traité des principes (II, 11, 2) ceux qui, lisant « à la lettre judaïque », attendent des festins terrestres. La bascule décisive vient de Tyconius, le donatiste dont les Règles enseignent la récapitulation — l'Apocalypse ne raconte pas une succession chronologique mais reprend plusieurs fois la même histoire sous des angles divers —, puis d'Augustin, qui avoue avoir lui-même partagé l'espérance millénariste avant d'y renoncer : dans la Cité de Dieu (XX, 7-9), les mille ans désignent le temps de l'Église entre la Passion et la Parousie, le Dragon lié est le fort ligoté par le Christ, et la « première résurrection » est celle de l'âme au baptême. Bède le Vénérable, dans son Explanatio Apocalypsis, prolonge cette ligne et lit mille comme 10 × 10 × 10, chiffre de la totalité achevée, non d'une durée mesurable. L'Église latine a suivi Augustin, et le Saint-Office a écarté en 1944 jusqu'au millénarisme mitigé (cf. Catéchisme, n. 676) ; on notera cependant que l'Orient grec a longtemps hésité à recevoir l'Apocalypse elle-même — Denys d'Alexandrie, cité par Eusèbe (Histoire ecclésiastique, VII, 24-25), en contestait l'origine johannique précisément à cause des excès chiliastes de l'évêque Népos.
Le verset 4 opère un retournement judiciaire saisissant. Les « âmes de ceux qui ont été décapités » — pepelekismenōn, littéralement « exécutés à la hache » (pelekus), supplice réservé aux citoyens romains — sont les mêmes martyrs qui criaient sous l'autel « jusqu'à quand ? » (Ap 6, 9-11). Ceux qui ont comparu devant les tribunaux siègent maintenant sur des trônes et jugent : la scène accomplit Dn 7, 22 (« le jugement fut donné aux saints du Très-Haut »), Mt 19, 28 et 1 Co 6, 2. L'identité des assis reste discutée : les douze apôtres, l'ensemble des martyrs, les saints, ou des anges assesseurs ? Le verbe ezēsan (« ils vécurent », aoriste ingressif : « ils revinrent à la vie ») fonde la question de la « première résurrection » — résurrection corporelle anticipée pour les seuls martyrs, ou entrée dans la vie divine par le baptême et par la mort au Christ, comme le veut Augustin ? Théologiquement, l'enjeu dépasse la chronologie : Jean affirme que le verdict des tribunaux humains n'est pas le dernier mot, et que le pouvoir de juger appartient à ceux qui ont refusé la marque de la Bête.
Le « grand trône blanc » déplace la scène vers le jugement universel. La fuite du ciel et de la terre devant la Face (« nulle place pour eux », écho de Dn 2, 35) dit l'incompatibilité radicale entre l'ancien monde et la sainteté de Dieu. L'ouverture des livres démarque directement Dn 7, 10 et Dn 12, 1, tandis que le « livre de la vie » vient d'Ex 32, 32-33, du Ps 69, 29 et se retrouve en Ph 4, 3 et Lc 10, 20. Une tension classique surgit : on est jugé kata ta erga (« selon les œuvres »), conformément à Rm 2, 6 et Mt 16, 27, mais on est sauvé par l'inscription gratuite au livre de la vie — deux registres que l'exégèse protestante et catholique articulent différemment, sans que Jean lui-même les harmonise. Autre question ouverte : qui siège ? Le texte ne le nomme pas ; Jn 5, 22 et 2 Co 5, 10 orientent vers le Christ, mais l'anonymat est peut-être délibéré. Enfin, la Mort et l'Hadès, personnifiés puis jetés à l'étang de feu, réalisent 1 Co 15, 26 : « le dernier ennemi détruit, c'est la mort ». La « seconde mort » est une expression targumique (Targum sur Dt 33, 6 ; Is 65, 6) : ce n'est pas l'anéantissement biologique mais la séparation définitive.
« Un ciel nouveau et une terre nouvelle » cite littéralement Is 65, 17 et 66, 22 ; « de mer, il n'y en a plus » n'est pas une note géographique. La mer est dans la Bible le lieu du chaos vaincu (Ex 14 ; Ps 74, 13-14), et c'est d'elle que montait la Bête en Ap 13, 1 ; certains commentateurs y perçoivent aussi l'eau qui séparait Jean exilé à Patmos de ses Églises. Sa disparition signe l'éradication du principe même de désordre. Reste un débat théologique important : ce monde est-il anéanti et remplacé, ou transfiguré ? Le verbe apēlthan (« s'en étaient allés ») et 2 P 3, 10-13 peuvent suggérer une destruction, tandis que Rm 8, 19-22 — la création « gémissant en travail d'enfantement » — et l'adjectif kainos (nouveau par la qualité, non neos, nouveau par la date) plaident pour une recréation transfigurante. Gaudium et spes 39 a tranché dans ce sens : la figure de ce monde passe, non sa substance.
La vision culmine dans une image nuptiale : la Ville sainte descend du ciel, d'auprès de Dieu. Le participe katabainousan est décisif — Jérusalem n'est pas bâtie d'en bas, elle est reçue ; contre toute tentation prométhéenne ou millénariste d'un âge d'or construit par l'homme, l'eschatologie chrétienne demeure de l'ordre du don. Cité et Épouse coïncident, car le peuple est la ville : Jean superpose Is 52, 1 (« revêts tes habits de fête, Jérusalem »), Is 61, 10 (« comme une épouse qui se pare de ses joyaux »), Is 54 et Os 2, 21-22, et rejoint Ep 5, 25-27, la Jérusalem d'en haut « notre mère » de Ga 4, 26, et la cité « dont Dieu est l'architecte » de Hb 11, 10. Le contraste structurel avec Ap 17 est voulu : à la Prostituée Babylone, parée pour la séduction et assise sur les eaux, répond l'Épouse parée pour l'alliance — les deux femmes, les deux cités qu'Augustin fera la matrice de toute son intelligence de l'histoire. Lue à la dernière semaine de l'année liturgique, cette page dit que la fin de l'histoire n'est ni un anéantissement ni une revanche, mais des noces : Dieu ne juge que pour pouvoir enfin habiter avec les siens.