L'Apocalypse est adressée à sept Églises d'Asie Mineure à la fin du premier siècle, vraisemblablement sous Domitien, dans un contexte où le culte impérial imposait aux chrétiens une liturgie rivale : proclamer « digne » (axios) l'empereur, l'acclamer comme seigneur et dieu. Les chapitres 4 et 5 forment un diptyque qui constitue la vision inaugurale de tout le livre : le chapitre 4 célèbre Dieu créateur siégeant sur le Trône, le chapitre 5 introduit l'Agneau rédempteur. Le genre apocalyptique — révélation d'un mystère céleste par médiation angélique, avec un symbolisme numérique codé — ne sert pas ici à prédire des dates mais à déplacer le regard : il donne aux communautés persécutées la perspective du ciel sur leur situation. La scène est bâtie comme un drame en quatre temps : le problème (v. 1-4), l'annonce (v. 5), la vision qui la corrige (v. 6-7), et la réponse liturgique (v. 8-10). Tout le passage est commandé par la question de l'ange : qui est digne ?
Le rouleau tenu dans la main droite de Celui qui siège est « écrit au-dedans et à l'extérieur » (esōthen kai opisthen), détail emprunté à Ézéchiel 2, 9-10, où le rouleau opisthographe — écrit au recto et au verso — signifie que rien ne peut y être ajouté : le décret est complet. Sur son identité, l'exégèse reste partagée. Certains, à la suite d'Otto Roller et de Theodor Zahn, y voient un testament romain, qui devait légalement porter les sceaux de sept témoins et n'être ouvert qu'à la mort du testateur — lecture séduisante, puisque l'Agneau l'ouvre précisément parce qu'il est mort. D'autres évoquent le contrat de rachat de Jérémie 32, 10-14, rédigé en double exemplaire, l'un scellé, l'autre ouvert, document par lequel le goël recouvre un héritage perdu. D'autres encore, comme Richard Bauckham, y lisent le dessein eschatologique de Dieu sur l'histoire, ou le « livre de vie » de l'Agneau (Ap 13, 8). Ces lectures ne s'excluent pas : le rouleau est ce par quoi Dieu entend mener l'histoire à son terme, et qui demeure illisible tant qu'il n'est pas mis en œuvre.
Origène, dans son Commentaire sur l'évangile de Jean (livre V, conservé par la Philocalie), donne à ce rouleau une interprétation qui a durablement marqué la tradition : le livre scellé est l'Écriture tout entière, demeurée fermée aux hommes avant la venue du Christ, et dont la clé est la Passion. Victorin de Pettau, dans le plus ancien commentaire latin conservé de l'Apocalypse (fin du IIIᵉ siècle), va dans le même sens : le livre est le Testament ancien, dont les prophéties ne se déchiffrent qu'une fois accomplies par le Crucifié — et il note que « ouvrir les sceaux », c'est précisément dévoiler ce que les prophètes avaient annoncé sans le comprendre. Grégoire le Grand, commentant le rouleau écrit des deux côtés dans ses Homélies sur Ézéchiel (I, 9), y lit la double épaisseur du texte sacré : lettre au-dehors, sens spirituel au-dedans. Bède le Vénérable, dans son Explanatio Apocalypsis, élargit encore : le livre contient à la fois l'Écriture et l'histoire de l'Église, l'une et l'autre inintelligibles sans le Christ. Cette lecture patristique éclaire les larmes de Jean : pleurer sur un livre fermé, c'est pleurer sur une histoire sans clé de lecture, sur un monde dont le sens échappe.
Le cœur du passage tient dans un contraste entre ce que Jean entend et ce qu'il voit, procédé caractéristique de l'auteur. Un Ancien lui dit : « Il a vaincu, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David » — deux titres messianiques classiques, tirés de la bénédiction de Jacob (Gn 49, 9) et de la racine de Jessé (Is 11, 1.10), qui évoquent la puissance guerrière et la restauration dynastique attendues par le judaïsme du Second Temple. Mais quand Jean se retourne, il voit « un Agneau debout, comme égorgé » (arnion hestēkos hōs esphagmenon). Le décalage est volontaire et constitue la clé herméneutique de toute l'Apocalypse : le lion est réellement là, mais il a la forme d'un agneau immolé ; la victoire messianique s'est accomplie, mais par le martyre et non par les armes. Le participe parfait esphagmenon indique une immolation passée dont les effets demeurent — l'Agneau porte éternellement ses blessures, tout en se tenant « debout », verbe de la résurrection.
Le vocabulaire mérite attention. Jean n'emploie jamais amnos, le mot de Jean 1, 29 et d'Isaïe 53, 7, mais arnion, diminutif qui désigne plutôt le jeune bélier ; et ce bélier porte sept cornes, symbole biblique constant de la puissance (Dt 33, 17 ; Dn 8). C. H. Dodd et d'autres ont donc soutenu que l'arrière-plan n'est pas le serviteur souffrant mais l'agneau conquérant de certaines apocalypses juives (1 Hénoch 90 ; Testament de Joseph 19). L'objection tient : mais le verbe sphazō, « égorger », renvoie sans ambiguïté au sacrifice, et le v. 9 explicite le rachat « par ton sang ». L'auteur fusionne donc les deux traditions, et c'est précisément la fusion qui fait sens. Les sept yeux, identifiés aux sept esprits envoyés sur toute la terre, citent Zacharie 4, 10 : l'Agneau possède l'omniscience divine et la présence universelle de l'Esprit. Quant à son geste — s'avancer et prendre le rouleau dans la main droite de Dieu —, il constitue une intronisation : ce qui appartient à Dieu seul lui est remis sans réticence.
La réponse est liturgique, et elle est théologiquement explosive. Les quatre Vivants et les vingt-quatre Anciens — dont l'identité reste débattue : cour angélique selon les uns, représentation du peuple de Dieu (douze patriarches et douze apôtres) selon les autres — se prosternent devant l'Agneau, alors que l'Apocalypse interdit ailleurs avec vigueur d'adorer un ange (Ap 19, 10 ; 22, 8-9). Un monothéiste juif rigoureux accorde ici à l'Agneau le culte réservé à Dieu : Bauckham parle d'une « inclusion » du Christ dans l'identité divine, et c'est sans doute le témoignage christologique le plus fort de l'Apocalypse. Les coupes d'or de parfums « qui sont les prières des saints » reprennent le Psaume 141, 2 et donnent aux supplications des communautés persécutées une place dans la liturgie du ciel. Le « cantique nouveau » (Ps 96, 1 ; 98, 1 ; 144, 9) était, dans les psaumes, le chant de la création ou de la victoire de Dieu ; il devient ici le chant de la nouvelle création inaugurée par la Croix.
Le cantique dit enfin ce que le sang de l'Agneau a produit : un rachat « de toute tribu, langue, peuple et nation » — quadruple formule d'universalité empruntée à Daniel 7, 14 —, et la constitution d'« un royaume et des prêtres », citation directe d'Exode 19, 6, où Israël au Sinaï recevait cette vocation. Le privilège de l'alliance n'est pas aboli mais élargi aux dimensions de l'humanité, sans que l'élection perde sa forme : c'est toujours un peuple sacerdotal que Dieu se constitue. Reste la dernière phrase, sur laquelle les manuscrits hésitent : faut-il lire basileusousin, « ils régneront » (futur, attesté par les grands onciaux et retenu par la traduction liturgique), ou basileuousin, « ils règnent » (présent, soutenu par d'autres témoins) ? L'enjeu n'est pas mince — règne encore à venir, lié au millénium d'Ap 20, ou règne déjà exercé dans le témoignage et le martyre. Le texte lui-même, qui a montré un Agneau à la fois égorgé et debout, suggère qu'il ne faut peut-être pas choisir : le règne des rachetés a la même structure paradoxale que la victoire de celui qui les a rachetés.