Moi, Jean,
9 j'ai vu une foule immense,
que nul ne pouvait dénombrer,
une foule de toutes nations, races, peuples et langues.
Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l'Agneau,
en vêtements blancs,
avec des palmes à la main.
14 L'un des Anciens me dit :
« Ils viennent de la grande épreuve ;
ils ont lavé leurs vêtements,
ils les ont purifiés dans le sang de l'Agneau.
15 C'est pourquoi ils se tiennent devant le trône de Dieu,
et le servent jour et nuit dans son temple.
Celui qui siège sur le Trône
habitera parmi eux.
16 Ils n'auront plus faim, ils n'auront plus soif,
la brûlure du soleil ne les accablera plus,
17 puisque l'Agneau qui se tient au milieu du Trône
sera leur Pasteur
pour les conduire vers les eaux de la source de vie.
Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »
Cette foule « que personne ne peut dénombrer » fait irrésistiblement penser à Abraham ; Dieu lui avait bien promis une postérité innombrable : « Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter... telle sera ta descendance ». (Gn 15,5) ; et un peu plus loin, toujours dans le livre de la Genèse, « Je multiplierai ta descendance au point que si on pouvait compter la poussière de la terre, on pourrait aussi compter ta descendance... » et encore « Je m'engage à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer » (Gn 22, 17). L'Apocalypse, qui est le dernier livre de la Bible, nous fait contempler ce projet de Dieu enfin réalisé. Nous voyons une foule de toutes nations, races, peuples et langues : quatre termes pour signifier que c'est bien l'humanité tout entière qui est concernée. « Tout homme verra le salut de Dieu » avait annoncé Isaïe (Is 40, 5).
Ce salut de Dieu dont parle Isaïe, c'est précisément la suppression de toute faim, de toute soif, de toutes larmes ; au chapitre 49 du même livre d'Isaïe, on lit textuellement à propos du salut : « Ils n'endureront ni faim ni soif ; la brûlure du sable, ni celle du soleil jamais ne les abattront ; car celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira, et vers les nappes d'eau les mènera se rafraîchir. » (Is 49, 10). Et surtout, le salut, c'est la présence de celui qui est à la racine du véritable bonheur : « celui qui est plein de tendresse pour eux » dit Isaïe ; Jean traduit : « Celui qui siège sur le Trône habitera parmi eux » ; quand Saint Jean emploie cette expression, ses lecteurs savent à quoi il fait allusion ; depuis toujours le peuple juif n'aspire qu'à cela : que Dieu « plante sa tente » chez eux, comme ils disent, que Dieu habite définitivement au milieu d'eux ; mystère de proximité, d'intimité, de présence permanente. (Au passage, notons que Jean, dans son évangile, a repris les mêmes termes au sujet du Christ : « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous » Jn 1, 14).
Dans le peuple juif, certains avaient l'honneur de vivre déjà d'une certaine manière un avant-goût de cette intimité, c'étaient les prêtres : ils servaient Dieu jour et nuit dans le Temple de Jérusalem qui était le signe visible de la présence de Dieu ; Saint Jean entrevoit ici le jour où l'humanité tout entière sera introduite dans cette intimité de Dieu : « J'ai vu une foule immense, que personne ne pouvait dénombrer... ils se tiennent devant le trône de Dieu et le servent jour et nuit dans son temple. »
Pour décrire cette foule, Saint Jean mêle des images de la liturgie juive et de la liturgie chrétienne : c'est ce qui fait la difficulté de ce texte, mais aussi sa richesse !
En référence à la liturgie juive, Jean fait allusion à la fête des Tentes : cette fête était à la fois un rappel du passé et une anticipation de l'avenir promis par Dieu ; en mémoire de la période du désert, cette période où on avait découvert l'Alliance proposée par ce Dieu de proximité et de tendresse, on vivait sous des tentes pendant les huit jours de la fête, (on les construisait tout exprès, même en ville, et on le fait encore de nos jours). C'est de là que la fête tient son nom, bien sûr. Et, en même temps, ces huit jours de fête annonçaient l'avenir promis par Dieu, la création nouvelle (comme chaque fois que nous rencontrons le chiffre huit ) : d'avance on célébrait le triomphe du Messie futur ; et avec lui la réalisation du projet de Dieu, c'est-à-dire le bonheur pour tous. Parmi les rites de la fête des Tentes, Jean a retenu les palmes : on faisait des processions autour de l'autel des sacrifices, au Temple de Jérusalem. Pendant ces processions, chacun des participants agitait un bouquet (le loulav) composé de plusieurs branchages dont une palme (à laquelle on ajoutait une branche de myrte, une branche de saule et une espèce de citron, le cédrat).
Pendant ces processions, on chantait « Hosanna » qui signifie à la fois « c'est Dieu qui donne le salut » et « s'il te plaît, Seigneur, donne-nous le salut » : or si nous avions lu aujourd'hui le texte de Saint Jean en entier (sans coupure) nous aurions lu : « j'ai vu une foule immense que personne ne pouvait dénombrer...ils se tenaient debout devant le trône et devant l'Agneau, en vêtements blancs avec des palmes à la main. Ils proclamaient à haute voix : le salut est à notre Dieu qui siège sur le trône et à l'Agneau ». Autre rite de la fête des Tentes, la procession à la piscine de Siloé, le huitième et dernier jour de la fête : un cortège en rapportait de l'eau avec laquelle on aspergeait l'autel ; ce rite de purification annonçait la purification définitive que Dieu avait promise par la bouche des prophètes, et en particulier de Zacharie : « Ce jour-là une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure » (Za 13, 1). C'est au cours d'une fête des Tentes, justement, le huitième jour, que Jésus avait dit (et c'est encore Saint Jean qui le rapporte) : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi ; qu'il boive celui qui croit en moi. Comme l'a dit l'Ecriture, de son sein, couleront des fleuves d'eau vive ». Ici, en écho, Jean prédit « l'Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur Pasteur pour les conduire vers les eaux de la source de vie. »
De la liturgie chrétienne, Saint Jean a repris l'aube blanche des baptisés et aussi le sang de l'Agneau : le sang, rappelons-nous est le signe de la vie donnée ; Jean nous dit ici : tout ce que la fête des Tentes annonçait symboliquement est désormais réalisé ; depuis l'Exode, le peuple de Dieu attendait cette purification définitive, cette Alliance renouvelée, cette présence parfaite de Dieu au milieu d'eux ; eh bien, en Jésus-Christ, toute cette attente est accomplie : par le Baptême et l'Eucharistie, l'humanité partage la vie du Ressuscité et entre donc définitivement dans l'intimité de Dieu.