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Livre de · 48 chapitres

Ézéchiel

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AELF · extrait lu à la messe du 14 août 2026

La messe n'en lit qu'une partie. Le passage complet est dans la Crampon ou la Segond.

La parole du Seigneur me fut adressée :
    « Fils d’homme, fais connaître à Jérusalem ses abominations.
    Tu diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu à Jérusalem :
Par tes origines et ta naissance,
tu es du pays de Canaan.
Ton père était un Amorite,
et ta mère, une Hittite.
    À ta naissance, le jour où tu es née,
on ne t’a pas coupé le cordon,
on ne t’a pas plongée dans l’eau pour te nettoyer,
on ne t’a pas frottée de sel, ni enveloppée de langes.
    Aucun regard de pitié pour toi,
personne pour te donner le moindre de ces soins, par compassion.
On t’a jetée en plein champ, avec dégoût,
le jour de ta naissance.

    Je suis passé près de toi,
et je t’ai vue te débattre dans ton sang.
Quand tu étais dans ton sang, je t’ai dit :
“Je veux que tu vives !”
     Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs.
Tu as poussé, tu as grandi,
tu es devenue femme,
ta poitrine s’est formée,
ta chevelure s’est développée.
Mais tu étais complètement nue.
    Je suis passé près de toi,
et je t’ai vue : tu avais atteint l’âge des amours.
J’étendis sur toi le pan de mon manteau
et je couvris ta nudité.
Je me suis engagé envers toi par serment,
je suis entré en alliance avec toi
– oracle du Seigneur Dieu –
et tu as été à moi.
    Je t’ai plongée dans l’eau,
je t’ai nettoyée de ton sang,
je t’ai parfumée avec de l’huile.
    Je t’ai revêtue d’habits chamarrés,
je t’ai chaussée de souliers en cuir fin,
je t’ai donné une ceinture de lin précieux,
je t’ai couverte de soie.
    Je t’ai parée de joyaux :
des bracelets à tes poignets,
un collier à ton cou,
    un anneau à ton nez,
des boucles à tes oreilles,
et sur ta tête un diadème magnifique.
    Tu étais parée d’or et d’argent,
vêtue de lin précieux, de soie et d’étoffes chamarrées.
La fleur de farine, le miel et l’huile
étaient ta nourriture.
Tu devins de plus en plus belle
et digne de la royauté.
    Ta renommée se répandit parmi les nations,
à cause de ta beauté,
car elle était parfaite,
grâce à ma splendeur dont je t’avais revêtue
– oracle du Seigneur Dieu.

    Mais tu t’es fiée à ta beauté,
tu t’es prostituée en usant de ta renommée,
tu as prodigué tes faveurs à tout passant :
tu as été à n’importe qui.
    Cependant, moi, je me ressouviendrai de mon alliance,
celle que j’ai conclue avec toi au temps de ta jeunesse,
et j’établirai pour toi une alliance éternelle.
    Ainsi tu te souviendras, tu seras couverte de honte.
Dans ton déshonneur, tu n’oseras pas ouvrir la bouche
quand je te pardonnerai tout ce que tu as fait
– oracle du Seigneur Dieu. »

            – Parole du Seigneur.

 

OU LECTURE BREVE

— Ez 16,1-63 —
Commentaire

La péricope inaugure au chapitre 16 l'une des plus longues allégories de tout l'Ancien Testament, une fresque qui court sur soixante-trois versets et dont la liturgie ne retient ici que l'ouverture (l'enfance et la parure de Jérusalem) et la clôture (la promesse d'alliance éternelle). Ézéchiel, prêtre déporté à Babylone après 597 av. J.-C., parle à une communauté d'exilés traumatisés par la chute imminente de Jérusalem. Le genre est celui du rîb, le procès d'alliance : Dieu convoque la ville-épouse au tribunal pour lui « faire connaître ses abominations » (tô‘ēbōt, terme cultuel désignant l'idolâtrie). Mais l'accusation prend la forme inattendue d'une biographie féminine, de la naissance abandonnée jusqu'aux noces royales, procédé qui capte l'auditoire avant de le confondre. Le prophète est appelé ben-'ādām (« fils d'homme »), formule récurrente qui souligne la distance entre le Dieu qui parle et le mortel qui transmet.

L'ouverture démolit d'emblée toute prétention à une naissance glorieuse : « Ton père était un Amorite, et ta mère, une Hittite. » Jérusalem, cité jébuséenne conquise tardivement par David, n'a rien d'israélite par son sang ; elle est cananéenne d'origine, née hors de l'élection. Le tableau du nouveau-né abandonné est d'un réalisme cru : cordon non coupé, absence du lavage, du sel purificateur et des langes — quatre gestes de la puériculture antique qui signifiaient la reconnaissance et l'accueil d'un enfant. Jetée « en plein champ », promise à la mort, elle « se débat dans son sang » (mitbôseset bĕdāmāyik). C'est alors que retentit la parole créatrice et gratuite : « Je veux que tu vives ! » (ḥăyî), répétée, écho du souffle qui fait exister ce qui n'était rien. L'élection n'est pas récompense d'un mérite mais pur don qui arrache au néant.

Le texte joue ensuite sur deux « passages » de Dieu (wā'e‘ĕbōr ‘ālayik) qui structurent le récit : le premier fait vivre l'enfant, le second, à « l'âge des amours », scelle le mariage. Étendre « le pan de son manteau » (kānāp) sur la jeune femme est un geste juridique d'épousailles, le même que celui de Booz envers Ruth (Rt 3,9), où le mot désigne l'aile protectrice de l'alliance. Suit le rituel nuptial complet — bain, onction d'huile, vêtements brodés, bijoux, diadème — qui transpose en langage matrimonial les dons de l'Exode et du Sinaï : la nudité couverte renvoie à Gn 3, la parure royale évoque le trousseau du Temple et de la monarchie davidique. La « fleur de farine, le miel et l'huile » sont précisément les mets de l'offrande cultuelle et le lait-et-miel de la Terre promise. La beauté de l'épouse, insiste l'oracle, est « parfaite grâce à ma splendeur » (hădārî) : tout ce qu'elle a, elle l'a reçu.

Le retournement du verset 15 est le pivot théologique : « Tu t'es fiée à ta beauté. » Le péché n'est pas d'abord transgression morale mais détournement du don — faire de la grâce reçue un capital autonome. Le verbe zānāh (« se prostituer ») devient le maître-mot du chapitre et désigne l'idolâtrie, la rupture de l'exclusivité conjugale que Dieu exige. Ézéchiel radicalise ici la métaphore matrimoniale déjà forgée par Osée (Os 1–3) et reprise par Jérémie (Jr 2–3) : Israël est l'épouse infidèle, Yahvé l'époux bafoué. La liturgie, en sautant les versets d'accusation détaillée, fait bondir directement vers la finale (v. 60.63), où Dieu, contre toute logique du procès, se « ressouvient » (zākartî) de son alliance de jeunesse et promet une « alliance éternelle » (bĕrît ‘ôlām). Le pardon précède et dépasse le châtiment : la honte de l'épouse n'est pas condamnation mais condition d'un silence contrit devant une miséricorde imméritée.

La tradition patristique a lu cette allégorie à plusieurs niveaux. Origène, dans ses Homélies sur Ézéchiel, applique le récit à l'âme individuelle autant qu'au peuple : chaque croyant est cet enfant exposé, sauvé par le passage du Verbe qui dit « Vis ! », et la parure des vertus n'est jamais possession propre mais robe prêtée par le Christ ; l'oubli de cette origine est la racine de toute chute. Saint Jérôme, dans son Commentaire sur Ézéchiel, insiste sur la portée typologique : la Jérusalem cananéenne devient figure de l'Église rassemblée des nations, née du paganisme (« Amorite » et « Hittite ») et lavée dans le bain baptismal — lecture qui transfigure l'humiliation des origines en annonce du salut universel. Ces deux Pères convergent : l'ignominie de la naissance rend éclatante la gratuité de l'élection.

Cette lecture ecclésiale et baptismale a été prolongée par la tradition latine. Les gestes du v. 9 — « je t'ai plongée dans l'eau, je t'ai nettoyée, je t'ai parfumée avec de l'huile » — ont été spontanément entendus comme préfiguration du baptême et de la chrismation ; saint Ambroise, dans le De mysteriis, lit dans les onctions et les vêtements nuptiaux de l'Écriture les sacrements de l'initiation, l'âme revêtue du vêtement blanc et parée pour les noces de l'Agneau. Cette typologie relie notre texte à Ep 5,25-27, où le Christ « purifie l'Église par le bain d'eau qu'une parole accompagne » pour se la présenter « sans tache ni ride » : Paul reprend le langage nuptial d'Ézéchiel en le renversant, l'épouse infidèle devenant l'épouse rendue immaculée. On rejoint aussi Ap 21,2, la Jérusalem nouvelle « parée comme une fiancée » — accomplissement eschatologique de l'alliance éternelle promise ici.

Les débats exégétiques restent vifs. Beaucoup de commentateurs modernes (Greenberg, Zimmerli) discutent le caractère troublant, voire violent, de la métaphore : l'imagerie de l'épouse déshabillée et humiliée a suscité de sérieuses critiques féministes sur la théologie du corps et de la honte qu'elle véhicule. D'autres questionnent l'unité rédactionnelle du chapitre, les v. 59-63 (dont notre finale) paraissant à certains un ajout post-exilique adoucissant le réquisitoire par la promesse de restauration. On débat aussi de la mention de Sodome et de Samarie « sœurs » de Jérusalem, absente de la lecture liturgique mais essentielle à la structure. Reste que le texte, dans sa dureté même, énonce une vérité théologique majeure, en cohérence avec la fête de saint Maximilien Kolbe : l'amour de Dieu ne se fonde pas sur la dignité préalable de l'aimé mais la crée, et il va jusqu'à se « ressouvenir » de l'alliance là où l'homme n'a plus qu'à se taire, couvert de honte et de pardon — un amour qui, comme celui du martyr d'Auschwitz, se donne sans mesure à qui ne l'avait pas mérité.