Dieu Est Aussi À Babylone
Rassurez-vous, les paroles que Dieu a adressées à Ézékiel ne se sont pas limitées à ce que nous venons d'entendre ! Ce texte n'est qu'une toute petite partie du long récit de la vocation d'Ézékiel, dans les premiers chapitres de son livre. À ne s'en tenir qu'aux quelques versets proposés pour ce dimanche, l'appel de Dieu semblerait un peu court et sévère ; aurait-il suffi à galvaniser Ézékiel pour des années ? Mais c'est oublier dans quel climat ont résonné ces paroles. Quand Dieu envoie en mission, il donne toujours la force nécessaire : pour Ézékiel, ce fut une vision grandiose, inoubliable dont le souvenir désormais soutiendrait tous ses efforts.
Nous sommes à Babylone, au tout début de l'Exil, avec la première vague des déportés chassés de Jérusalem par Nabuchodonosor en 597. Très loin, là-bas, sur la colline de Sion, le Temple est encore debout et Dieu y réside toujours puisqu'il l'a promis. Mais alors que reste-t-il aux exilés ? Désormais loin de Dieu, il ne leur reste que leurs yeux pour pleurer apparemment, en attendant des jours meilleurs.
Mais voilà que Dieu s'adresse à Ézékiel, ici, bien loin de la mère-patrie et du Temple : c'est la première très Bonne Nouvelle de ce livre : Dieu n'est pas assigné à résidence à Jérusalem, il est également présent à Babylone, au bord du fleuve Kebar, là où est déporté son peuple. Ézékiel voit les cieux s'ouvrir et le voilà plongé dans un univers de beauté indicible : plus tard il tentera bien de raconter sa vision, mais pour tous ceux qui n'y ont pas assisté, c'est proprement inimaginable : dans un univers de flammes, de feu, de pierres précieuses, de torches vivantes à visages d'hommes, d'animaux ailés, se déplaçait en tournoyant le chariot qui portait le trône de Dieu. Indicible, inracontable, peut-être, mais le feu qui émane du trône de Dieu vient d'embraser l'âme d'Ézékiel, il est armé pour sa mission.
Laquelle promet d’être difficile : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. » On a peut-être un peu trop l’habitude de croire que le peuple en Exil à Babylone ne faisait qu’un autour de ses prêtres et de ses prophètes, dans la fidélité à la Loi et l’espérance du retour. En fait, si l’on en croit ce texte, les choses étaient moins simples. Il est probable que, là-bas, au contact de l’idolâtrie ambiante, les tentations d’abandonner la foi juive ont été très fortes. D’autant plus qu’en pareil cas, si l’on veut survivre loin du pays, il faut bien s’adapter. Certains pensent probablement que l’intransigeance n’est pas le bon plan.
Par ailleurs, à l'époque, une question se posait : si nous sommes le peuple vaincu, n'est-ce pas une preuve que notre Dieu est moins puissant que les autres ? Et, du coup, certains étaient tentés de changer de religion.
Des Rebelles Qui Ont Bien Besoin De Dieu
On devine à travers ces lignes que le prophète aura fort à faire, le mot « rebelles » revient plusieurs fois sous sa plume : « C’est une engeance de rebelles... Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi, et les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné. » On pourrait diagnostiquer une « rébellion congénitale » en quelque sorte ! Thème connu bien avant Ézékiel : déjà Moïse s’en plaignait : ce n’est pas un hasard s’il avait transformé le nom de l’étape de Rephidim dans le Sinaï en Massa et Mériba (épreuve et querelle) en souvenir des récriminations continuelles du peuple pendant l’Exode.
Des siècles plus tard, à l’orée de l’Exil, justement, méditant cette rude expérience de Moïse, le livre du Deutéronome lui faisait dire : « Souviens-toi. N’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où vous êtes sortis d’Égypte, jusqu’à ce que vous arriviez en ce lieu, vous avez été rebelles au le SEIGNEUR... Et le SEIGNEUR m’a dit : Je vois que ce peuple est un peuple à la nuque raide ! » (Dt 9,7…13).
Dans le texte d’aujourd’hui, le reproche est particulièrement cinglant : car le peuple est comparé à Pharaon lui-même, le modèle de l’endurcissement du cœur ! (Au verset 4, quand le prophète dit : « les fils ont le cœur obstiné », il emploie exactement le même mot hébreu que celui qui avait caractérisé le roi d’Égypte dans le livre de l’Exode : « le Pharaon s’obstina » (Ex 7,13). C’est donc la suprême injure. Voilà Ézékiel bien prévenu ; et ce peuple est si rebelle que le prophète, à n’en pas douter, aura fort à faire pour se faire entendre et justifier son autorité ; c’est pourquoi il précise bien qu’il ne parle pas de lui-même : « L’esprit vint en moi, il me fit tenir debout », et cette parole n’est pas la sienne ; c’est Dieu lui-même qui parle : « Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu... »
Au verset suivant, Dieu invitera son porte-parole à garder courage : « Et toi, fils d’homme, ne les crains pas, ne crains pas leurs paroles. Ils sont pour toi épines et ronces, tu es assis sur des scorpions. Ne crains pas leurs paroles ; devant eux ne t’effraie pas - c’est une engeance de rebelles ! Tu leur diras mes paroles, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas - c’est une engeance de rebelles ! » (Ez 2,6).
Mais, précisément, à travers la gravité même des reproches adressés par Dieu à son peuple, on peut lire la deuxième très Bonne Nouvelle du texte de ce dimanche : ce peuple est dur et indocile, soit ; eh bien, même cela n’arrête pas la fidélité de Dieu à son Alliance : quelle que soit leur attitude, d'écoute ou de refus « ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. » Traduisez, ils sauront que Dieu continue de leur parler, de les appeler.