Les chrétiens persécutés
Sommaire
« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. » — Matthieu 5, 10
On lit souvent que les chrétiens sont « la communauté la plus persécutée au monde ». Derrière cette formule, il y a des réalités très différentes, des sources qui ne mesurent pas la même chose et des chiffres qu'il faut lire avec prudence. Cette page définit ce qu'on appelle persécution, présente les deux grands rapports publiés en France et leurs limites, fait le point sur les principales régions concernées, puis dit ce que l'Église enseigne et comment agir.
De quoi parle-t-on ?
Le mot recouvre plusieurs niveaux, qui se cumulent souvent :
- la violence : meurtres, enlèvements, arrestations, églises détruites, déplacements forcés ;
- les discriminations légales : lois qui interdisent de changer de religion ou d'évangéliser, lois sur le blasphème, restrictions sur la construction d'églises, obstacles dans l'accès à l'emploi public ;
- les pressions sociales : rejet par la famille ou le village d'une personne qui devient chrétienne, mariages forcés, surveillance par l'entourage, exclusion économique.
Les causes sont diverses : régimes totalitaires (Corée du Nord), contrôle des religions par un parti unique (Chine), groupes islamistes armés (Sahel, Nigeria), nationalismes religieux (Inde), pressions tribales ou claniques, crime organisé (Mexique, Colombie). Dans bien des cas, la religion se mêle à des conflits ethniques, fonciers ou politiques, ce qui rend l'analyse délicate.
Deux sources, deux méthodes
L'Index mondial de persécution des chrétiens (Portes Ouvertes)
Portes Ouvertes est une organisation d'origine protestante évangélique, fondée en 1955 par le missionnaire néerlandais Frère André. Chaque année en janvier, elle publie un classement des 50 pays où il est le plus difficile d'être chrétien. Chaque pays reçoit un score qui mesure la violence et la pression exercée dans cinq domaines de la vie (vie privée, familiale, sociale, civile et ecclésiale), à partir de questionnaires remplis par des partenaires locaux et des experts.
L'Index 2026 (publié le 14 janvier 2026, période d'étude du 1ᵉʳ octobre 2024 au 30 septembre 2025) retient :
- 388 millions de chrétiens exposés à de fortes persécutions et discriminations, soit un chrétien sur sept ;
- 4 849 chrétiens tués pour des motifs liés à leur foi, dont 3 490 au Nigeria ; 93 % des meurtres recensés ont eu lieu en Afrique subsaharienne ;
- 3 632 églises visées (dont plus de mille en Chine), 4 712 chrétiens détenus (dont 2 192 en Inde), 3 302 enlevés (dont 2 293 au Nigeria).
| Rang | Pays | Rang | Pays |
|---|---|---|---|
| 1 | Corée du Nord | 6 | Syrie |
| 2 | Somalie | 7 | Nigeria |
| 3 | Yémen | 8 | Pakistan |
| 4 | Soudan | 9 | Libye |
| 5 | Érythrée | 10 | Iran |
Suivent l'Afghanistan (11ᵉ), l'Inde (12ᵉ), l'Arabie saoudite (13ᵉ), la Birmanie (14ᵉ), le Mali (15ᵉ), le Burkina Faso (16ᵉ) et la Chine (17ᵉ). La Syrie est passée de la 18ᵉ à la 6ᵉ place, principalement en raison de la violence.
Le rapport « Liberté religieuse dans le monde » (AED)
L'Aide à l'Église en détresse (AED) est une fondation pontificale catholique, fondée en 1947 par le prémontré Werenfried van Straaten. Tous les deux ans, elle publie un rapport qui porte sur toutes les religions, pas seulement sur les chrétiens, et qui examine 196 pays pays par pays, de manière qualitative.
Le rapport 2025 (publié le 21 octobre 2025, période de janvier 2023 à décembre 2024) relève des violations graves de la liberté religieuse dans 62 pays : 24 sont classés « de persécution » (dont la Chine, la Corée du Nord, l'Inde, le Nigeria et le Nicaragua) et 38 « de discrimination ». Selon l'AED, plus de 5,4 milliards de personnes, près des deux tiers de l'humanité, vivent dans des pays qui ne respectent pas la liberté religieuse.
Ce qu'il faut savoir avant de citer ces chiffres
- Les définitions diffèrent. Portes Ouvertes compte comme « persécutés » tous les chrétiens d'un pays où le niveau de pression est jugé fort ; tous ne subissent pas personnellement de violences. L'AED raisonne en populations vivant dans des pays qui ne respectent pas la liberté religieuse, toutes religions confondues. Les deux approches ne sont pas comparables terme à terme.
- Le motif religieux est souvent mêlé à d'autres. Au Nigeria, les attaques de groupes jihadistes visent explicitement des chrétiens, mais une partie des violences, dans le centre du pays, oppose aussi des éleveurs et des agriculteurs pour la terre, et des musulmans en sont également victimes. Les autorités nigérianes et une partie des chercheurs contestent la lecture d'une persécution d'abord religieuse ; les Églises locales, elles, dénoncent le ciblage de leurs communautés. Les deux constats ne s'excluent pas.
- Les données sont difficiles à vérifier. Dans les pays les plus fermés, l'information vient de réseaux locaux qu'on ne peut pas citer. Les organisations publient leurs méthodes ; depuis 2014, l'Index fait l'objet d'un audit annuel par l'Institut international pour la liberté religieuse (IIRF), un institut de recherche lié à l'Alliance évangélique mondiale et proche de Portes Ouvertes. Les scores reposent néanmoins en partie sur des appréciations d'experts.
- Les chiffres circulent mal. Des estimations beaucoup plus élevées circulent : le Center for the Study of Global Christianity (États-Unis) compte par exemple 900 000 « martyrs » chrétiens sur les dix années précédant 2026, soit environ 90 000 par an (Status of Global Christianity 2026). Elles reposent sur une définition très large, qui inclut des victimes de guerres civiles ; elles sont discutées et ne doivent pas être confondues avec les décomptes ci-dessus.
- Les chrétiens ne sont pas seuls. Selon le Pew Research Center, en 2022, des chrétiens ont été victimes de harcèlement (par l'État ou par des acteurs sociaux) dans 166 pays, et des musulmans dans 148 : les deux groupes, les plus nombreux au monde, sont aussi ceux qui sont visés dans le plus grand nombre de pays.
Les principales régions
Nigeria et Sahel
L'Afrique subsaharienne concentre la violence. Au Nigeria (7ᵉ de l'Index 2026), les groupes jihadistes du Nord-Est (Boko Haram, État islamique en Afrique de l'Ouest), des milices armées et des bandes criminelles multiplient meurtres et enlèvements, y compris de prêtres et de séminaristes. Au Mali (15ᵉ), au Burkina Faso (16ᵉ) et au Niger (26ᵉ), l'expansion des groupes armés a vidé des villages entiers, fermé des églises et des écoles ; chrétiens et musulmans qui refusent leur autorité en sont victimes.
Corée du Nord
Premier de l'Index presque chaque année depuis le début des années 2000 (sauf en 2022, où l'Afghanistan occupait cette place). Toute pratique religieuse hors du contrôle de l'État y est interdite ; posséder une Bible peut conduire en camp de travail, avec sa famille. Les chrétiens vivent leur foi dans le secret le plus complet.
Chine
La Chine (17ᵉ) encadre étroitement toutes les religions. Après des campagnes de retrait de croix dans certaines provinces, comme le Zhejiang à partir de 2014, les règlements sur les affaires religieuses entrés en vigueur en 2018 ont renforcé la surveillance : églises de maison fermées, restrictions sur l'accès des mineurs aux lieux de culte et à l'enseignement religieux, prédications tenues de se conformer à l'idéologie du Parti. Le Saint-Siège et Pékin ont signé en 2018 un accord provisoire sur la nomination des évêques, renouvelé en octobre 2024 pour quatre ans ; il reste discuté, y compris parmi les catholiques. Le nombre de chrétiens est incertain : le Pew Research Center estimait à environ 25 millions ceux qui se déclaraient chrétiens dans les enquêtes en 2020, d'autres estimations sont nettement plus élevées.
Inde
L'Inde (12ᵉ) compte environ 2,3 % de chrétiens selon le recensement de 2011, le dernier publié. En 2025, douze États sur vingt-huit appliquent des lois dites « anti-conversion », selon la Commission des États-Unis sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) ; ces lois soumettent souvent les conversions à déclaration préalable et punissent les conversions obtenues par « fraude » ou « incitation », notions assez larges pour exposer pasteurs et prêtres à des poursuites. Plusieurs de ces lois, dont celle adoptée au Rajasthan en 2025, sont contestées devant la Cour suprême. Des violences de masse ont eu lieu, comme en Odisha en 2008 ou au Manipur depuis 2023, où un conflit d'abord ethnique a détruit de nombreuses églises.
Pakistan
Au Pakistan (8ᵉ), les lois sur le blasphème, durcies dans les années 1980, prévoient jusqu'à la peine de mort pour l'outrage au Prophète ; de simples accusations suffisent à déclencher des émeutes. Asia Bibi, ouvrière agricole catholique condamnée à mort en 2010, a été acquittée par la Cour suprême le 31 octobre 2018, décision confirmée en janvier 2019 ; elle a quitté le pays pour le Canada en mai 2019. En 2011, le gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, musulman, et le ministre des Minorités, Shahbaz Bhatti, catholique, qui avaient pris sa défense ou critiqué ces lois, ont été assassinés. En août 2023, à Jaranwala, une foule a incendié des églises et des maisons chrétiennes après une accusation de blasphème.
Moyen-Orient
En Irak, la population chrétienne s'est effondrée depuis 2003, et l'offensive de l'État islamique en 2014 a chassé les chrétiens de Mossoul et de la plaine de Ninive. En Syrie, le 22 juin 2025, un attentat-suicide contre l'église orthodoxe Saint-Élie de Damas, pendant la liturgie, a fait vingt-cinq morts et soixante-trois blessés selon le ministère syrien de la Santé. L'émigration, plus encore que la violence, menace la présence chrétienne dans la région (voir Les chrétiens du Moyen-Orient).
Ailleurs
En Érythrée (5ᵉ), des chrétiens de communautés non reconnues sont détenus sans jugement. En Iran (10ᵉ), les convertis venus de l'islam risquent la prison. En Amérique latine, le Nicaragua (32ᵉ) a emprisonné ou expulsé des prêtres et un évêque, et des prêtres sont tués au Mexique (30ᵉ) par le crime organisé (voir L'Église en Amérique latine).
Des martyrs d'aujourd'hui
L'Église reconnaît comme martyrs ceux qui ont été tués en haine de la foi. Quelques exemples récents :
- Les dix-neuf martyrs d'Algérie, dont les sept moines de Tibhirine et l'évêque d'Oran Pierre Claverie, tués entre 1994 et 1996, ont été béatifiés à Oran le 8 décembre 2018.
- Les vingt et un martyrs de Libye, vingt chrétiens coptes égyptiens et un Ghanéen décapités par l'État islamique en février 2015, ont été inscrits par le pape François au Martyrologe romain, comme il l'a annoncé le 11 mai 2023 en recevant le pape copte Tawadros II, geste rare envers des fidèles d'une autre Église ; on fait mémoire d'eux le 15 février.
- Le père Jacques Hamel, 85 ans, a été tué le 26 juillet 2016 à Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen, par deux terroristes islamistes, alors qu'il venait de célébrer la messe. François a autorisé l'ouverture de sa cause de béatification sans attendre le délai habituel de cinq ans. L'enquête diocésaine, ouverte en 2017, a été close en mars 2019 et le dossier transmis en avril 2019 au dicastère pour les Causes des saints, qui l'a déclaré valide. En juillet 2026, dix ans après sa mort, l'examen à Rome n'avait pas encore réellement commencé. Le père Hamel porte le titre de serviteur de Dieu.
Le pape François parlait d'un « œcuménisme du sang » : ceux qui tuent des chrétiens ne leur demandent pas s'ils sont catholiques, orthodoxes ou protestants.
Ce que dit l'Église
Le concile Vatican II a fait de la liberté religieuse un droit de toute personne, fondé sur sa dignité : « Ce Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit » (Dignitatis humanae 2, 7 décembre 1965).
Deux conséquences en découlent. D'abord, l'Église ne défend pas seulement la liberté des chrétiens, mais celle de tous : elle ne peut réclamer pour elle ce qu'elle refuserait aux autres. Ensuite, elle a dû reconnaître qu'elle-même, dans son histoire, a parfois usé de la contrainte en matière religieuse, ce que Jean-Paul II a demandé de confesser lors du Jubilé de l'an 2000.
Ne pas instrumentaliser
La cause des chrétiens persécutés est parfois utilisée dans des débats politiques, notamment sur l'islam ou l'immigration. Quelques repères aident à garder la justesse :
- Les chrétiens ne sont pas les seuls persécutés. Rohingyas musulmans en Birmanie, Ouïghours en Chine, yézidis en Irak, ahmadis au Pakistan, bahaïs en Iran, juifs visés par l'antisémitisme : la liberté religieuse est une cause commune. Le rapport de l'AED les documente aussi.
- Les persécuteurs ne se réduisent pas à une religion. Régimes communistes, nationalismes hindou ou bouddhiste, groupes criminels, États se réclamant de l'islam : les situations sont diverses, et beaucoup de musulmans sont eux-mêmes victimes des jihadistes.
- Les chrétiens persécutés demandent d'abord à rester chez eux, en paix avec leurs voisins. Leurs évêques mettent souvent en garde contre les lectures qui les présentent comme une communauté étrangère dans leur propre pays.
- Le martyre n'est pas une arme. La tradition chrétienne honore des martyrs qui ont prié pour leurs bourreaux, à la suite du Christ et d'Étienne (Actes 7, 60).
Et pour vous ?
- Prier : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Corinthiens 12, 26). Le 26 décembre, fête de saint Étienne, premier martyr, est une occasion naturelle ; depuis 2019, les Nations unies consacrent aussi le 22 août à la mémoire des victimes d'actes de violence fondés sur la religion ou les convictions.
- Participer : l'AED organise la Nuit des Témoins, veillée de prière et de témoignages, et, en novembre, la Semaine rouge (RedWeek), pendant laquelle des églises et des monuments sont illuminés en rouge.
- Soutenir : l'AED (projets pastoraux dans les pays où l'Église est persécutée ou pauvre), l'Œuvre d'Orient (chrétiens d'Orient), Portes Ouvertes (d'origine protestante, bibles, formation, aide d'urgence).
- Rencontrer : paroisses de rite oriental et communautés de réfugiés présentes en France, souvent venues d'Irak, de Syrie ou du Liban (voir Les Églises catholiques orientales).
- Plaider : écrire à ses élus, relayer les rapports, défendre la liberté religieuse de tous, sans en faire un argument contre quiconque.
Pour approfondir
- Index mondial de persécution des chrétiens 2026 — Portes Ouvertes, carte et profils par pays
- Rapport sur la liberté religieuse dans le monde 2025 — AED, toutes religions, 196 pays
- Pew Research Center, restrictions religieuses en 2022 — le harcèlement de tous les groupes religieux, en anglais
- Déclaration Dignitatis humanae (1965) — texte intégral, vatican.va
- Cause de béatification du père Jacques Hamel — diocèse de Rouen
- L'Œuvre d'Orient — au service des chrétiens d'Orient depuis 1856
→ L'Église dans le monde · Les chrétiens du Moyen-Orient · L'Église en Afrique · L'Église en Asie · Histoire de l'Église : les persécutions