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L'Église en Amérique latine

≈ 12 min de lecture · 13 parties

Sommaire
  1. En chiffres
  2. Conquête et évangélisation : une histoire à deux visages
  3. Notre-Dame de Guadalupe
  4. Les réductions jésuites du Paraguay
  5. Des saints du continent
  6. Une Église qui pense à l'échelle du continent
  7. La théologie de la libération et les réponses de Rome
  8. Les martyrs du XXᵉ siècle
  9. L'Amazonie
  10. Deux papes venus de l'Église latino-américaine
  11. Les défis d'aujourd'hui
  12. Et pour vous ?
  13. Pour approfondir

« L'Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » — Luc 4, 18


Près de la moitié des catholiques du monde vivent sur le continent américain, et l'Amérique latine en forme le cœur. Cette page retrace une histoire de cinq siècles, où l'Évangile est arrivé avec la conquête et où des missionnaires se sont dressés contre elle ; elle présente les saints, les dévotions et les grands textes de cette Église, puis les changements rapides qu'elle vit aujourd'hui. Elle montre enfin ce qui la relie à la France.


En chiffres

DonnéeChiffreSource
Part des catholiques du monde vivant sur le continent américain (Nord et Sud)47,7 %Annuarium Statisticum Ecclesiae 2024 (données de fin 2024), publié en mars 2026
Catholiques dans la population du continent américain64,0 %id.
Chrétiens (toutes confessions) en Amérique latine et Caraïbesenviron 547 millions, 85 % de la population (en baisse de 5 points depuis 2010)Pew Research Center, données 2020, publiées en juin 2025
Catholiques par prêtre en Amérique du Sudplus de 7 600 (un peu plus de 1 800 en Europe)Annuarium 2024
Brésil : catholiques / évangéliques / sans religion (10 ans et plus)56,7 % / 26,9 % / 9,3 % (en 2010 : 65,1 % de catholiques)Recensement de 2022, IBGE, résultats publiés en juin 2025
Mexique : catholiques / protestants et évangéliques / sans religion77,7 % / 11,2 % / 8,1 % (en 2010 : 82,7 % de catholiques)Recensement de 2020, INEGI

Les enquêtes auprès des adultes donnent des chiffres plus bas que les recensements. Selon une enquête du Pew Research Center menée au printemps 2024 dans six grands pays (publiée en janvier 2026), les catholiques représentent 46 % des adultes au Brésil et au Chili, 58 % en Argentine, 60 % en Colombie, 67 % au Mexique et au Pérou ; leur part a reculé d'au moins 9 points dans chacun de ces pays depuis 2013-2014. En 2014, une précédente enquête du même centre, menée dans dix-huit pays et à Porto Rico, comptait 69 % de catholiques et 19 % de protestants dans l'ensemble de la région.


Conquête et évangélisation : une histoire à deux visages

L'Évangile arrive avec les conquérants

Après 1492, les souverains d'Espagne et du Portugal reçoivent des papes (bulles Inter caetera, 1493) à la fois des droits sur les terres découvertes et la charge d'y faire annoncer l'Évangile. Ce système, le patronato (padroado au Portugal), place l'Église missionnaire sous l'autorité des rois. Franciscains, dominicains, augustins, puis jésuites fondent paroisses, écoles et universités ; beaucoup apprennent le nahuatl, le quechua ou le guarani pour écrire grammaires et catéchismes.

Mais l'évangélisation est inséparable de la conquête. La population autochtone s'effondre au XVIᵉ siècle, d'abord sous l'effet des épidémies venues d'Europe, mais aussi des guerres et du travail forcé. L'encomienda confie à un colon un groupe d'Indiens qui lui doivent tribut et travail, en échange de leur protection et de leur instruction chrétienne ; dans les faits, elle couvre des abus massifs. La traite atlantique déporte en outre des millions d'Africains vers les Amériques, et l'Église de l'époque l'accepte dans sa grande majorité, même si des religieux, comme le jésuite saint Pierre Claver à Carthagène des Indes, consacrent leur vie aux esclaves.

Les défenseurs des Indiens

  • Antonio de Montesinos, dominicain, prêche en décembre 1511 à Hispaniola (aujourd'hui Haïti et République dominicaine) un sermon de l'Avent qui accuse les colons de pécher mortellement par leur cruauté envers les Indiens. Ce sermon provoque les premières lois censées encadrer leur traitement (lois de Burgos, 1512).
  • Bartolomé de las Casas (1484-1566), d'abord colon et lui-même bénéficiaire d'une encomienda, y renonce en 1514, devient dominicain, puis évêque de Chiapas (Mexique). Toute sa vie, il plaide à la cour d'Espagne pour les Indiens ; sa Très brève relation de la destruction des Indes (1552) dénonce les massacres. Il a lui-même un temps suggéré de recourir à des esclaves africains pour soulager les Indiens, ce qu'il a ensuite regretté par écrit.
  • En 1537, la bulle Sublimis Deus de Paul III affirme que les Indiens sont pleinement des hommes, capables de recevoir la foi, et qu'ils ne peuvent être privés ni de leur liberté ni de leurs biens. En 1542, les « lois nouvelles » de Charles Quint limitent l'encomienda, avec une application très inégale.
  • La controverse de Valladolid (1550-1551) oppose, devant une junte de juristes et de théologiens réunie par Charles Quint, Las Casas au juriste Juan Ginés de Sepúlveda, qui justifie la guerre contre les Indiens par leur prétendue infériorité. La junte ne rend pas de verdict formel ; le débat a marqué l'histoire du droit des gens.

La mémoire et le pardon

Lors de son voyage en Bolivie, le 9 juillet 2015, le pape François a déclaré : « je demande humblement pardon, non seulement pour les offenses de l'Église même, mais pour les crimes contre les peuples autochtones durant ce que l'on appelle la conquête de l'Amérique » (discours aux mouvements populaires, Santa Cruz de la Sierra). Le 30 mars 2023, une note de deux dicastères romains a rejeté la « doctrine de la découverte », par laquelle des puissances coloniales avaient invoqué des bulles pontificales pour s'approprier les terres des peuples autochtones.


Notre-Dame de Guadalupe

Selon la tradition, en décembre 1531, la Vierge apparaît à un Indien baptisé, Juan Diego Cuauhtlatoatzin, sur la colline du Tepeyac, près de Mexico. Elle lui parle en nahuatl et demande qu'on lui bâtisse un sanctuaire ; son image reste imprimée sur la tilma, le manteau de Juan Diego, vénérée aujourd'hui dans la basilique de Guadalupe. Le récit le plus connu, le Nican Mopohua, écrit en nahuatl, a été publié en 1649 ; la rareté des documents du XVIᵉ siècle a nourri un débat entre historiens sur les faits eux-mêmes. L'Église a reconnu le culte : Jean-Paul II a béatifié Juan Diego en 1990 et l'a canonisé à Mexico le 31 juillet 2002.

Dans l'exhortation Ecclesia in America (1999, n° 11), Jean-Paul II présente la Vierge au visage métissé du Tepeyac comme « le grand exemple d'évangélisation parfaitement inculturée » et accueille la demande que sa fête soit célébrée le 12 décembre dans tout le continent.

Au calendrier romain : Notre-Dame de Guadalupe le 12 décembre, saint Juan Diego le 9 décembre (mémoires facultatives).

D'autres sanctuaires marials structurent la piété populaire : Notre-Dame d'Aparecida au Brésil (statue retrouvée par des pêcheurs dans le fleuve Paraíba en 1717), Notre-Dame de Luján en Argentine, Notre-Dame de Copacabana en Bolivie. Pèlerinages, processions et fêtes patronales restent une voie majeure de transmission de la foi, que la conférence d'Aparecida a valorisée sous le nom de « piété populaire ».


Les réductions jésuites du Paraguay

À partir de 1609, les jésuites regroupent des Guaranis dans des villages, les réductions, sur des territoires qui appartiennent aujourd'hui au Paraguay, à l'Argentine et au Brésil. Au XVIIIᵉ siècle, une trentaine de réductions (trente ou trente-deux selon les décomptes) rassemblent au total de l'ordre de cent mille Guaranis, avec un maximum estimé par les historiens à environ 140 000 vers 1730, avec églises, ateliers, écoles de musique et imprimerie en guarani. Elles protègent les Guaranis de l'encomienda et des chasseurs d'esclaves venus de São Paulo (les bandeirantes).

Le traité de Madrid (1750), qui cède au Portugal une partie de ces territoires, provoque la guerre guaranie (1754-1756). L'expulsion des jésuites des possessions espagnoles en 1767 met fin à l'expérience. Les historiens la jugent diversement : protection réelle et culture guaranie préservée, mais aussi paternalisme et dépendance à l'égard des missionnaires.


Des saints du continent

Lima a vu vivre, à la même époque, trois des premiers saints du continent.

SaintQui ?Fête au calendrier romain
Turibe de Mogrovejo (1538-1606)Archevêque de Lima à partir de 1581, il parcourt son immense diocèse, réunit le troisième concile de Lima (1582-1583), qui fait rédiger un catéchisme en quechua et en aymara, et défend les Indiens. Canonisé en 1726.23 mars
Rose de Lima (1586-1617)Tertiaire dominicaine, vie de prière et de pénitence, soin des pauvres et des malades. Canonisée en 1671 : première sainte née sur le continent américain.23 août
Martin de Porres (1579-1639)Fils d'un Espagnol et d'une ancienne esclave affranchie, frère dominicain, infirmier des pauvres de Lima. Canonisé par Jean XXIII en 1962.3 novembre
Juan Diego (vers 1474-1548)Voir ci-dessus. Canonisé en 2002.9 décembre

Une Église qui pense à l'échelle du continent

En 1955, les évêques latino-américains créent le CELAM (Conseil épiscopal latino-américain), dont les conférences générales ont marqué toute l'Église.

  • Medellín (Colombie, 1968) : trois ans après Vatican II, les évêques relisent le concile à partir de la pauvreté et des injustices du continent. Paul VI, premier pape à se rendre en Amérique latine, ouvre la conférence à Bogotá le 24 août 1968.
  • Puebla (Mexique, 1979) : ouverte par Jean-Paul II, elle consacre l'expression d'option préférentielle pour les pauvres, qui deviendra courante dans l'enseignement social de l'Église.
  • Aparecida (Brésil, mai 2007), ouverte par Benoît XVI : les évêques appellent chaque baptisé à être « disciple missionnaire » et lancent une « mission continentale ». Le cardinal Jorge Mario Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, préside la commission de rédaction du document final ; élu pape, il en reprendra largement l'inspiration, notamment dans Evangelii gaudium (2013).

Dans les années 1960-1980 se multiplient aussi les communautés ecclésiales de base, petits groupes qui lisent la Bible ensemble et la relient à leur vie.


La théologie de la libération et les réponses de Rome

En 1971, le prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez (1928-2024) publie Théologie de la libération. D'autres théologiens, surtout brésiliens, développent cette approche. Ce qu'elle défend : lire l'Évangile à partir des pauvres, voir dans la misère et les structures injustes une réalité de péché, et comprendre le salut comme concernant aussi la libération concrète des opprimés. Certains de ses auteurs recourent aux outils de l'analyse marxiste de la société.

La Congrégation pour la doctrine de la foi, alors dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, y a répondu par deux instructions approuvées par Jean-Paul II :

  • Libertatis nuntius (6 août 1984), « sur quelques aspects de la théologie de la libération », s'ouvre par ces mots : « L'Évangile de Jésus-Christ est un message de liberté et une force de libération. » Elle reconnaît la légitimité de l'aspiration à la libération, mais met en garde contre l'emprunt non critique à l'analyse marxiste (en particulier la lutte des classes) et contre la réduction de la foi à la politique.
  • Libertatis conscientia (22 mars 1986), « sur la liberté chrétienne et la libération », expose positivement la doctrine de l'Église. Elle consacre une section à « l'amour de préférence pour les pauvres » et précise : « L'option privilégiée pour les pauvres, loin d'être un signe de particularisme ou de sectarisme, manifeste l'universalité de l'être et de la mission de l'Église » (n° 68).

En Argentine s'est développé un courant voisin mais distinct, la « théologie du peuple », attentive à la foi populaire plus qu'aux catégories économiques ; il a marqué la formation de Jorge Bergoglio. Le débat, vif dans les années 1980, s'est apaisé : l'option préférentielle pour les pauvres fait partie de l'enseignement commun (voir La doctrine sociale de l'Église).


Les martyrs du XXᵉ siècle

Dans les dictatures et les guerres civiles des années 1970-1980, des prêtres, religieux, catéchistes et laïcs engagés auprès des pauvres ont été assassinés. Saint Óscar Romero, archevêque de San Salvador à partir de 1977, prend publiquement la défense des victimes de la répression après l'assassinat de son ami le jésuite Rutilio Grande (mars 1977). Il est tué d'une balle le 24 mars 1980, alors qu'il célèbre la messe. Reconnu martyr, il est béatifié à San Salvador le 23 mai 2015 et canonisé par François le 14 octobre 2018, le même jour que Paul VI. Il n'est pas inscrit au calendrier romain général ; sa fête est célébrée le 24 mars dans des calendriers propres, notamment au Salvador. Rutilio Grande a été béatifié en 2022. En 1989, six jésuites de l'Université centraméricaine de San Salvador, leur employée et sa fille ont été assassinés par des militaires.

Aujourd'hui encore, la situation reste difficile dans plusieurs pays. Au Nicaragua, le gouvernement a expulsé de nombreux prêtres et religieux ; un évêque a été condamné en 2023 à 26 ans de prison, puis expulsé vers Rome en janvier 2024. Au Mexique et en Colombie, des prêtres sont tués dans des zones contrôlées par le crime organisé. L'Index mondial de persécution des chrétiens 2026 de Portes Ouvertes classe le Mexique au 30ᵉ rang, le Nicaragua au 32ᵉ et la Colombie au 47ᵉ (voir Les chrétiens persécutés).


L'Amazonie

L'Assemblée spéciale du synode des évêques pour la région panamazonienne s'est tenue à Rome du 6 au 27 octobre 2019. Elle a porté sur les peuples autochtones, la déforestation et le manque de prêtres dans des communautés isolées. Dans l'exhortation Querida Amazonia (2 février 2020), François a formulé quatre « rêves », social, culturel, écologique et ecclésial, sans reprendre la proposition du document final d'ordonner prêtres des hommes mariés dans ces régions. En 2020 a été créée la Conférence ecclésiale de l'Amazonie, qui associe évêques, religieux, laïcs et représentants autochtones.


Deux papes venus de l'Église latino-américaine

  • François (Jorge Mario Bergoglio, né à Buenos Aires), jésuite, élu le 13 mars 2013, a été le premier pape latino-américain. Il est mort le 21 avril 2025.
  • Léon XIV (Robert Francis Prevost), élu le 8 mai 2025, est né aux États-Unis mais a passé une grande partie de sa vie au Pérou. Augustin, il y est missionnaire à partir de 1985 (Chulucanas, puis Trujillo). Ordonné évêque le 12 décembre 2014, en la fête de Notre-Dame de Guadalupe, il est évêque de Chiclayo de 2015 à 2023 et acquiert la nationalité péruvienne en 2015. En 2023, il est appelé à Rome comme préfet du dicastère pour les Évêques et président de la commission pontificale pour l'Amérique latine.

Les défis d'aujourd'hui

Un paysage religieux qui change. Le recul catholique est réel et rapide. Au Brésil, il profite d'abord aux Églises évangéliques et pentecôtistes ; mais selon l'enquête Pew de 2024, dans la plupart des six grands pays étudiés, ce sont les « sans religion » qui progressent le plus, la part des protestants restant relativement stable (29 % des adultes au Brésil, contre 26 % en 2013-2014). La croyance en Dieu reste très majoritaire (de 89 % au Chili à 98 % au Brésil).

Les abus. L'Amérique latine a connu des scandales graves. Au Chili, en mai 2018, les évêques ont collectivement remis leur démission au pape, après une crise liée à la manière dont des abus avaient été traités. Au Mexique, les crimes du fondateur des Légionnaires du Christ, Marcial Maciel (mort en 2008), ont été reconnus par le Saint-Siège en 2010, après une visite apostolique ; la congrégation a été placée sous la tutelle d'un délégué pontifical et réformée. Au Pérou, le Sodalicio de Vida Cristiana a été supprimé par un décret approuvé par François en janvier 2025 et notifié le 14 avril 2025, après une enquête du Saint-Siège sur les abus de son fondateur et de plusieurs responsables.

Violence, pauvreté, migrations. Inégalités, trafic de drogue et exil de millions de personnes, notamment depuis le Venezuela, mobilisent paroisses, Caritas et congrégations.


Et pour vous ?

  • Prier avec le continent : le 12 décembre, fête de Notre-Dame de Guadalupe, vénérée comme « la Reine de toute l'Amérique » (Ecclesia in America 11) ; le 24 mars, anniversaire de la mort d'Óscar Romero, pour les martyrs du continent.
  • Rencontrer les communautés présentes en France : de nombreux diocèses proposent des messes en espagnol et en portugais, animées par des communautés latino-américaines et brésiliennes. À Paris, la communauté hispanophone de Saint-Pierre-de-Chaillot accueille des catholiques de toute l'Amérique latine ; le diocèse tient la liste des messes en langues étrangères.
  • Connaître les liens déjà tissés : depuis l'encyclique Fidei donum (1957), des prêtres diocésains français sont partis servir des diocèses latino-américains ; aujourd'hui, des prêtres venus d'Amérique latine servent à leur tour en France.
  • Soutenir : les Œuvres pontificales missionnaires, ou des organismes de solidarité catholiques qui travaillent avec des partenaires sur le continent.

Pour approfondir

→ L'Église dans le monde · Les chrétiens persécutés · L'Église en Europe · Histoire de l'Église · Les saints