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Ac 17,15-18
Hors lectionnaire
Bible Crampon (1923)

15 Ceux qui conduisaient Paul l'accompagnèrent jusqu'à Athènes ; puis, chargés de mander à Silas et à Timothée de venir le rejoindre au plus tôt, ils s'en retournèrent.

16 Pendant que Paul les attendait à Athènes, il sentait en son âme une vive indignation au spectacle de cette ville pleine d'idoles.

17 Il discutait donc dans la synagogue avec les Juifs et les hommes craignant Dieu, et tous les jours dans l'Agora avec ceux qu'il rencontrait.

18 Or quelques philosophes épicuriens et stoïciens ayant conféré avec lui, les uns disaient : " Que nous veut ce semeur de paroles ? " D'autres, l'entendant prêcher Jésus et la résurrection, disaient : " Il paraît qu'il vient nous annoncer des divinités étrangères. "

— Ac 17,15-18 —
Commentaire

Le discours de Paul à l'Aréopage constitue l'un des sommets rhétoriques des Actes des Apôtres et le paradigme luc­anien de la rencontre entre l'Évangile et la culture grecque. Luc, qui écrit probablement dans les années 80, compose ce discours selon les règles de la rhétorique antique : exorde captatio benevolentiae (« vous êtes particulièrement religieux »), narratio sur l'autel inconnu, propositio théologique sur le Dieu créateur, probatio appuyée sur les poètes grecs, et peroratio sur la résurrection. L'Aréopage (Areios Pagos, « colline d'Arès ») n'est plus à cette époque un tribunal pénal, mais un conseil chargé notamment des questions religieuses et éducatives ; Paul n'y est pas jugé au sens strict, mais sommé d'expliquer cette « doctrine étrangère » qu'il prêche.

L'inscription « Au dieu inconnu » (Agnōstō Theō) pose un problème d'attestation : Pausanias et Philostrate mentionnent des autels « aux dieux inconnus » au pluriel, mais aucune épigraphie n'a confirmé la formule au singulier. Plusieurs exégètes (Dibelius, Conzelmann) y voient une adaptation rhétorique de Luc ; d'autres (Hemer) défendent une attestation possible. Quoi qu'il en soit, Paul opère un retournement audacieux : il transforme un aveu d'ignorance polythéiste en point d'appui pour annoncer le Dieu unique. Le verbe katangéllō (« j'annonce ») est performatif : ce que les Athéniens vénéraient agnoountes (« sans connaître »), Paul le rend gnōston (« connaissable »).

L'argumentation déploie une véritable théologie naturelle, articulée autour de la création, de la providence et de la quête religieuse universelle. La citation « en lui nous avons la vie, le mouvement et l'être » provient probablement d'Épiménide de Crète, et « nous sommes de sa descendance » d'Aratos de Soles (Phénomènes, 5). Paul mobilise la sagesse stoïcienne sur l'immanence divine et le logos cosmique, mais la rebaptise dans la foi biblique en un Dieu créateur personnel. Cette stratégie d'inculturation a fait débat : certains exégètes (Vielhauer) y voient une trahison de la théologie paulinienne de la croix attestée en 1 Co 1-2 ; d'autres (Gärtner, Marguerat) montrent qu'elle prolonge cohéremment Rm 1, 18-23 sur la connaissance naturelle de Dieu.

Augustin, dans la Cité de Dieu (VIII, 10), s'empare de cette citation paulinienne pour montrer que les meilleurs philosophes païens — il pense aux platoniciens — ont entrevu l'existence et la transcendance du vrai Dieu, sans pouvoir parvenir au mystère du Christ médiateur. « En lui nous avons la vie, le mouvement et l'être » devient pour lui la formule clé d'une métaphysique de la participation : Dieu n'est pas une chose parmi les choses, mais ce par quoi tout est. Jean Chrysostome, dans son Homélie 38 sur les Actes, admire la synkatabasis (condescendance) pédagogique de Paul : il loue l'apôtre de ne pas commencer par accuser ses auditeurs d'idolâtrie mais de partir de leur propre piété, méthode qu'il recommande à tout prédicateur.

Le tournant du discours arrive avec l'appel à la metanoia (conversion) et l'annonce du jugement par « un homme accrédité » : la christologie est étonnamment voilée — Jésus n'est pas nommé — mais la résurrection (anastasis) y est centrale. C'est précisément ce mot qui provoque le rejet : pour les Grecs, l'âme cherche à s'évader du corps, et l'idée d'une résurrection corporelle paraît grossière. Certains se moquent (echleuazon), d'autres temporisent poliment. Luc relativise toutefois l'apparent échec : Denys, membre de l'Aréopage (que la tradition identifiera plus tard, à tort, au Pseudo-Denys mystique du Ve siècle), et Damaris se convertissent — fait notable que Luc nomme une femme parmi les premiers fruits.

Les enjeux théologiques sont considérables. Le texte fonde une praeparatio evangelica : la quête religieuse de toute culture est déjà mystérieusement ordonnée au Dieu unique, qui « n'est pas loin de chacun de nous ». Vatican II, dans Nostra Aetate et Lumen Gentium 16, s'inscrit dans cette ligne. Mais l'épisode rappelle aussi la limite de la théologie naturelle : sans le scandale de la résurrection, la sagesse demeure inachevée. Athènes annonce ainsi paradoxalement Corinthe, où Paul décidera, comme il le dit en 1 Co 2, 2, de « ne plus rien savoir, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié ».