2 Voici le Dieu qui me sauve :
j'ai confiance, je n'ai plus de crainte.
Ma force et mon chant, c'est le SEIGNEUR
Il est pour moi le salut.
Exultant de joie, vous puiserez les eaux
aux sources du salut
4 Rendez grâce au SEIGNEUR,
proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits !
Redites-le « Sublime est son nom ! »
5 Jouez pour le SEIGNEUR, il montre sa magnificence
et toute la terre le sait.
6 Jubilez, criez de joie, habitants de Sion,
car il est grand au milieu de toi, le Saint d'Israël !
Mon Unique Force, C’Est Le Seigneur
En entendant ce chant plein de confiance, d'action de grâce parce que Dieu nous sauve, on pourrait croire que tout était rose ...! Mais si vous avez la curiosité de vous reporter au texte dans la Bible, au verset précédent, vous lirez : « Tu diras ce jour-là » ; cela prouve que l'action de grâce n'est pas encore pour aujourd'hui : pour l'instant, on est dans la crainte.
Effectivement, le contexte politique est tout-à-fait sombre : nous sommes au huitième siècle av. J.-C., vers 740-730 : l'empire assyrien (capitale : Ninive) est la puissance montante, son expansion semble irrésistible. Beaucoup de textes de cette époque reflètent la crainte qui pèse sur toute la région... Il est l'Ennemi, le Danger public !... Rappelez-vous le livre de Jonas qui présente Ninive comme la ville impie où se commet tout ce qu'il y a de mal sur la terre.
À cette époque-là, le peuple de Dieu est divisé en deux royaumes (depuis la mort de Salomon vers 930) : deux royaumes minuscules, tout proches l'un de l'autre ; donc ce qui menace l'un menace inévitablement l'autre. Ces deux royaumes qui devraient au moins être frères, à défaut d'être unifiés, mènent des politiques différentes, et parfois même opposées : c'est le cas ici. Le royaume du Nord (capitale : Samarie) tente de résister à la pression assyrienne. Et pour résister, il fait alliance avec le roi de Damas et entreprend le siège de Jérusalem pour contraindre son roi, Achaz, à entrer dans leur coalition. Achaz est donc dans une véritable tenaille : d'un côté, les deux roitelets voisins, moins puissants, mais très proches, déjà aux portes de Jérusalem, et de l'autre, Ninive qui finira peut-être bien par écraser tout le monde.
Achaz, finalement, préfère capituler avant de combattre pour une cause qui lui semble perdue d'avance : il demande de lui-même à être reconnu comme vassal de l'Assyrie. Il achète sa sécurité, mais il y perd sa liberté, évidemment. À vues humaines, son calcul est sage, il a raison !... Oui, mais... le peuple élu de Dieu a-t-il le droit de raisonner « à vues humaines » ? Ses calculs sont guidés par ses craintes, mais un croyant a-t-il le droit de craindre ? Où donc est passée sa foi ? Vous connaissez la phrase superbe au chapitre 7 d’Isaïe : « Le cœur d’Achaz et le cœur de son peuple furent agités comme les arbres de la forêt sont agités par le vent »... (Is 7,2). Et c’est là que, mal inspiré par ses doutes et ses craintes, Achaz a commis le geste horrible : il a sacrifié son fils à une divinité parce que, pour ne pas perdre la guerre, il était prêt à tout.
Homme De Peu De Foi
L’attitude d’Isaïe est très ferme « reste calme, ne crains pas » (7,4) ... « si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » (7,9). On croit l’entendre dire « homme de peu de foi » ... Et là commence tout un passage de paroles d’espérance, qui occupe les chapitres 7 à 11, c’est-à-dire ce qui précède juste notre chant d’aujourd’hui. Le prophète annonce que les triomphes de l’Assyrie n’auront qu’un temps, et que bientôt on chantera le chant de la liberté. Et donc le cantique qu’il compose pour célébrer à l’avance la libération promise par le SEIGNEUR est vraiment le chant du soulagement ! « Voici le Dieu qui me sauve : j’ai confiance, je n’ai plus de crainte. »
On est frappé par les similitudes entre ce cantique d’Isaïe 12 et le chapitre 15 de l’Exode, c’est-à-dire le chant que Moïse et les fils d’Israël ont entonné sur le bord de la mer des Joncs, après leur passage miraculeux et leur délivrance de l’Égypte : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR. Il a été pour moi le salut. C’est lui, mon Dieu, je le louerai, le Dieu de mon père, je l’exalterai. » (Ex 15,2).
Il y a là plus que la joie de la libération, il y a une véritable profession de foi. Le livre de l’Exode dit dans les versets précédents : « Le peuple mit sa foi dans le SEIGNEUR et en Moïse son serviteur. Alors, avec les fils d’Israël, Moïse chanta ce cantique au SEIGNEUR... »
Isaïe, cinq cents ans plus tard, reprend la même profession de foi pour soutenir ses contemporains ; et eux, qui savent lire entre les lignes, comprennent le message du prophète : comme Dieu a su vous libérer du Pharaon, et pourtant, à vues humaines, c’était impensable, de la même manière, bientôt, Dieu vous libérera de l’empire assyrien ; car celui-ci, même s’il vous fait très peur, ne pèse pas plus lourd que l’Égypte en face de Dieu !
Moïse avait déjà expérimenté l’extraordinaire présence et proximité du Dieu tout-puissant du Sinaï ; Isaïe revit cette même expérience, mais il la traduit avec ses mots à lui : depuis sa vocation (chap. 6), il est très marqué par la Grandeur de Dieu, sa sainteté. Rappelez-vous le récit de sa vocation : ébloui autant qu’effrayé par la vision grandiose, il a retenu le chant des séraphins : « Saint, Saint, Saint, le SEIGNEUR, le tout-puissant » : ici, il redit cet éblouissement devant la grandeur de Dieu, mais il emploie une expression qui devrait à première vue nous sembler paradoxale : « Il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël » : car Dieu est le Saint, ce qui veut dire le Tout-Autre, l’inaccessible. Eh bien, nous dit Isaïe, en même temps, il se fait tellement proche que son peuple peut oser prétendre à une relation de proximité avec lui : Il est le Saint « d’Israël ». Ce qui veut dire que le peuple qu’il s’est choisi peut se prévaloir d’une véritable appartenance ; et son Dieu est au milieu de lui. On entend ici l’écho de l’annonce de Sophonie : « Pousse des cris de joie, fille de Sion !... Le SEIGNEUR ton Dieu est en toi. » (So 3,14-18 qui est notre première lecture de ce dimanche).
N’en déduisons pas qu’Israël veuille se réserver l’exclusivité de la relation d’Alliance avec Dieu : chaque fois qu’un texte biblique s’émerveille sur l’élection d’Israël, il y a également une note d’universalisme ; parce que, au long des siècles, on a compris l’élection d’Israël non comme une exclusive, mais comme une vocation ; au temps d’Isaïe, c’était déjà le cas. Ici la note d’universalisme est dans la formule : « Annoncez parmi les peuples ses hauts faits ! » Pour répondre à sa vocation, et nous pouvons reprendre ceci à notre compte désormais*,* le peuple sauvé n’a qu’une chose à faire : se contenter de témoigner au milieu des hommes (par ses chants et par sa vie) que Dieu réellement est son libérateur : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ; Il est pour moi le salut. »